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samedi 30 juillet 2011

Une étude quelque part entre les ombres.

À l'occasion du 41me anniversaire de Christopher Nolan aujourd’hui : retour sur un article déjà publié dans ces pages il y a un mois mais désormais revu et enrichi !

Avant toutes choses, je tiens à prévenir que si vous n'avez pas vu les films suivants : Memento, Batman Begins, Le Prestige, The Dark Knight et Inception, cet article sera alors pour vous rempli de spoilers divers et variés. Et vous risquez aussi de ne pas saisir toutes les références de mon propos.



Chistopher Nolan , ce nom ne vous est peut-être pas étranger.
Et pour cause, il a signé quelques succès imposants au box-office mondial ( dont l'un a même engrangé plus d'un milliard de $ de recettes). Et ce sans jamais prendre le spectateur pour un idiot, preuve que lorsque le scénario est écrit avec soin et mis en image avec autant d'attention le public suit, ravi qu'on lui demande de ne pas mettre son cerveau en veille.
Et comme il signe ou cosigne le scénario de ses films, cela en fait aussi un auteur littéraire. Et comme beaucoup d'auteurs , ses obsessions transpirent hors des pores de ses long-métrages.

Pour les raisons suivantes, je ferais l'impasse sur deux films de sa filmographie pour cet article. Tout d'abord son premier long : Following. Nolan ne disposant pas d'un budget conséquent ( il est à presque tous les postes : réalisateur, monteur, directeur photo) le film n'a pas le temps de vraiment prendre conscience des obsessions et tics de Christopher Nolan. Ensuite le second film que j'exclus sciemment est Insomnia car il s'agit du remake d'un film et Nolan n'a même pas signé le scénario. Il s'agit d'un film de commande, passage obligé pour se faire accepter par un grand studio Hollywoodien.
La Warner prend alors en charge son nouveau poulain et lui commande un autre film : un film sur Batman mais pour lequel il pourra revenir au scénario. Mais revenons un peu en arrière.

Christopher Nolan est le réalisateur en vogue à Hollywood, à tel point que son parcours commence à ressembler à celui d'un certain Steven Spielberg : tous deux ont rapidement fait preuve de talent et le succès à vite suivi. Et tous deux sont devenus également producteurs de films dont ils ne pouvaient pas se charger à cause de leur emploi du temps ( Nolan produit le prochain film Superman mais sa patte s'arrête sur le choix des scénaristes).

Il est né en Angleterre , d'un père britannique et d'une mère américaine. Bien que Londonien de naissance c'est pourtant vers la ville de Chicago que Christopher revient lors des vacances puisqu'il étudie dans une grande école anglaise ( alors que son jeune frère Jonathan n'aura presque pas connu Londres ). Ce point de divergence " culturel " est un aspect sur lequel je reviendrai plus tard lorsque j'aborderai sa relation professionnelle avec Jonathan. 

Pour son parcours universitaire, c'est sans surprise qu'il reste en Angleterre et il étudie la littérature anglaise à l' " University College of London ". C'est aussi durant cette période qu'il commence à filmer quelques court-métrages. La découverte enfant de la caméra paternelle l'avait marqué et le virus s'est réellement déclaré durant ses études. À la différence de beaucoup qui se forment soit dans l'écriture pure soit dans la mise en image, Nolan se forme dans les deux en parallèles.
Son premier film , Following, lui permet de se faire connaître et de mettre sur pied le film qui le révéla vraiment au public : Memento.

Le traumatisme fondateur ou le trauma comme moteur de l'action du héros nolanien.

Memento est le premier film "mode d'emploi " sur Christopher Nolan. Le voir c'est déjà comprendre la moitié de son raisonnement. C'est aussi la première fois qu'il travaille avec son frère sur un projet cinématographique. En effet le film est basé sur une nouvelle écrite par Jonathan. Du moins c'est que le générique nous fait croire. En réalité l'histoire de la genèse de ce film est plus complexe qu'une simple adaptation d'un récit pré-existant. Là encore les détails viendront plus tard. Un peu de patience.

