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jeudi 27 février 2014

Roman noir et chauve-souris.

Batman a le vent en poupe.
Depuis la sortie de Batman Begins en 2005, l’intérêt porté à l’homme chauve-souris s’est étendu : ses aventures cinématographiques atteignent les sommets du box-office mondial et les ouvrages de bandes dessinées lui étant consacrés ont vu leur nombre augmenté depuis 2012. Sans compter les jeux vidéos « Arkham ».

Hors, après les comics, les films et les jeux vidéos, voici que le croisé à la cape se décline sous nos latitudes sous forme romanesque.

Encore que…Aux USA, les romans de super-héros Marvel ou DC sont plus répandus qu’on ne pourrait le penser et ce depuis un petit moment déjà. Certains sont des œuvres originales, d’autres sont des transpositions de sagas ( Knightfall et No Man’s Land ont donné naissance à des romans : Knightfall a même été traduit en français sous le titre Crépuscule en 95 ).
Il existe également des romans mettant en scène des héros créés pour l’occasion.

On pourrait penser que les comics sont purement visuels et que le passage vers un média comme le cinéma est plus « logique », une migration vers le littéraire est incongrue.
Mais aucun genre n’est cantonné à une seule forme d’expression.
Et rappelons que l’univers Star Wars s’est bien plus construit littérairement que cinématographiquement !

Vers le milieu des années 90, les éditions Fleuve Noir ont d’ailleurs tenté d’importer cette mode en profitant de la sortie de Batman Forever. Mais ce ne sont pas des romans qui sont parus mais des recueils de nouvelles (énormément de matériel gothamite mais quelques uns faisaient la part belle à Wonder Woman ou Superman).
La greffe ne semble pas avoir pris dans nos vertes contrées malgré quelques noms connus et reconnus parmi les auteurs : Dan Simmons,Mike Resnick,Robert Silverberg,Isaac Asimov,…et d’autres moins connus et habitués des licences.











Cette année, surprise : les éditions Eclipse ont décidé de tenter une nouvelle offensive et qui de mieux que Batman pour servir de fer de lance ? Plutôt qu’un recueil de nouvelles, c’est un roman à part entière qui sera ici proposé. Fait comique, Eclipse est une maison d’éditions rachetée par Panini ; Panini qui a perdu les droits de DC comics en faveur d’Urban a donc trouvé un moyen de distribuer du Batman, les droits des romans se négociant à part des droits des comic books.

Wayne of Gotham, traduit/sous-titré par Secrets de famille est écrit par Tracy Hickman, un supposé grand nom de la fantasy.

À la suite d’une affaire somme toute banale dans la jungle gothamite, Batman est confronté à un adversaire jouant dans l’ombre et semblant connaître son identité secrète. Ce nouveau joueur manipule certains évènements pour lancer Bruce dans un jeu de pistes malsains : en effet, les indices ne sont rien d’autres que des morceaux de dossier pointant des activités louches de…Thomas Wayne, le père de Bruce. Le chevalier noir est donc contraint d’encaisser les coups sur deux fronts, celui de sa vie de famille et celui de sa vie nocturne…

Tracy Hickman a un style d’écriture assez direct : peu de fioritures poétiques et peu de vrais développements psychologiques (bien qu’il ne délaisse pas complètement cet aspect, cela reste très sommaire). Un style âpre n’est pas forcément une mauvaise chose en soi mais encore faut-il avoir des idées  et savoir les développer.

Dans le cadre des idées intéressantes, notons cette envie de confronter Bruce Wayne à une autre image de ses parents, lui qui, finalement, ne pouvait que porter dans ses souvenirs une image d’Epinal, ainsi qu’une construction parallèle, le roman suivant, dès le chapitre 5 une structure en miroir contant les « aventures » de Thomas Wayne.

Et là, les bat-fans vont crisser des dents et pas qu’un peu.
Démontrer que chaque personne a une face sombre, c’est une chose (personne, pas même les Wayne, n’est parfait), cracher à la gueule de ce qui fait le mythe, ça en est une autre !

À tout seigneur, tout honneur : Batman est ici présenté comme un homme vieillissant proche de la cinquantaine. Rien de monstrueux, on a déjà vu cette approche dans les comics : The Dark knight returns nous en montrait déjà un et, à force de volonté, Bruce se montrait égal à lui-même.
Rien de tout cela ici : Bruce a besoin d’un bat-costume renforcé aux fausses fibres musculaires pour accomplir ses exploits. Un bat-costume tellement bourrés d’électroniques que ça en devient parfois limite ( mention spéciale aux améliorations bioniques implantées chirurgicalement) , la batmobile quant à elle est un pur délire de SF à la James Bond (un mauvais James Bond ! ).

Le révisionnisme touchant la famille Wayne est assez poussé et la respectabilité de Thomas va en prendre un sacré coup dans les valseuses. L’intention n’était pas mauvaise mais le traitement, là encore imbibé de mauvaise SF et de relecture de certains événements connus des lecteurs, n’est pas à la hauteur et pas crédible pour un sou dans le cadre des aventures du « Plus grand détective du monde » : Batman sait tout sur ses parents et le passé de ceux-ci, il ne peut se permettre aucune zone d’ombre !

