Un roi Barbare, Michel Sardou.
C’est d’ailleurs sur la musique de Basil Poledouris que l’éditeur débuta sa campagne promotionnelle sur son site internet. Il y a pire comme choix de partition.
Conan le cimmérien ( car originaire de Cimmérie, au Nord du continent où il vit ses aventures, dans un espace temporel fantasmé précédant l’antiquité ) est né sous la plume de l’écrivain texan Robert E. Howard.
Héros de nouvelles vendues aux magazines pulps , Conan connaît un joli succès. Ses aventures mêlent actions sauvages à l’épée, monstres plus ou moins zoologiquement proches des animaux que l’on croise de nos jours ou des aberrations infernales, et femmes (jolies et peu vêtues ) en danger. Des éléments qui font de lui un héros populaire dans le noble sens du terme il y a presque 100 ans maintenant.
Howard , par folie ou sens du marketing , dira que Conan est réel et lui apparaît en rêves pour en faire le narrateur de ses exploits. Il avoue également que les nouvelles de Conan, si elles sont écrites dans le désordre chronologique le plus total, sont comme des récits que les voyageurs arpentant les routes de cette époque fictive se racontent au coin du feu.
Désordre chronologique oui, car la première apparition de Conan sous forme d’encre et de papier narre l’aventure d’un Conan devenu roi d’Aquilonie dans sa quarantaine et devant démêler les fils d’un complot. Nous sommes loin du jeune homme se baladant en pagne de peaux de bête qui cogne d’abord et pense par hasard ( cette image d’ailleurs est une image d’Epinal héritée des comics Marvel ). Howard commence donc par la fin , Tarantino n’a rien inventé.
Peut-être est-ce pour rendre hommage à Howard que Laurent Mantese décide que son romans sera la fin des aventures de Conan ? La der’des der’ ? Commencer par la fin ?
Bref, Conan, le roi d’Aquilonie a mis à genoux six autres nations. Désormais âgé d’au moins 80 ans et souverain des 7 couronnes ( c’est original , GRR Martin serait fier ) , Conan a décidé que la septaine où il reçoit les doléances des connétables de son petit empire se déroulerait dans une vieille forteresse, tout au nord, dans sa Cimmérie natale. ( J'irai revoir ma Cimmérie, c'est le pays, qui m'a donné , ma première épéééééée ♫♪♫ ).
Là où les montagnes les plus blanches côtoient les forêts les plus noires, denses et mornes. Dans le territoire où son peuple décimé a laissé place aux loups affamés.
Vieux, usé et fatigué , Conan se repose essentiellement sur ses alliés proches et sur l’affection de Colin, un orphelin lourdement handicapé physiquement et mentalement qu’il aime comme son propre fils.
Mais Conan est un roi affaibli : si ses actes et décrets ont permis au peuple de vivre mieux ( aux dépends des riches qui vivent si bien qu’ils ne les approchent toujours presque jamais ) , la vie ironiquement le remercie en lui offrant un kyste à une gonade et des calculs rénaux remontant dans son urètre et bloquant déjà en partie celui-ci. Pour guérir, il devra passer par une opération donnant son titre au roman ( et se déroulant si tôt dans l'intrigue que c'est à se demander pourquoi en faire le titre et pourquoi le résumé du 4e de couverture semble en faire un point d'orgue ).
Face à un roi diminué, ce ne sont pas seulement les courants d’air qui hantent la citadelle mais aussi les intrigants, prêts à toutes les bassesses et les compromis moraux les plus ignobles – avec les religieux extrémistes d’une nouvelle secte monothéiste et les mercenaires les plus vils – pour prendre le pouvoir par la force.
Comme Conan autrefois ? Non. Il l'a fait seul. Et pas pour des raisons mégalos et mesquines.
Laurent Mantese manie la plume avec une rare aisance. Mais aussi avec la lourdeur du cliché de l’intellectuel qui a tout appris SAUF l’humilité.
Son histoire étalée sur 600 pages aurait été narrée en 150 pages maximum par l’auteur historique du héros.
Pourtant, le roman débute plus ou moins bien. Si Mantese dévoile d’entrée de jeu son style d’écriture, il l’utilise pour poser une menace surnaturelle qui viendra harceler les protagonistes plus tard dans un chapitre qui attrape à la gorge.
Mais pour gonfler le reste de son texte , Mantese se lance dans un pensum sur : la civilisation, la violence, la religion et ses liens avec l’état provoquant d'horribles remugles.
Et lorsque enfin il met en place une scène où il pourrait se dérouler quelque chose, Mantese use et abuse de deux artifices réguliers : raconter par le détail comment plusieurs protagonistes pissent et chient dans les latrines ou les fourrés , ou se lancer dans des phrases à rallonges décrivant les pires atrocités possibles pour exposer qu’il a un dictionnaire dans la tête.
Entre deux phrases longues comme des paragraphes boulimiques, Mantese place une référence ou l’autre à l’œuvre de Howard, pour nous rappeler que « Si si , ce héros aux cheveux blancs est bien Conan et pas un roi quelconque ayant jadis eu une bonne hygiène physique et mentale. » Mais ce roman, qui a semble-t-il eu du mal à se vendre, se serait-il aussi « bien » vendu sans le joli bandeau rouge sur sa couverture ?
Vive le domaine public !
