jeudi 16 décembre 2021

De l'importance du héros mythologique dans la construction personnelle.

Depuis l’aube des temps, l’homme est un conteur d’histoires.
L'homme a besoin de partager ses expériences , de trouver diverses façons de comprendre et de résoudre ses problèmes journaliers.
Lascaux, même si cela nous échappe, raconte
quelque chose.
Les histoires et ensuite les mythes font donc partie intégrante de notre patrimoine interculturel.

Pas une seule civilisation sans mythe !

Dans toute civilisation, de tout temps et en toutes circonstances, des mythes sont apparus,reflet de tout ce qui pouvait naître des activités de l'être humain et de son esprit.
Joseph Campbell.

Il n’est pas inintéressant de rappeler que le mot mythe vient du grec μῦθος , mythos. Sous son sens premiers, le terme désigne une fable, un récit !

Ces récits et leurs descendants modernes peuvent-ils aider, partiellement, à se construire en tant qu’individus?



Philip K .Dick a écrit : «  La réalité, c’est ce qui continue d’exister quand on a cessé d’y croire ! ».

Mais durant la lecture d’un mythe, d’une représentation théâtrale ou de la projection d’un film, notre esprit accepte le récit fictionnel comme étant réel (regardez par la fenêtre et voyez Superman voler, vous saurez que vous hallucinez mais ça ne vous choquera pas de le voir fendre les airs sur grand écran), c'est le principe de suspension consentie de l'incrédulité.

Non seulement c’est une transposition du mythe de la caverne de Platon mais c’est encore plus fort du fait qu’on sait que c’est faux et que cela est accepté (sans rejet par l’esprit) aussi facilement qu’un chèque de Kadhafi par Nicolas Sarkozy !
Dès lors, peut-on envisager qu’on puisse retirer une expérience de vécu d’une lecture, d’une représentation? Le mythe pouvait-il apporter quelque chose ?

Or le mythe, se subdivise en deux grandes catégories :
1° Il y a les mythes fondateurs, ceux qui expliquent l’origine du monde ( autrement dit, la Cosmogonie ) ; c’est Gaia émergeant du chaos originel, c’est Yahvé  (ou Jéhovah ) qui met 7 jours à tout créer (oui, le 7me jour il créa sa plus belle œuvre : le repos ! ).
Le mythe sert à expliquer la création de la Terre et son fonctionnement : chez les Grecs ( et les Romains qui leur ont tout piqué ) , les divinités sont des forces de la nature : Zeus manie son foudre, Apollon fait se lever le soleil, les relations mère-fille entre Déméter et Perséphone expliquent les saisons, etc…

2° Il y a le mythe comme représentation poétisée de la vie en société dans une époque donnée.
Les mythes se situent dans un contexte déterminé selon la culture dont ils émanent. Ils suivent cependant généralement une structure fort similaire, ce qui poussera le chercheur Joseph Campbell a posé la théorie du mono-mythe, le mythe à l’origine de tous les mythes. Son livre, Le héros aux mille visages/Les héros sont éternels, est d’ailleurs LA bible de tout scénariste hollywoodien qui se respecte !

C’est la seconde option qui nous intéresse ici.
Pour nous, par exemple, les mythes grecs peuvent nous éclairer tant sur leur mode de vie que sur leurs croyances. Mais pour un grec de l’antiquité, qu’étaient-ils ? Un agréable divertissement ? Une allégorie sur la vie ?
Tout le décorum sociétaire n’était là que pour plonger le lecteur ou l’audience théâtrale dans une situation connue. C’est la (ou les) figure du héros qui était importante et porteuse d’un message. Le héros, dans son acceptation globale (et pas uniquement gréco-romaine) est un être capable d’exploits surhumains (même si de nos jours, le simple fait d’aller contre son instinct de survie pour sauver quelqu’un fait de vous un héros). Comme le disent les américains, un héros est quelqu’un de «  bigger than life ! ».
 D’ailleurs, il est notable que le décorum des mythes grecs tels qu’ils nous sont parvenus est sans doute différent de ce qu’il était à la base.