L'histoire de Memento pourrait être un récit de vengeance comme tant d'autres. À ceci près que le héros souffre d'un trouble rare de la mémoire : la perte de mémoire immédiate : il oublie tous les quarts d'heure ce qu'il vient de faire. Léonard a subi une attaque à son domicile qui s'est soldée par la mort de sa femme. Son dernier souvenir intact si j'ose dire est celui de sa femme agonisant avant de rendre l'âme. Les autorités ne travaillent plus sur l'affaire. Pour Léonard il est clair qu'il va devoir faire justice lui-même, mais comment mener une enquête si l'on en oublie les détails ? 
Léonard à une solution : toutes les pistes qu'il suit, il se les fait tatouer sur le corps, créant une véritable cartographie de l'enquête qu'il mène. Il se ballade aussi constamment avec un appareil Polaroïd pour prendre en photo les gens qu'il croise et y inscrire leur nom. Moyen pour lui de se préserver de personnes en qui il pourrait ne pas avoir confiance.
Léonard et l'un des nombreux polaroids qui traînent dans ses poches !

Le moteur du personnage c'est son traumatisme fondateur : la perte de sa femme. Ce traumatisme de la perte de l'être (ou des êtres) cher(s) se retrouvent dès lors dans chacun des films que Nolan va scénariser ou co-scénariser. C'est Bruce Wayne qui perd ses parents, c'est Robert Angier qui perd sa femme, c'est Alfred Borden qui perd son épouse en partie par sa faute, c'est Harvey Dent qui perd Rachel sa fiancée, c'est Dom Cobb qui perd sa femme.

Toutes les bases du drame sont dans Memento. Mais aussi les bases des actions des héros. Selon le cas qu'ils soient des parents d'enfants ou non, le parcours vers la rédemption , le rachat de soi sera différent. Dans Memento , Léonard n'a pas d'enfants, son but est la vengeance, son aspiration de paix ne se fera que dans le combat qu'il mène. Un combat similaire à celui d'Harvey Dent dans The Dark Knight. Un combat qui ne peut que mal se finir, comme Nolan le fait dire à Dent : '' On n'en réchappe pas ! ". 

La quête de Robert Angier pour faire tomber Alfred Borden qu'il considère comme responsable de la mort de sa femme suit la même logique : lui aussi n'en réchappera pas ! Le seul a avoir une chance d'en réchapper de tous les héros nolaniens c'est Bruce Wayne (pour des raisons commerciales d'abord on ne va pas tuer Batman) mais aussi parce que la voie du combat qu'il a choisi n'est pas celui de la vengeance (ou de la rédemtion) : il ne cherche pas (plus) à se venger.

Le second film "mode d'emploi" de Christopher Nolan est Le Prestige, film intéressant à plus d'un titre pour analyser Nolan. Car se côtoient dans ce film le drame fondateur qui mène le héros sur une voie sombre, mais aussi les deux destinations possibles une fois que l'on emprunte cette voie.

Comme je le disais, la fin dépend du fait que le personnage ait un enfant ou non. J'ai déjà parlé de Robert Angier qui fini mal. Pour Alfred Borden outre le fait que sa femme se suicide par sa faute ( là aussi c'est quelque chose qui reviendra plus tard avec le suicide de la femme de Cobb dans Inception), son frère est mort par la faute d'Angier qui a réussi à devenir tuteur de la fille de Borden. Si Borden emprunte le chemin de la vengeance, ce n'est pas dans une optique aveugle mais dans l'optique de récupérer son enfant. Un enfant qu'il a dû quitter un temps et qui représente sa seule chance de repartir sur des bases saines.
Borden est le meilleur magicien des deux, tout comme Dom Cobb est le meilleur extracteur d'informations dans Inception. Tous deux ont vu leurs femmes se suicider, ont perdu l'accès à leurs enfants et tentent par tous les moyens de pouvoir revoir leur progéniture et de revivre. Borden retrouve sa fille, Cobb retrouve ses enfants ( et il n'est donc pas dans un rêve, dans la perspective " nolanienne" il a accompli son chemin vers une nouvelle vie, tout comme Borden dans Le Prestige. Hors l'analyse d'Inception n'est vraiment possible qu'à travers le prisme nolanien, il n'est dès lors même pas besoin de chercher les indices qu'il a disséminés dans son film !) !


Prestidigitateur : Christopher Nolan, le magicien des salles obscures !

