vendredi 22 février 2019

Pas de ce monde.

Quand l’hiver s’est installé, que les flocons portés par le froid et le vent envahissent les rues des villes comme des villages, arrive un phénomène éditorial fixe chez Albin Michel : l’arrivée d’un nouvel ouvrage de Stephen  ( n’oubliez pas, ça se prononce Steven , si si, trust my english ) King !

Faux maître de l’horreur mais véritable horloger du suspens surnaturel et/ou psychologique , King nous revient avec une histoire que l’éditeur n’hésite pas à faire comparer à «  Ça » , roman somme des obsessions horrifiques et héroïques de l’auteur le plus célèbre du Maine. S’il ne s’agit pas d’un travestissement de la réalité , l’on est pourtant bien en présence d’un grossissement grossier de la part de l’éditeur tentant d’attirer le lecteur  épisodique et de caresser dans le sens du poil le vieil habitué.
« L’outsider » n’a ni la grosseur ni le souffle de son cousin ayant eu les honneurs d’un film sorti fin 2017.
Il n’en reste pas moins une sacrée bonne lecture.




Terry Maitland est accusé d’un meurtre particulièrement odieux perpétré sur un enfant de 11 ans.
Ses empreintes et son ADN sont retrouvés sur le corps et sur les lieux. Les témoins sont formels, c’est lui ! Terry est connu en ville, il coach l’équipe de base-ball des gamins du coin.
Embarqué devant la foule, Terry tombe pourtant des nues. Car son alibi est en béton armé : il était loin au moment du crime.
Les preuves scientifiques sont formelles, elles ne mentent pas. Terry non plus.
Alors qui est le coupable , qui se cache dans l’ombre et profite du crime ?

Le thème du double maléfique n’est pas nouveau dans la littérature ou les arts séquentiels  ( les comics et les séries télés n’ont-elles jamais utilisés ce ressort dramatique, parfois lourdement parfois avec génie et malice ? – Fringe par exemple) . Mais que King crée ses monstres ou emprunte le concept ( vampires, loups-garous ou fantômes, King a puisé également dans les classiques ) , il servira toujours le plat à sa sauce.
Et ici, non seulement elle prend, mais elle monte inexorablement.

Des prémices de l’affaire décrites en alternance : arrestation et incarcération provisoire sont entrecoupés par  les PV d’auditions des témoins ainsi que les divers rapports d’analyse et d’autopsie, permettant de créer doutes et suspicions. Et d’étaler la férocité du prédateur qui a sévi. En 200 pages, King s’attache plus à l’aspect pragmatique de l’enquête ( preuves, témoignages, retombées politiques pour le procureur aux dents aussi longues que celles de Dracula ) qu’à la chute psychologique et kafkaïenne de Terry qui ne peut comprendre comment cela peut lui tomber dessus.
Magistrale et choquante  , cette première partie repose sur une mécanique si bien huilée qu’elle glisse toute seule sous nos yeux. Le revers de la médaille c’est que King fait du King et que, pour le lecteur assidu de ses écrits , certaines choses se devinent un peu sur l'enchaînement. Rien de bien dommageable mais la ficelle est parfois visible, Stephen Gepetto !

Vient ensuite le reste du roman. Dès lors que l’impossible ,voire l’improbable, s’est fait une place consciente ou semi-consciente chez les personnages principaux, l’enquête reprend du début. King réintroduit un personnage d’une histoire précédente pour offrir un point de vue neuf sur la chose, c’est à la fois narrativement bien foutu car cela redynamise le récit et participe à la connivence avec le lecteur pas mécontent d’avoir des nouvelles d’une personne attachante et volontaire qui avait fortement humanisé une aventure passée.
Et une fois le mystère résolut, nos héros se mettront en chasse. Dans un suspense de jeu d’échecs qui va crescendo et qui hélas se termine peut-être un peu vite ; pas un pétard mouillé mais pas le feu d’artifice promis par l’emballage.