                                                                                                                                                                                                                               La forge de Vulcain , Vasari.



En effet, la plupart des mythes grecs  ont  pour origine chronologique une période appelée « Le Moyen-âge grec » (mauvaise traduction de Greek Dark Age ) et située entre 1200 avant Jésus Christ et 776 (toujours avant J.C…mais non, pas John Connor enfin…) avec les premiers Jeux Olympiques. C’était ce que j’appellerai l’âge héroïque,où dieux et demi-dieux foulaient le sol de la Terre, guerroyaient pour la gloire ou l’honneur, où leur présence faisait et défaisait des nations. 
Troie est tombée pour quelques divins orgueils, Héraclès a aidé à unir le territoire Thrace et Zeus a engrossé la moitié des filles nobles du monde connu !

Et quel monde ! Troie en Asie Mineure, Andromède princesse enchaînée d’Ethiopie ,Prométhée qui,selon les mythes, est enchaîné ( décidément ! les grecs ont inventé plein de pratiques bizarres en fait.Le Sado-maso, ça serait donc eux, aussi ?) sur le mont Atlas ( en Afrique du Nord) ou sur le mont Caucase ( situé dieu sait où entre la Mer Noir et la mer Caspienne). Ce monde décrit, est pour les grecs de l’antiquité, terra incognita. J’entrevois deux hypothèses : soit les minoens et les mycéniens en savaient plus long sur la géographie qu’on ne le pense actuellement  (meilleurs explorateurs ? souvenirs du pays des hyperboréens si tant est qu’il exista ? ) soit, par le jeu des voyages et du commerce, certains mythes ont été importés.

Aucune civilisation  n’est vraiment fermée sur elle-même et la culture est poreuse, contaminante et contaminable envers d’autres cultures ! Il lui arrive même d’être agri…culture ! 



Ce Greek Dark Age dont on ne sait presque rien correspond à une période de troubles. À la même période, l’Egypte et le territoire Hittite connaissent des bouleversements, Mycènes s’est effondré. Des civilisations liées par le commerce et la guerre ! Si l’une disparaît, l’équilibre peut-il se rompre et entraîner les autres vers une chute ?
L’antiquité Grecque commençante, est donc une…Renaissance. On redécouvre l’écriture et les mythes de l’ancien monde ( dans le sens du monde ancien, celui que l’on a pas connu et qui précéda chronologiquement) sont couchés par écrit. Ils ont survécu oralement, dans la mémoire des populations, des rares artistes encore en activité,etc…C'est vers 650 avant notre ère qu'Hésiode couche la Théogonie.
Mais ces mythes ne reflètent sans doute plus le mode de vie de ces âges sombres presque effacés de l’histoire mondiale. Ils ont évolué. Le nombre d’aventures d’Héraclès,par exemple, a-t-il favorisé sa longévité et propagation comme certains illustrés plus modernes ? La question reste ouverte. 



Toutes les cultures font partie intégrante de l’histoire qui est une évolution ! Et les mythes , faisant partie de ces cultures, ne sont pas des récits fixes et immuables ! Ils peuvent être revus, corrigés pour intégrer de nouvelles données, des nouvelles valeurs morales, etc… Difficile de penser dès lors que les mythes grecs sont une copie carbone de ceux qui se racontaient à la cour d’Agamemnon ! C’est cette même logique qui est appliquée aux super-héros actuellement d’ailleurs ( mais je le répète depuis des années, ils sont une forme de mythologie et suivent donc les mêmes modes opératoires ! ).
La base est la même pour tous les films de Superman ou de Batman, mais les héros sont à chaque fois remis « au goût du jour », comprenez qu’ils sont placé dans un contexte plus actuel pour chaque film. Or l’actuel est une notion qui ne fait que passer !