Le caractère des personnages est lui aussi touché à des endroits assez inattendus : Alfred est un cachottier ; Bruce perd son sang froid et se comporte en véritable connard colérique, est parfois imbu de sa personne d’homme d’affaire et prend Alfred pour son chien sans compter que sa parano galopante et hors sujet est aussi très sélective ; Gordon quant à lui prend Batman de haut et est parfois incapable de réfléchir comme un enquêteur chevronné, etc…

Le tout est quand même dosé de manière à ce que l’on ait envie de tourner les pages pour découvrir qui et pourquoi est derrière cette attaque ciblée sur notre bon vieux Bruce Wayne et l’enquête fait intervenir quelques vilains comme Harley Quinn ou encore le Joker, assez bien traités. Mieux que les scènes d’actions qui voient Batounet face à plusieurs adversaires : il les bat un par un, les autres se contentant d’effectuer une danse menaçante en attendant leur tour.  Les références à d’autres vilains sont là pour faire des clins d’œil aux lecteurs tout en étant justifiés par le raisonnement internes de Batman.

Les références, parlons-en.
Difficile de dire si l’auteur est un fan où s’il a parcouru les pages wikipédia en anglais dédiées au chevalier noir. Certaines sont très pointues et votre serviteur a parfois tiqué, c’est dire.
Certains noms de rue ou de bâtiments sont empruntés aux patronymes de certains scénaristes ayant œuvré sur Batman. Et l’auteur arrive même à replacer le fameux Faucheur, un justicier expéditif qui officiait à Gotham bien avant Batman (voire Batman : année deux pour plus de détails).
L’un des moments pivots sera la réinterprétation d’un bal masqué où Thomas Wayne portait un costume évoquant une chauve-souris et qui tombe sous le coup d’un révisionnisme abject pour le personnage et son histoire d’amour avec Martha Kane/Wayne (il y a des choses gravées dans le marbre pour une raison !) voire mêmes sur certaines origines des fêlés sévissant à Gotham.



Cet élément, bien connus des fans et exploités par Grant Morrison dans son run entamé en 2006, prend ici une nouvelle tournure.

Qui vient aussi cracher sur l'interprétation de Batman dans une ligne temporelle chamboulée :




Entre explorer une zone d'ombre (quitte à la créer) et détruire pour le plaisir de casser, il y a un monde !



Pourtant, malgré un nombre élevé de références et autres clins d’œil appuyés, Hickman semble complètement occulter l’existence de la bat-family et de Selina Kyle.

À force de jouer avec la chronologie, l’auteur s’emmêle les pinceaux par moments ( et c’est là qu’on se dit qu’un travail d’édition correct ou même une petite relecture aurait empêché certaines erreurs grossières).
Ainsi : la page 64 nous apprend que les Wayne ont été assassinés en Juin 74. La page 362 (et les suivantes) s’accorderont sur la date du 15 Août 1971.
En grand connaisseur de l’histoire de Batman, je sais que Bruce avait 8 ans quand ses parents sont morts. Au début du roman, on calcule donc que Bruce a 46 ans au moment où l’histoire se déroule. Finalement, il en a 49. Cela pose des questions sur l’âge d’Alfred ( qui n’aurait donc que 20 ans de plus que Bruce Wayne dans le roman) et sur celui de Jim Gordon encore plus. Costauds les vieux de la vieille !

Bref, Secret de famille est une curiosité pour les fans absolus mais reste vraiment dispensable pour les autres. Le résultat, même s’il est prenant par moment (un mystère est posé et on veut quand même en connaître la résolution) est en réalité relativement mauvais pour qui n'est pas intéressé par la chauve-souris : quelques bonnes idées et bons passages ne sauvant pas cette histoire.

Et d’un point de vue éditorial, c’est carrément du grand n’importe quoi, voire du foutage de gueule pur et simple comme j’en avais rarement vu ! Un festival de tout ce qu’il est possible de retrouver comme erreurs.

Primo : il est grand temps d’imprimer que les habitants de Gotham sont des Gothamites et non des Gothamiens ( Gotham , la ville anglaise, est habitée par des Gothamites et quand New-York était encore surnommée ainsi, c’est aussi ce mot qui revenait aussi bien en anglais qu’en français !). Cette remarque vaut pour tous les éditeurs d’ailleurs !

Ensuite, les prépositions et les conjonctions de subordinations en trop pullulent. Elles s’invitent dans le texte plus souvent qu’un pique-assiette dans les fêtes mondaines…alors que d’autres sont absentes du texte ! On retrouve aussi quelques sauts de lignes incongrus au milieu d’une phrase.

Les coquilles sont aussi de la partie : durant la première partie du roman, l’ordinateur de bord de la bat-mobile se nomme Cronos. Il devient ensuite Kronos sans que cela ne semble avoir gêné le  stagiaire chargé de la relecture (sans doute parce que cette personne n’existe pas !).
Plus fort, le roman use et abuse d'indications horaires pour situer le lecteur : l'action se situant à 25h53 à la page 328 relève du cauchemar absolu des horlogers suisses devenu réalité.
Ou encore, lors du chapitre 24 au cours d'une action linéaire, Batman évolue de 20h59 à 20h46 !
J’adorerais blâmer Panini mais ce saccage n’est même pas de leur fait : c’est un studio indépendant, Makma, qui s’est chargé de la chose. L’incompréhension est grande car ce studio avait déjà pris en charge d’autres ouvrages sans que de telles horreurs ne se retrouvent imprimées !

Un bon point pour finir: la couverture de Ryan Sook est très jolie.Voila….

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