Mais là encore, King fait du King. Il le fait bien mais il est indéniable que certains éléments sont déjà vu. Dans «  Ça » par exemple : un groupe volontaire face à une entité malfaisante qui dispose d’un pantin humain bien plus libre de ses mouvements aux yeux de tous qu’elle.  Et il ne peut s’empêcher, gratuitement ou non , seul l’avenir le dira, à poser quelques subtiles références et clins d’œil à son cycle ultime : « La Tour Sombre » ( une saga reliant TOUS les livres de King entre eux, telle une immense colonne vertébrale invisible sous-tendant un multivers exponentiel, oui rien que ça ).
Entre autres références bien entendu (à vous des les retrouver  mais en voici une troublante : l’inspecteur Ralph Anderson, un des héros du livre, se nomme comme l’un des protagoniste de « La tempête du siècle » ) , sans oublier , quand il le peut, la possibilité pour King de descendre Shining de Kubrick (on ses cibles favorites ou l’on n’en a pas après tout ).

Prenant mais mineur dans sa bibliographie, L’outsider marque surtout pour son concept et son véritable personnage principal qui n’apparaît qu’une fois un bon tiers entamé. Les connaisseurs apprécieront de retrouver une recette connue et savoureuse, comme lorsque l’on commande son plat favori au resto chinois du coin, les autres seront pris dans une machine implacable qui donnera peut-être envie de se pencher plus avant sur les récits du plus célèbre auteur habitant Bangor.
Un bel ouvrage, générique pour du King, mais tout à fait recommandable.

lundi 18 février 2019

L'elfe qui n'avait pas peur de vendre des salades.

La collection Hélios est le fruit de la collaboration entre les éditions Mnémos, Les Moutons électriques et les éditions Actu SF , et permet l’accès à un riche catalogue d’ouvrages au format poche. Si Hélios, qui existe depuis 2013 , ne rivalise pas en quantité avec des machines de guerre comme Folio SF par exemple , force est de constater qu’on y retrouve statistiquement plus de bons grains que d’ivraie.


Et l’une des dernières parutions Hélios provient de la branche Actu SF : La stratégie des As, du belge ( cocorico ) Damien Snyers.
Mêlant polar , fantaisie urbaine uchronique et une bonne dose de dérision.


James est un elfe qui vit d’expédients avec ses complices : Elise, une demi-elfe (ou demi-humaine selon le point de vue où l’on se place ) et Jorg, un troll plus intéressant que la moyenne du reste de son espèce. Nos trois larrons se retrouvent embarqués dans une tentative de vol dans une villa bourgeoise. S’ils réussissent, ils seront riches.
S’ils échouent, James a un bracelet magique et explosif attaché au poignet qui se fera une joie de terminer en feu d’artifice à la Gandalf ! Voila donc de saines et belles motivations de ne pas se louper n’est-il pas ?

Écrit à la première personne, le roman, relativement court, adopte le point de vue de James dont le langage franc et parfois taquin-acerbe crée une connivence directe avec le lecteur qui ne peut que difficilement ne pas être empathique à son égard, même quand ce dernier nous narre quelques fourberies criminelles des plus sanglantes. C’est que si vous vous attendiez à retrouver un clone de Legolas, passez votre chemin.

Comme toute histoire de braquage classique, Damien Snyers nous offre d’abord de faire connaissance avec les joueurs en place tout en avançant prudemment sur l’échiquier, avant un dernier acte où tout se résout, Ocean’s Eleven style.  Alliant donc de concert action et réflexion , le récit progresse vite et sans temps morts. Et sans fioritures ou aspérités.

Mis à part un univers original, l’histoire est d’une facture fort classique et ne doit sa réussite qu’à une plume sympathique et un exotisme étrange situé entre le familier et l’irréel d’un monde parallèle. Que tout soit narré par James nous coupe aussi d’une plongée profonde dans les pensées et les personnalités des autres personnages qui n’existent donc que par leurs paroles et leurs actes, décodés par James que l’on devra croire sur parole ( il est d’ailleurs souvent étrange de constater que les lecteurs sont prêts à croire un récit raconté par un arnaqueur et un escroc ).
Les lecteurs belges ne manqueront pas de repérer quelques allusions au plat pays de Brel qui, d’un naturel tenant du clin d’œil , ne viendra pas perdre les autres lecteurs francophones . Des clins d’œil côtoyant quelques autres références , littéraires cette fois-ci, l'auteur connaissant son Conan Doyle et son Edgar Poe.