Chacune de ces versions des héros était la plus moderne de son époque. Chacune était intrinsèquement le héros que l'on connaît tous mais le mythe a évolué. Et il évoluera encore ! Dés lors, des films comme "Troy" (avec Brad Pitt) ou "King Arthur"sont tout aussi légitimes que des adaptations plus fidèles à Homère ou à la matière de Bretagne car elles reflètent l'adaptation à notre époque en matières de récits pseudo-historiques.

C’est pour cela que les héros de Iliade ou de l’Odyssée se comportent comme des grecs antiques mais connaissent un monde plus grand, plus vaste ! Et ces mythes enflammeront l’imagination d’un roi macédonien: Alexandre le grand ! Ce monde oublié, il voudra le redécouvrir !
Cela lui coûtera tout. Mais les mythes auront fait passer un message dans son esprit !
Auront fait germer une idée !
Et comme le fera dire Christopher Nolan à DiCaprio ( dans une scène non retenue) d’Inception :

Une idée est le plus puissant des parasites ! Une simple idée issue de l’esprit humain peut construire des villes ! Une simple idée peut transformer le monde et réécrire toutes les règles ! 

Que le héros vive une aventure porteuse d’un message, d’une idée, il en était déjà ainsi dans la plus vieille épopée connue, celle de Gilgamesh : aussi puissant était-il, il était condamné à mourir comme tout le monde. On pourrait donc penser, qu’en filigranes, le message est que personne ne peut échapper à son destin. 
On retrouve cette notion d’inéluctabilité également chez les grecs. S’y ajoute aussi un autre grand thème : si vous ne prenez pas garde, vous vous ferez baiser par les dieux ( au sens propre comme au figuré ).

Prenez Héra par exemple, femme et sœur aimante mais terriblement jalouse ! Héraclès, fils bâtard de Zeus est pour elle un affront et elle lui en fera voir de toutes les couleuvres ( je suis content de moi là ).

D’un point de vue personnelle, je n’ai jamais compris pourquoi ce n’est pas Zeus qui s’en prenait le plus dans ses divines bourses car le fautif, c’est lui. La reine des coups tordus qu’était Héra n’aurait pas pu, je ne sais pas moi, droguer l’ambroisie de son mari et lui administrer l’antidote le soir ? Comme ça, si Monsieur découche, il passe une nuit infernale !  Héraclès offre aussi un bel exemple de la porosité entre cultures. Il se verra accaparé par les voisins des Grecs, les Romains sous le nom d’Hercule ( si je t'attrape je...).
Plus fort encore, les mythes irlandais le désignent sous le nom de Cùchulainn , fils du dieu Lug, lui aussi dieu-roi de son panthéon. 

Le Hercule Irlandais !

La notoriété d’Héraclès peut s’expliquer par le nombre incroyable d’histoires le concernant venues enrichir son récit de base ( à moins que sa popularité n'ait entraîné la rédaction de nouveaux textes). Un héros populaire dont les gens étaient friands. Et qui de fait, donna naissance à divers « clones ».

Le premier qui me sort que Héraclès et Hercule sont la même personne prendre une belle tatane dans sa tête de banane azimutée car cette affirmation serait aussi erronée que d’affirmer que Superman, Appollo et Hypérion sont le même super-héros !
Ces deux ersatz du kryptonien ( il en existe bien d’autres,je vais pas tous vous les faire ) portent  d’ailleurs tous les deux des noms mythologiques associés au soleil, sources des pouvoirs de Superman (Apollo,Apollon en anglais, dieu du soleil, Hypérion le titan occupant la place avant la Titanomachie lancée par Zeus ). Batman n’est pas en reste, lui qui aura Midnighter ou encore Nighthawk comme copies affirmées voire revendiquées ! 