Le Prestige est aussi un film sur la magie, puisque les deux adversaires sont des prestidigitateurs rivaux. Et il devient clair que Nolan considère son travail comme un tour de magie. Il présente une situation, fait diversion et livre une fin que l'on attendait pas ou qui nous ne laisse pas indifférent, que ce soit le twist final de Memento ou du Prestige ,les cliffhangers des " Batman " ou la fin abrupte de Inception
Les magiciens sont bien connus pour travailler avec la même équipe de techniciens , d'ingénieurs et d'assistants sur la scène.
Nolan ne fait pas exception : les acteurs avec qui il travaillent se retrouvent souvent de film en film ( Michael Caine, Christian Bale pour les records, et les nouveaux Tom Hardy et Joseph Gordon-Levitt se retrouvent sur le plateau de The Dark Knight Rises après avoir fait joujou dans Inception!). 
Son directeur photo, Wally Pfister le suit depuis Memento, tout comme son monteur Lee Smith. Il oscille par contre un temps entre deux compositeurs de musique : David Julyan et Hans Zimmer. Mais depuis Batman Begins ( à l'exception du Prestige ) c'est Hans Zimmer qui semble avoir pris la place de compositeur attitré de Christopher Nolan. Et il ne faut pas oublier que ses films parlent tous à un moment de manière claire de magie.

Dans Batman Begins,Nolan ne fait-il pas dire à Ra's Al Ghul que la diversion est une arme puissante ? Hors le magicien pour arriver à ses fins ne fait que ça : diversion ! 
Et ne parlons pas de la scène du tour de magie du Joker dans The Dark Knight lorsque celui-ci fait disparaître un crayon de manière…brutale ! Et quand la référence n'est pas explicite, c'est le film qui est un tour de magie à lui tout seul : Memento et Inception sont de ceux-là. On assiste au spectacle et une fois fini nous ne sommes pas certains de ce que nous avons vu ( dans Memento parce que le film est monté à l'envers et dans Inception parce que le générique apparaît avant que l'on puisse être certain de l'issue réelle de la chose). 
Nolan est un magicien qui manie la magie du cinéma, et il le sait ! Enfin, son collaborateur le plus proche est bien entendu : son frère ! C'est sur Le Prestige qu'ils cosignent ensemble pour la première fois un script.

Michael Caine, acteur de tous les films de Nolan depuis Batman Begins...dans le rôle du fidèle ingénieur de Robert Angier joué par Hugh Jackman.

Enfin, le film est adapté d'un livre de Christopher Priest, l'un des auteurs les plus intéressants de science-fiction de notre époque. Cet écrivain est obsédé par la réalité et ses multiples niveaux. Le prestige est à ce sens le plus simple puisqu'il joue sur la notion de réalité au travers des journaux intimes des deux protagonistes : la version de l'un n'étant pas forcément la version de l'autre. Il y a toujours deux versions à une histoire : mais alors, où est la vérité ? Quelle est la réalité de la situation ? Quelques romans de cet auteur, Les extrêmes et Futur Intérieur joueront quand à eux avec le concept de différents niveaux de réalités, un peu comme dans Inception. Nolan est un lecteur régulier de Priest, j'en mettrai mes mains à couper!



La ville comme danger immédiat.


L'environnement urbain est une donnée récurrente chez Nolan. La ville est un élément dangereux, ceux qui la peuplent pouvant être une réelle menace pour les héros (les projections militarisées dans Inception qui ratissent la ville pour trouver et éliminer les héros ou encore Mal, la femme de Dom Cobb, qui est la seule habitante de la ville des limbes et de facto est la seule menace dans cet environnement).

Le fait que la ville est dangereuse est connu des protagonistes chez Nolan, et beaucoup cherchent une sécurité illusoire mais renforcée en s'élevant socialement. Alfred Borden dans Le prestige évoque lui-même qu'il veut échapper " à ça " (il faut comprendre les bas-fonds de la ville) en regardant autour de lui et en frappant du poing un mur. Mais comme je le disais, accéder aux beaux quartiers ne rend pas forcément la ville plus sûre : le Joker débarquera carrément à une fête organisée chez Bruce Wayne, qui pourtant habite la plus haute sphère de Gotham City.

Mieux, les parents de Bruce Wayne ont été victimes d'un meurtre, certes dans une allée dégueulasse (la célèbre et fameuse Crime Alley ) et leur appartenance sociale ne les a pas protégés. Au contraire, il se peut qu'en accédant à un rang social des plus élevé on devienne une cible de choix : l'argent ne fait pas le bonheur et la femme d'Alfred Borden ne se suicide qu'une fois dans le beau monde ! Au final, la ville est une jungle, certains y sont plus préparés ou protégés que d'autres mais personne n'y est vraiment en sécurité.


D'ailleurs, il n'est pas étonnant de voir la ville et ses représentations être au centre des affiches des films de Christopher Nolan. Rien que celles de sa trilogie sur Batman offrent un bon exemple.



L'affiche : la ville comme personnage à part entière !
L'affiche de Batman Begins voit l'homme chauve-souris en contre-plongée, les buildings autour de lui. Batman arrive prendre possession de Gotham City. Il est l'animal ultime, le mâle alpha leader d'une horde qui tente de prendre le contrôle et qui va remettre de l'ordre !