Mais il est difficile de penser qu’un univers aussi cohérent et pensé ne soit là que pour faire tapisserie. En tant que premier roman, imparfait mais sympathique, La stratégie des As pourrait fort bien servir de socle à l’extension de son univers charmant, si proche et pourtant atypique.

Un récit court, sans prise de tête , idéal pour passer le temps agréablement. Mais l’on nage à peine au-dessus d’un roman de gare de luxe, défaut que l’on pardonnera en raison de la sympathie du style et du fait qu’il s’agit ici d’un premier essai.
Qu’il faudra désormais transformer.

lundi 11 février 2019

Les armes rêvent-elles aussi de moutons électriques ?

Au 26éme siècle, dans une cité-poubelle, surplombée par la ville flottante de Zalem, où se côtoient humains et cyborgs colorés , le Dr.Dyson Ido découvre les restes d’une entité cybernétique dont le cerveau est miraculeusement intact.

Ramenant alors  à la vie artificielle une jeune amnésique qu’il baptise Alita, Ido ne sait pas encore que derrière son visage d’ange se cache une guerrière aux capacités surprenantes qui risque d’ébranler le cours des choses.

Arlésienne des arlésienne, Alita :Battle Angel, projet chéri de James Cameron depuis presque 20 ans, débarque enfin dans les salles, sous la direction de Robert Rodriguez ( Sin City , Desperado , Il était une fois au Mexique ) car le papa de Terminator a décidé de se consacrer aux suites d’Avatar (et a donc également délaissé la réalisation du vrai Terminator 3 qui devrait sortir en fin d’année ) et de seulement produire ce film-ci.
20 ans d'attente, 20 ans que les fans imaginent le résultat. Autant dire que tout le monde impliqué est attendu au tournant par une bande d'enthousiastes zélotes prêts à faire passer pour calme un gang de punks sous ecstasy si jamais le résultat final était désastreux à leur yeux (oui, un peu comme les fans de Star Wars qui ne digèrent pas qu'une fille soit le personnage principal de la nouvelle trilogie , tout à fait ).



Adapté du manga «  Gunnm » de Yukito Kishiro qui s’est taillé une réputation culte dès sa sortie japonaise et française, l’œuvre folle et violente allait-elle résister à Hollywood et son envie de lisser les aspérités lorsque des sommes colossales sont en jeu ?

Qui dit longue gestation dit longue histoire à narrer.
Quand débute la pré-production d’un film ? Lorsque le studio dit « Oui » au projet ? Lorsque le scénariste attaque sa machine à écrire à coups de mots résonnant dans l’air tels une nuée de « ding » se répandant dans le bureau ? Ou encore avant ? Quand le projet prend forme dans l’esprit de l’artiste ? Vaste question n’est-ce pas ?

Pour des raisons de simplicité qui nous éviteront de remonter jusqu’aux peintures rupestres de Lascaux, nous situerons notre scène, non pas dans la belle Vérone, mais en Amérique dans les années 90.
Guillermo Del Toro est devenu ami avec James Cameron un peu par accident. Le père du hobbit mexicain venait d’être kidnappé au Mexique pendant que Cameron prenait des vacances.
Ne connaissant ni d’Eve ni d’Adam le bon Del Toro, Cameron apprend la mésaventure de son confrère réalisateur et décide de le contacter et de lui offrir un support logistique et financier pour résoudre la crise. Les deux hommes deviendront les meilleurs amis du monde.

Et Guillermo Del Toro, ce n’est pas un secret, est un énorme consommateur de culture-pop : comics, bd’s européennes, mangas, etc…sa soif d’histoire et d’art est presque sans limite.
Et c’est lui qui pointe à Cameron l’existence du manga « Gunnm », rebaptisé «  Battle Angel Alita » outre-Atlantique. Mais cette rencontre ne se fait pas via le papier. Del Toro lui prête la VHS de l'anime japonais, un art visuel apprécié par James Cameron qui n'a jamais tari d'éloge sur " Ghost In the Shell" de Mamoru Oshii ou encore "Vampire Hunter D".
L' adaptation animée  avait pris quelques libertés, dont un ajout personnage...personnage que l'on retrouvera dans le présent film. Les sources du long-métrage sont donc dès le départ trans-média. C'est la méthode " matière de Bretagne " qui est ici employée.