Ce ne sont pas des chapitres mais des descriptions de tableaux baroques ( non, rococos ! ) à faire pâlir les dessins d’Oliver Ledroit dans la BD « Requiem ». Le désavantage d’un tel style en littérature, c’est qu’il ferait passer les ralentis de John Woo ou de Zack Snyder pour du Tony Scott sous cocktail d’amphétamine-cocaïne.
La dernière aventure de Conan comporte cependant un chapitre certes remplis de matières visqueuses mais aussi d’une tension insoutenable : l’opération de Conan pour se débarrasser du mal qui lui ronge les bourses et le pénis. Le vieil homme doit être drogué ET maintenu par des hommes forts pour éviter que la douleur ne le rende violent envers ses médecins (pourtant bien intentionnés). Et lorsque le complot surgit, ce Conan fatigué, blessé…disparaît de son propre livre pour ne revenir que par magie assez fort pour récupérer son fils adoptif et foncer dans les bois pour échapper à Tranche-Gueule, chef des mercenaires et (potentiellement) le personnage qui a failli être intéressant dans toute cette merde (oui, je vous l’ai dit, tout le monde chie dans cette histoire). Tranche-Gueule, ce personnage qui possédait le potentiel d'être un nouveau Grymonde ( Les 12 enfants de Paris, Tim Willocks ) mais qui sera peu servi par son créateur.
Plus le récit avance, plus les aberrations s'enchaînent : Conan réussit des exploits dignes de sa jeunesse , les alliances qui se nouent sont basées sur des chimères qu’un enfant de 8 ans démonteraient et quand enfin LA menace ne se cache plus et traque le petit groupe errant dans la forêt, c’est un mauvais remake de Predator qui nous est servi (un hommage ? ou un manque d’inspiration ? Les deus ex machina finaux poussent à croire que l’hommage est une excuse facile ).
Ce n’est pas le seul clin d’œil à la carrière d’Arnold, le chêne Autrichien, qui hante ce livre. Dès la couverture, la (superbe, ne soyons pas de mauvaise foi) illustration de Didier Graffet colle plus à l’image de Conan tel que les films l’ont dépeint que Howard dans ses écrits ou Margaret Brundage sur les couvertures de Weird Tales, la revue qui accueillait les récits du cimmérien.
À force de se regarder écrire et d’aimer se relire, Laurent Mantese nous emmène non pas dans une aventure prenante et haletante mais dans la seule façon qu’on les arrogants et les supérieurs pour se réchauffer : la branlette intellectuelle étalée à la face du monde.
Conan est avant tout un héros de nouvelles, il est taillé pour la forme courte et, de Howard ( qui n'en a écrit qu'un seul de roman : L'heure du dragon ) à ses suiveurs, peu on été tenté de trop en faire et de dépasser les 250 pages en V.O ( disons environ 300-320 pages en français ).
Philosophe, Laurent Mantese était placé pour savoir que l'arrogance précède la chute. Et quelle plus grande arrogance, quel plus bel exemple d'hubris que celui de vouloir apposer son nom sur " la dernière aventure de Conan " quand les mythes sont immortels et destinés à habiter d'autres êtres capables de parler d'écrire , des êtres peut-être encore à naître ?
La dernière aventure ? Jusqu'à ce qu'un autre auteur en vienne à écrire la sienne. Et ainsi jusque la fin de la littérature et de l'aventure humaine...
Alors pour coller à son amour des fluides visqueux, je dirais : risquez-vous à lire ce roman seulement et seulement si vous ne craignez pas les cumshots d'arrogance littéraire non solicités dirigés vers vos visages toutes les 80 pages. Parce qu'il ne s'agit que de ça : marquer sa soi-disant supériorité par les visions des liquides corporels décrits dans les détails (même odorants) et en ajoutant , dixit une interview ce qu'il manquait à l'univers de Conan.
Parce que l'auteur de base de cette icône, ce simple comptable texan qui aspirait à autre chose, bien entendu , devait être corrigé par un érudit...
Elle est là l'erreur qui contamine tout le roman : pas dans l'étalage de la nature organique ( de la peau la plus souple à la décomposition la plus nauséabonde ) , non, cela la littérature le fait depuis des siècles , venant nous rappeler qu'elle n'est pas cantonnée à passer le polish sur la réalité. Elle est protéiforme et c'est là une de ses forces de frappe.
Non l'erreur fatale est de corriger un tir qui n'avait nulle besoin de l'être car il n'aspirait pas à être autre chose, à changer de nature.
Jouer avec un personnage & son univers et les dénaturer sont deux choses différentes. L'une est un hommage, l'autre un outrage signé au fer rouge pour le simple plaisir du correcteur qui se trouve loin des avis du créateur originel* et qui jette au visage d'un lecteur pas forcément consentant son propre liquide (l'encre) pour marquer un territoire qu'il ne lui appartenait pas de dénaturer.
Mais qui était le seul moyen de se faire remarquer...seul pari réussi de ce texte du reste.
*mort depuis longtemps. Et d'une façon ( le suicide ) que l'auteur juge de manière abjecte dans cette interview fleuve où l'on se demande ce qui est le plus important entre répondre à la question où étaler son savoir pour le seul plaisir de le faire et non pour élever le lecteur. Mantese me semble être l'archétype total de l'instruit et éduqué persuadé que sa parole est bonne mais qui se refusera à voir en quoi elle tape à côté. L'enfer est en effet pavés de bonnes intentions. Et les pavés sont lourds quand ils sont cuits ainsi.


