L'affiche de The Dark Knight est bien différente. Batman a atterri. Et sa prise de pouvoir est contestée. L'énorme chauve-souris de feu sur la devanture d'un immeuble qui s'effrite peu à peu peut être prise comme une mesure désespérée de confirmer que c'est son territoire et pas celui d'un autre (l'autre étant bien entendu autant le Joker que les criminels plus ordinaires). La ville souffre donc de la présence de Batman mais tient encore le coup.L'accroche " welcome to a world without rules" (bienvenue dans un monde sans règle ) est quelque peut mensongère : il y a les règles édictées par Batman ! Et il vous le fait bien savoir !



Une autre affiche de ce film montre Batman surgissant d'un immeuble , encore en contre plongée. Le message est clair comme celui de l'affiche de Batman Begins avec une nuance. En surgissant ainsi d'un building, il montre bien que c'est SA ville, qu'il la connaît et que ses recoins cachent tous potentiellement sa présence !



L'affiche de The Dark Knight Rises est bien différente. On n'y voit pas Batman du tout et la ville s'effondre sur elle-même. Si la présence de Batman la mettait à mal de part la guerre au crime que cela a déclenché, son absence, par contre, provoque le chaos. Il n'est alors pas étonnant de voir la ville crier au secours et, dans un élan désespéré, de former un bat-signal géant : ultime espoir de voir réapparaître le chevalier noir !

Il en va de même avec Inception, ou les diverses affiches montraient souvent une ville sans dessus dessous, pleine de pièges ( l'architecture est truquée dans le film puisqu'il s'agit d'une architecture rêvée, mais chaque trucage risque de faire affluer les projections et donc d'empêcher les héros d'avancer!) ou s'effondrant. Encore une fois elle s'effondre parce qu'on ne prend plus soin d'elle (les limbes dans Inception) ! 

La ville est donc un personnage à part entière dans les films de Nolan et est traitée comme telle : remplie de complexité et d'incohérences, comme un humain. La plus grande incohérence étant que malgré son côté dangereux, le héros s'y sent chez lui et y habite. Une relation amour-haine donc.


Travail en famille : Jonathan, l'autre Nolan.

La relation de travail avec son frère ne se fait pas systématiquement. Et est parfois un peu spéciale. Pour Memento par exemple, ils ont eu l'idée de l'histoire lors du voyage de Chris , de Chicago à Los Angeles, pour déménager à Hollywood. Chacun a travaillé de son côté, envoyant ses écrits à l'autre, s'influençant l'un l'autre. Cela donnera la nouvelle " Memento mori " pour Jonathan et " Memento " tout court pour Christopher. Le personnage principal n'a d'ailleurs pas le même nom d'un récit à l'autre. 

Si Christopher est un anglais pur jus ( de par sa vie passée en Angleterre), Jonathan lui est plus américain. Si les deux parlent la même langue il n'en reste pas moins qu'ils pensent de manières différentes lorsqu'ils abordent un sujet comme le film policier. De plus, Chris est gaucher et Jonathan droitier ce qui fait dire à Jonathan en interview que lorsqu'ils écrivent ensemble ils s'offrent chacun des perspectives différentes sur lesquelles ils apportent alors leur ressentit. 
Cela crée un récit homogène dont aucun des deux ne peut finalement dire qui a écrit précisément quel passage.Néanmoins, on peut depuis peu ( avec la série Persons of interest créée par Jonathan) aisément deviner que le thème sécuritaire qui apparaît dans The dark knight (la machine permettant de retrouver le Joker mais surveillant en réalité toute la ville) est sans doute une approche propre à Jonathan, sa série en effet se basant sur l'existence d'une machine plus ou moins similaire à celle conçue par l'homme chauve-souris.

Voir Chris Nolan écrire seul Inception par contre est une preuve que le film se nourrit de SES obsessions et qu'il ne voulait pas être influencé par qui que ce soit si ce n'est par ce qu'il aime et ce qui le nourrit. Avec une filmographie courte mais déjà très riche, Nolan est presque assuré d'être très vite considéré comme un très grand parmi les grands.

Et sinon voici un de mes chats...pourquoi vous le montrer me demanderez-vous ? La réponse est évidente : il s'appelle Nolan bien sûr !

2 commentaires:

  1. JE te savais amateur, je ne te savais pas exégète. Très bon texte.

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  2. JE te savais amateur, je ne te savais pas exégète. Très bon texte.

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