"Gunnm", c’est l’histoire de Gally ( rebaptisée Alita aux USA , parce que fuck le respect de l’auteur ), cyborg à l’allure de jeune fille recueillie par Ido, docteur en cybernétique.
Gally découvre que le monde où elle vit désormais est une décharge à ciel ouvert , celle de la cité flottante Zalem qui étend sa domination sur la surface via des hommes de main haut-placés dans la chaîne alimentaire en place dans la décharge.
Au fil de son parcours, Gally partira à la découverte de son nouvel environnement et des brides de son identité alors qu’apparaissent des réflexes fulgurants venus d’un art martial fixé dans son subconscient mais pourtant éteint depuis 300 ans.  La saga se poursuivra avec Gunnm Last Order qui explorera les étoiles avant de s’achever sur Mars dans Gunnm Mars Chronicle.







Cameron est séduit par cette histoire d’ange mécanique et guerrier dans un monde ravagé , une approche différente de thèmes proches de certains de ses propres films. Et un défi aussi car Cameron n’a jamais adapté de matériaux existants, l’homme ayant toujours fait naître ses propres mondes, nés autant de son imagination fertile que de ses références culturelles ( rien ne se crée ex nihilo en art, rien ! ).

À l’époque où Del Toro fait découvrir « Gunnm » à Cameron, ce dernier profite des débuts d’internet pour faire la promotion informatique de son prochain projet pharaonique, une fresque extra-terrestre qui devrait révolutionner la façon de créer et se faire mouvoir des êtres entièrement créés en images de synthèses mais basés sur des performances humaines. Il balance le script d’Avatar sur le web (et le retirera quelques années plus tard bien entendu ) pour donner envie au public de suivre l’aventure.
Mais plusieurs couacs se font entendre. Comprenant que cet Avatar allait coûter bonbon, Cameron temporise et se relance sur son fantasme : un film sur l'histoire de l’insubmersible Titanic !

Et en pleine production de Titanic, le père Cameron est dans la tourmente...administrative. La presse taille un costard au film, le traitant de naufrage assuré alors qu'aucune image n'a encore fuité ! Le budget et le thème du film suffisent à la presse " spécialisée " pour prédire la catastrophe. Un "Roméo & Juliette " sur l'eau ? Mais il est fou ! Où sont les aliens et les terminators ? Et qui sont ces comédiens inconnus ? Oui, la presse est souvent visionnaire !

Pour rassurer la Fox, Cameron leur vend l'idée d'une saga rentable adaptée de "Gunnm".
Mais cela ne suffit pas. La Fox a réellement les chocottes : plusieurs responsables démisionnent de manière préventive pour éviter que la mention " Titanic" n'apparaisse sur leurs C.V ; le studio envisage de couper le film en segments pour en faire une mini-série télévisée et ne jamais le sortir le salle. Plusieurs mois avant la sortie, convaincue qu'elle a trouvé comment sauver les meubles ( qui n'étaient pas encore à l'eau, rappelons-le), la Fox revend les droits d'exploitation du film à la Paramount pour le territoire américain.
Le résultat, tout le monde le connaît : Titanic est un hit, si le bateau réel a pris l'eau, le film a été l'iceberg qui a fait exploser le box-office. La Paramount a versé 65 millions de $ (le budget du premier Matrix ) et a récolté plus de 600 millions au nez et à la barge du concurrent qui leur avait vendu " un bide assuré!".
La légende raconte que des pleurs résonnent encore dans les bureaux de la Fox aujourd'hui.
Depuis lors, même quand Cameron dépasse son budget, la Fox ne lui dit plus jamais non.
" Tu veux du pognon pour mettre au point plusieurs technologies innovantes pour réaliser un film avec des alien bleus géants ? Mais tiens, prends ce chèque en blanc Jim ! " Avatar allait se lancer en 3D et en performance capture ! Mais ça, Cameron n'en était pas encore certain. Entre les cyborgs et les Na'Vi, tout allait se jouer selon la progression de la technologie et de l'ingénierie.