Pour le thème de l’inéluctabilité, prenons l’histoire de Persée, fils de Danaé fille d’Acrisios ! Hors, notre bon Acrisios avait été informé par un oracle que son petit-fils, un jour, le tuerait. Pour empêcher que sa fille ne mette au monde un enfant,Acrisios la fit enfermer. Zeus, amoureux de Danaé, se changea en pluie d’or pour contourner l’enfermement ( l’or n’ouvre-t-il pas toutes les portes ? Aujourd’hui nous sommes moins regardants, l’argent le fait tout aussi bien). Zeus et Danaé consomment comme des lapins et 9 mois plus tard…
Passons sur tous les détails de l’histoire de Persée, c’est le destin d’Acrisios qui est ici important. Quand son petit-fils est devenu grand, après son triomphe sur Méduse et son mariage avec la belle Andromède, il participa à des jeux. Lors d’une épreuve de lancé, il rate son coup et tue un spectateur…qui se révèle être Acrisios !
En tentant d’échapper à son destin, Acrisios a scellé sa mort. En tentant de modifier son futur, il n’a fait que le mettre en place. Aucune action ne peut vous empêcher de subir votre destin. 

On ne le répétera jamais assez, ne jetez pas vos discoboles n'importe où, il pourrait y avoir des blessés !

Ironiquement, c’est l’effet inverse qui se produit avec Cassandre. Elle a beau claironner que tout va mal finir et que Troie est encore plus foutue que l’économie de Détroit, personne ne l’écoute. Et bien entendu, Troie tombe ! Le destin est immuable : que l’on choisisse d’agir pour le changer ou qu’on ne prenne pas en compte les oracles, le destin, chez les grecs, ne se modifie pas ! 

Quels effets, de tels messages, peuvent-il avoir sur la construction personnelle des gens qui baignent dans ce genre de littérature ? Une acceptation de leur sort ? Après tout, les mythes sont une part de leur religion. L’opium de ce peuple. 

Mais les héros, malgré un destin souvent funeste ou homicide, accomplissent aussi des miracles ou des actes désintéressés ! Ces actes, peuvent-ils impacter le sens moral des gens ? Les inspirer ? 

À l’époque, comme aujourd’hui, les histoires avaient quelque chose à exprimer sur la société, sur la réalité vécue. Faut-il voir le mythe de l'Atlantide comme une histoire dramatique, une allégorie sur la suffisance d'Athènes et de facto une mise en garde contre sa chute ou encore une allitération sur la fin de la civilisation minoenne ( dont la fin semble de plus en plus concorder avec une ou l'autre catastrophe naturelle de grande ampleur ) ?

La société, bien entendu, est un concept mouvant.

Quittons l’antiquité et attaquons si vous le voulez bien, le moyen-âge.
Finis les mythes mettant en scène des dieux, des demi-dieux et autres créatures fantastiques. Nous sommes à une époque de ténèbres mentales, d’aliénation sectaire menée par l’organisation la plus puissante de l’époque : L’Église !

La Bible est le texte de référence. Le seul texte « mythologique » à ne pas être interdit. Et pour cause.
Les religions dites révélées ont toujours réclamé pour elles la possession de LA vérité et font toujours tout pour contester celle des autres ( au pif : l'inquisition, les croisades, les mises à l'index,la mutilation génitale des statues...).
De nos jours, un individu est d’ailleurs passible de la peine capitale en Arabie Saoudite s’il pénètre sur le territoire avec un ouvrage religieux non-islamique. Et en France et aux États-Unis, il y a des militants (nombreux) qui espèrent faire entrer le blasphème sur la liste des délits. Mais je m’égare.
Les mythes sont donc plus qu’hérétiques pour l’Église.Il faudra attendre la Renaissance pour que l'humanité redécouvre son immense patrimoine !





Il y a pourtant une littérature moyenâgeuse qui va se mettre en place. La Geste arthurienne. Descendante des chansons de geste, dont la première si je ne dis pas de conneries a été La Chanson de Roland. La Chanson de Roland est encore de nos jours exploitée dans les cours d’histoire alors qu’il s’agit d’une image d’Epinal. En réalité, point de jeune et héroïque Roland, juste un nobliau trentenaire ( à l'époque, 30 ans c'est vieux, très vieux), Hruodland, qui s’est fait buté minablement lors d’une escarmouche. Le tout a été passé aux moulinettes poétiques et patriotiques habituelles, rien de plus rien de moins. Mais notez que cela a exalté des générations entières à se comporter comme des héros, des chevaliers. Des générations qui se sont donc en partie construite là-dessus. Une chanson ! Imaginez alors le pouvoir de textes plus élaborés…et chrétiens ! 