Aucune technique n'est encore au point, il faut tour inventer et ré-inventer. Qu’importe, Cameron le sait, les héros d’Avatar et d'Alita ne peuvent être amenés à la vie sur écran que de ces façons et il est convaincu que cette méthode est la bonne pour coller au plus près de son apparence dans le manga ( Spielberg et Jackson feront de même avec Tintin des années plus tard ).
Si les acteurs sont aux ordres du réalisateur et se maquillent parfois au point de ne pas les reconnaître, pourquoi ne pas leur coller une apparence, un maquillage, numérique sur le dos ?
Entre-temps, Cameron se fait coiffer au poteau dans son envie de proposer au public des personnages en images de synthèses photo-réalistes quand Sony/Columbia et Square Studios lancent Final Fantasy The Spirits Within. Tant pis, le résultat graphique de FF est bon mais le rendu n’est pas encore celui que ce perfectionniste de Cameron souhaite.



La technologie progresse mais pas assez vite pour qu’Alita puisse être envisagée dans l'immédiat.
Mais, en donnant un coup de sonde, Cameron et son ami-producteur Jon Landeau se rendent compte que les capacités informatiques sont bonnes pour donner naissance à Avatar.
Cameron se lance donc dans la production du film et le succès étant au rendez-vous ( après que la presse n'ait descendu le film en se demandant si ce " Roméo et Juliette chez les extra-terrestres" n'était pas la preuve que Cameron était fou et qu'il allait se planter ce maboul qui fait des films sans aliens monstrueux ou des terminators ), Cameron se lance corps et âme dans la conception du reste d’une saga qu’il conçoit désormais en 5 films. C’est un travail à plein temps qui ne lui laisse plus l’opportunité de se lancer dans une autre aventure. Mais Alita attend. Alita a été annoncée aux cinéphiles et manga lovers il y a 20 ans. Et la Fox, à qui l'on a promis cette saga au même moment qu'à nous pauvres mortels, attend aussi. Quand verra-t-elle le jour ?

Lors d’un déjeuner amical avec le réalisateur Robert Rodriguez à la fin des années 2010 ( enfin, c'est l'histoire officielle, on en reparlera plus loins) , Cameron discute de tout et de rien quand soudain, Robert oriente la conversation vers le cinéma et demande des nouvelles d’Alita, un projet qu’il attend depuis des années ( aaaah, ces belles générations de cinéastes cinéphiles ).
Cameron lui amène alors les 600 pages de scripts qu’il a sous la main et lance au réalisateur mexicain : «  Si tu sais en tirer un scénario exploitable, le film est à toi ! ». Quand Cameron vous fait ce genre de proposition, il faut être dingue pour accepter et encore plus fou pour dire non.



James Cameron étant une poule aux œufs d’or, la 20th Century Fox accepte de financer le film sans doute avant même qu’un scénario ne soit vraiment exploitable, comptant vraisemblablement dans le budget un chèque pour un travail de réécriture.
C’est la scénariste Laeta Kalogridis qui passe donc derrière la plume ciselée de James Cameron. L’auteure a à son actif les scénarios du Shutter Island ( qu’elle a adapté à la virgule près sans prendre en compte la nécessité de transformer certains détails pour coller au média cinéma ) de Martin Scorsese mais aussi de Terminator Genisys et de nombres d’épisodes de la série Birds of prey. Pas le CV de rêve, vous en conviendrez.

Mais il faut  lui reconnaître une expérience dans le traitement d’une masse de pages colossales pour la rendre filmable ( elle a bossé sur le Alexander d’Oliver Stone dont le script de base devait ressembler à un bordel sans nom constitué de pages de scénarios, de notes et de documentations historiques ). 
Difficile au final de dire à qui l’on doit l’ajout d’un personnage uniquement présent dans l’adaptation en dessin-animé du manga et les ajustements, raccourcis que prend l’histoire. Mais on y reviendra. Le tournage se lance après le bouclage d’un casting presque aussi bon que celui d’un Tarantino ( car le petit Robert Rodriguez est un ami du réalisateur de Pulp Fiction, avec qui il a d’ailleurs collaboré sur des plateaux ).

Commençons par le gros point noir : le scénario !
Non qu’il soit horrible et à jeter aux orties, loin de là, mais Kalogridis applique le parfait petit manuel de la 20th Century Fox pour attirer les foules : lissage de l’univers de base ( adieu bido-ville, bonjour ville-ghetto à côté d’une décharge ), clichés réconfortants ( oui, le chocolat est toujours l’aliment idéal à faire découvrir à une femme qui ne connait pas ce dessert pour être certain de l’impressionner ),manichéisme à foison ( les méchants sont très méchants et les gentils très gentils : même les salauds au cœur en or se sente à des Km ) et discours trop longs et souvent nunuches.

Trop de bla-bla dans un film adapté d’un manga certes peu avare en passages parlés mais surtout extrêmement travaillé au niveau de sa dynamique graphique. Le cinéma est un art graphique, la mise en scène et la composition peuvent suffire à faire passer mille message sans devoir être aidés par des acteurs n’assurant pas un dialogue nécessaire mais la narration de ce que l’on est en train de voir à l’ écran.



Et ce problème d’écriture saute aux yeux car, même s’il n’a jamais autant brillé que ses amis Tarantino ou Cameron, Robert Rodriguez possède un regard visuel supérieur au tout-venant d’un paquet de mercenaires hollywoodiens : imparfait et parfois brouillon, mais toujours sincère et désireux de se frotter à ses idoles et aux techniques de cinéma diverses et variées : il assure sur nombre de ses films le rôle de directeur de la photo et monteur. Autant dire qu’il a appris à cadrer et à penser en termes de plans. Mais pas au point d'être considéré comme un "bon".
Alors, y-aurait-il une autre raison à son accession au poste de réalisateur ? Après tout, Cameron avait sous la main le grand Guilermo Del Toro, son ami talentueux, oscarisé, cet ami qui lui a fait découvrir "Gunnm" !
Et cette raison, sans doute la même qui a fait débarquer Laeta Kalogridis sur le projet, c'est que Rodriguez , en tant que fan, sera malléable et perméable aux indications et injonctions de Cameron.



" Donc, ta caméra, tu la poses là-bas. Et tu discutes pas."


Mieux, Rodriguez, en bon régressif , a démontré qu'il aimait faire, écrire et produire des films "à la cool" pour adolescents. Il était donc un choix judicieux (mais risqué artistiquement) pour mettre en scène des métaphores sur l'adolescences : la perte de repère, la recherche de soi, les changements corporels.
Kalogridis ré-écrit le script sans aucun doute dans cette optique : le film est prévu pour être un blockbuster estival, la période où l'on rameute les teenagers au cinéma manger du pop-corn. Initialement programmé pour Juillet 2018, Alita est repoussée à Décembre avant de finalement se fixer au mois de Février. La post-production a pris du retard.

Robert Rodriguez , en cinéphile aguerri , aime toucher à tout.
Certes, cela permet de connaître les techniques, de ne pas se laisser avoir par des pros qui voudraient se la couler douce ,et acquérir un savoir supplémentaire qui peut aider lors de la réalisation. Ainsi, Rodriguez est aussi : monteur, directeur photo et même compositeur. Mais être touche à tout, c'est prendre le risque souvent de s'éparpiller. Et contrairement à quelqu'un comme Alexandre Astier, qui vise le statut d'artiste complet et curieux, Rodriguez tombe à plein pied dans le piège du "je fais tout pas mal mais rien très bien".

Cameron semble tout a fait conscient de cela. Rodriguez possède son studio, Trouble Maker, qui est associé de près à chacun de ses films ou des films qu'il produit.
Ici, c'est Lightstorm qui encadre le projet : la boîte de James Cameron. Et papa Jim, il va freiner certaines habitudes de Robert.
Le montage ? C'est pas lui ! Compromis est trouvé entre les deux hommes , c'est un monteur venu de "Predators" '(production Rodriguez ) et un autre ayant travaillé sur "Avatar " qui s'occupent d'assembler les plans.