Car la geste arthurienne est noyée sous le christianisme : la quête du Graal, la coupe du Christ ! Les valeurs chevaleresques calquées sur les valeurs chrétiennes ( regardez un peu ce qui arrive au parjure Mordred ou encore à Guenièvre et Lancelot pour avoir été amants illégitimes ! ) . La matière de Bretagne naît, grandit et s’enrichit encore et encore, même aujourd'hui ! Du pain béni pour et par l’Église qui ne devait pas tenter d’éradiquer cette littérature (ou alors nous aurions beaucoup moins de sources les enfants ! ).

Et encore une fois, le mythe s’adapte à son époque . Arthur est inspiré par un chef breton ( la Bretagne romaine, soit l’Angleterre) unificateur des tribus bretonnes mais surtout figure qui aurait à la fois vaincu les Saxons et accepté ensuite les migrants saxons venus pacifiquement, devenant le père des anglo-saxons !
Ce chef apparu au début de moyen-âge ( au dark age ) est recyclé un millénaire plus tard dans un contexte collant à l’époque de la rédaction de la geste ! Comme les grecs avaient remis « au goût de l’époque » les récits du Greek dark age ! 



Cette geste arthurienne va devenir une publicité ambulante pour les valeurs chrétiennes et chevaleresques : Lancelot, Perceval, etc….devenant des modèles à atteindre pour qui est sensible à tout cela (ne me faites pas dire que tous les chevaliers voulaient être chevaleresques, la plupart avait sans doute pour but de jouir de leurs privilèges et s’acquitter des devoirs en râlant ! ). 

Si l’Église, ayant toujours voulu imposer ses idées n’y a pas trouvé à redire, n’est-ce pas là une sorte de preuve , ou plutôt d’indice, qu’elle avait compris que le récit pouvait instiller quelque chose d’assez fort dans l’esprit des gens pour les faire agir d’une façon ou d’une autre ? Ou tout du moins, les inspirer (un lavage de cerveau c’est plus complexe et cette influence est plus restreinte, tout le monde ne sait pas lire en ce temps obscur, loin de là!).
La propagande est une invention qui a de l’âge ! 

On le voit donc, au fil des siècles, des millénaires, les mythes ont instillé des concepts dans les esprits et ont donc aidé ( ou pas , c’est selon comment on le prend ) à construire certains aspects de la personnalité des lecteurs, auditeurs et j’en passe et des meilleurs ! 

De nos jours, si je doute que les mythes classiques ou moyenâgeux puissent inspirer , les récits plus récents ( dès les romans de capes et d’épées de Dumas, plus ou moins ) peuvent jouer ce rôle. Ils ne font pourtant que reprendre des archétypes classiques mais dans un environnement contemporain et surtout loin de l’aspect désuet de héros passés de mode. Sans compter que les instances religieuses ( de quelques obédiences qu’elles soient ),qui ont toujours une main mise importante sur certaines littératures, ne peuvent pas suivre face à la masse d'ouvrages qui sortent chaque semaine! L'accès pour tous à la lecture et l'écriture a bien entendu fait exploser l'offre qui n'est plus aux seules mains des moines copistes !

Certains héros modernes sont de nouveaux héros "classiques", vecteurs de valeurs et intégrés dans leur époque pourtant mouvante. James Bond , éternel gentleman sur la fin de sa trentaine, a vu le monde changer et son décorum a donc évolué avec l’Histoire. Lui, est resté le même. Un héros incorruptible , intransigeant avec le mal, ne supportant pas de voir un ami ou une femme se faire malmener. Son pendant américain le plus proche est bien entendu Jack Bauer. 




Ces deux agents très spéciaux possèdent une mythologie riche qui nourrit leurs aventures. Ce sont aussi des outils de propagandes occidentales, ne le nions pas ! 

Tout comme Bond, la plupart des héros de bande-dessinée ( qui ne sont pas que pour les enfants mais qui sont souvent leurs premières lectures pour des raisons débiles : y a des images, c’est pour les gosses. Et ta sœur ? Elle bat le beurre ?  Le cinéma aussi ce sont des images et t’emmènerait pas ton gamin voir Se7en, si ? ) ne vieillissent pas. C’est leur environnement qui change et évolue. Spirou, Tintin, Batman ou Superman sont nés dans des publications des années 30. 75 ans plus tard ( Spirou et Superman ont le même âge ) , ils n’ont pas pris une ride. Si Spirou évolue sans que les auteurs se soucient d’une telle chose, les éditeurs de Superman (et de tout le panthéon DC comics )  remettent souvent les héros au goût du jour, en redéfinissant leurs origines dans un contexte plus moderne. Idem au cinéma où les récents Batman Begins et Man of Steel viennent corroborer mes dires. Se faisant, ces héros touchent finalement toutes les générations !

Le super-héros, cette mythologie moderne, peut-il apporter quelque chose à la construction personnelle ? Ses valeurs peuvent-elles inspirer certains jeunes au point de fortifier leur sens moral ? Je réponds par l’affirmative en nuançant : sans certains dons moraux comme l’empathie ( qualité qui se développent souvent durant ou peu après l'adolescence, et encore, pas chez tout le monde), les valeurs héroïques n’ont aucune chance de germer : la terre spirituelle est stérile sans certaines prédispositions !


























Oui, ce sont des panthéons modernes, c'est bien plus frappant quand les héros sont en groupe.



Un héros peut-il positivement influencer un enfant ? Je le crois. Pour un adulte fait, je suis beaucoup moins certain, sauf dans le cas d'une épiphanie fulgurante de puissance 10.

Lorsque Captain America est créé en 1941, Pearl Harbor n’a pas encore été attaqué. L’évènement arrivera des mois plus tard. L’Amérique n’est donc pas en guerre. Mais voila, Captain America est un appel des auteurs à ne pas fermer les yeux sur ce qui ce déroule en Europe. La couverture du premier numéro montre d’ailleurs le héros en train de mettre son poing sur la figure de l’oncle Adolf !  Il n’y a bien entendu aucune statistique disponible sur le nombre de jeunes touchés par cette image qui iront s’engager dans les troupes U.S mais il est presque certains que cela a joué un rôle.
Captain America est aussi le vecteur d’une idée de son temps : la science comme solution miracle aux problèmes humains. C’est la science qui a rendu le chétif Steve Rogers en un homme grand, musclé et délivré de la maladie (et , ironiquement, un parfait aryen )



Dans les années 60, la bombe atomique est passée par là. La science n’a plus cette aura de bienfaitrice. Les héros seront les résultats de terribles accidents souvent atomiques : Peter Parker  est mordu par une araignée rendue radioactive par une expérience , Bruce Banner est irradié de rayons gamma sur un site d’essai de bombe et devient Hulk. Pire, les radiations dans l’air ont créé la race des mutants dont les X-men sont les représentants les plus connus.
Non, le message a changé : la science peut être un danger si l’on ne fait pas attention. La science, devenue déesse de son temps, a fait connaître son ire de ne pas avoir été traitée comme il se doit : science sans conscience est ruine de l’âme, chez Marvel elle devient également ruine du corps ! 




Plus tard, ce n'est plus la force nucléaire qui sera présentée comme une menace mais la force génétique. Spider-man sera clonés plusieurs fois dans le but de détruire sa vie. Le Peter Parker de l'univers Ultimate sera mordu par une araignée génétiquement modifiée, tout comme le Peter Parker des films. Plus tard, Miles Morales, l'actuel Ultimate Spider-Man sera lui aussi mordu par une araignée OGM.