La direction photo ? C'est carrément Bill Pope qui mettra en lumière la chose.
Et c'est pas n'importe qui, il a mis en boîte pour les Wachowskis et Sam Raimi (entre autres) des images encore inégalées de nos jours de délires manga-live et de super-héros : la trilogie Matrix et Spider-Man 2&3 ,ou encore Scott Pilgrim VS The World pour Edgar Wright.
Si la patte de Pope est reconnaissable et apporte une plus value non-négligeable, force est de constater que ce n'est pas toujours son meilleur travail : la mise en lumière d'un tournage 3D demande plus de luminosité et cela limite un peu les jeux d'ombres si l'on veut que l'image soit lisible à la projection.




La mise en scène de Rodriguez d’ailleurs est entièrement pensée pour la 3D et cherche à bien mettre en exergue certains éléments. La 2D va sans aucun doute faire perdre de la puissance esthétique à plusieurs passages du films, les nerveux comme certains plus calmes.
L’action est lisible mais un peu répétitive, se calant sur une mentalité de jeux vidéos des années 90 : Alita se bat à un contre un pendant que ses complices attendent leur tour ( brillante stratégie martiale s’il en est ) et son statut de petite génie du combat est impressionnant mais donne bien trop souvent l’impression que l’on à affaire à Superman dopé : on ne frissonne jamais pour l’héroïne, machine trop bien huilée que pour tomber en panne même quand on la casse !

Cependant, il n’en va pas de même pour ses camardes de jeu humains qui attirent plus ou moins l’empathie selon qu’ils sont interprétés par un acteur talentueux ( Christoph Waltz en Ido) ou un beau gosse lambda à la psychologie de pigeon : ça roucoule beaucoup mais c’est aussi limité que Forrest Gump (Keean Johnson, le charisme et le talent d'une huître dont on cherche en vain la perle ).
Mais comme Alita tient à lui…





Cependant, l’univers dépeint est riche et diversifié, offrant un spectacle aux allures variées et au propos politique simple mais d'actualités : les riches vivent dans des zones inaccessible au plus pauvres condamnés à patauger dans les immondices et les ruines. La première scène du film, révélant Zalem et la décharge est explicite au plus haut point et ce en quelques secondes.

Et dans le même temps, le motorball, sport ultra-violent et populaire voit son déroulé violent être fortement diminué car les spectateurs eux-mêmes risquent leurs vies dans le manga et assistent aux matches à leurs risques et périls. Ici, ils sont protégés par une gentille plaque de plexiglas ultra-résistant destiné à les protéger des explosions ou des projections de débris ( alors que les instances en place montrent bien ne rien à avoir à cirer de la vie de la populace vivant à la surface).





Dommage que certains changement opérés par le scénario par rapport au manga se révèlent créer de grosses incohérences au sein du film, incohérences qui ont le bon goût de nous apparaître qu’une fois la séance terminée, preuve que le long-métrage en a suffisamment sous le capot pour nous entraîner d’un point A à un point B sans trop de casse.

Visuellement, les équipes d’effets numériques ont fait un superbe travail sur Alita, personnage campé par l’actrice Rosa Salazar en performance capture. On oublie très vite l’aspect en image de synthèse tant le photo-réalisme est poussé. Le travail est magnifique et les infographistes ont été jusqu’à conserver quelques défauts dans la dentition de Salazar pour accentuer le rendu réaliste du personnage qui se retrouve donc à ne pas être parfait de chez parfait.






On regrettera que le même soin ne soit pas appliqué à tous les cyborgs, surtout les plus fous visuellement au niveau corporel, qui ont conservé le visage de l’acteur les interprétant, donnant cette sensation de collage enfantin d’une tête découpée et appliquée sur un autre corps.

Des cyborgs au sang bleu, histoire de pouvoir les montrer blessés ( encore une belle hypocrisie du système de «  censure » américaine qu'est la MPAA pour qui on peut saigner tant qu’on veut tant que le rouge n’apparaît pas à l’écran : ces ronds de cuir pistonés ont de la soupe à la place du cerveau ).






En l’état, Alita Battle Angel est un film sympathique, très imparfait et naïf mais doté de belles qualités qui nous transportent bien souvent en slalom entre les scories qui parsèment son bon déroulement. C’est également une démonstration technique particulièrement bluffante sur les technologies qui seront, à n’en pas douter, employées sur Avatar 2 et 3.