Spider-man et Scarlet Spider. L'original et le clone issu des expériences du Dr Warren pour pourrir la vie de Peter Parker. 


Mais ces êtres modifiés, maudits par leurs différences, sont habités par des concepts moraux ! Des concepts moraux qui transcendent les cultures. Non, ils ne sont pas les porte-drapeaux de l’impérialisme américain. Ils sont américains et donc pensent et agissent comme tel mais c’est aux lecteurs internationaux de faire preuve de recul. On ne reproche jamais à un personnage européen de se comporter en européen.  Mais il s’agit bel et bien d’une mythologie moderne, ancrée dans son temps ! 

Mais cela n’empêche pas certaines notions antiques de franchir les barrières du temps : Thor le dieu du tonnerre Asgardien (ou Ase si l'on veut être vraiment précis. Mais parfois, le public a besoin qu'on lui balise le chemin) est devenu un héros Marvel, emmenant avec lui son panthéon . Wonder Woman est une amazone, adoratrice des dieux grecs et membre de la Trinité DC qu’elle forme avec Superman et Batman.

Les dieux classiques, en plus d’être une source d’inspiration, sont parfois devenus membres complets d’une nouvelle mythologie. Et dans la réalité parallèle «  Earth 2 », Wonder Woman est adoratrice des dieux romains. Ceux-ci ont payés un lourd tribut lors d’une invasion extra-terrestre et seul Mercure est encore vaillant. La fin du premier épisode le verra, mourant, transmettre son pouvoir au futur Flash. La boucle est bouclée, le premier Flash, dans les années 30, avait le look de ce dieu aux bottes et au casque ailés !







« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » , telle est la devise de Spider-Man. Elle exhorte a ne pas se débiner lorsque l'on a les moyens d’aider. Nul besoin de super-pouvoirs pour faire le bien.  Les X-men quant à eux sont une métaphore sur le racisme et la ségrégation qui gangrènent les années 60 aux USA. Plus tard, les mutants seront les représentants de toutes les minorités et des exclus car différents : le gros du lectorat gay, juif ou étranger lit les séries liées aux mutants. Charles Xavier et Erik « Magneto »Lensher sont les Martin Luther King et Malcolm X de l’univers Marvel ! Quelle influence peut avoir sur le jeune lecteur ces notions ? J’ose croire que l’on emporte avec soi une part de nos découvertes fictionnelles. Si l’on est touché l’espace de la lecture, si un lien empathique s’est créé, pourquoi se détricoterait-il  une fois le livre refermé, le film fini ? 

La continuité des mythes grecs vers des héros modernes ne se limite pas aux comics. Les mangas aussi ont puisé leur inspiration dans la Grèce antique. Saint Seiya ( Les chevaliers du Zodiaque ) en est un bon exemple. Les valeurs de fraternité entre les hommes, de sacrifice et de courage y sont portées par les chevaliers d’Athéna ( notion européenne, au Japon point de chevaliers mais des Saints, d’Athéna, car ils sont capables de miracles ).
Et on en est à pas moins de 7 séries différentes centrées sur les chevaliers sacrés ! Et lors d’une aventure propre au seul dessin-animé, Seiya et ses compagnons croiseront le fer avec les guerriers divins du royaume d’Asgard ! 












Enfin, comment ne pas parler de Dragonball qui puise une part de son inspiration dans des mythes asiatiques ( comme la légende du roi singe ) mais aussi dans la mythologie moderne des comics ? Les origines de San Goku ont bien trop de points communs avec celles de Superman pour que cela soit innocent. 

Et là aussi l’œuvre n’est pas dénuée de valeurs fortes comme le dépassement de soi, l'appel de l'aventure initiatique,le refus de renoncer et la protection des plus faibles face à des tyrans immoraux et prêts à tout !


Abordons le cinéma.
En tant que média de masses, il est peut-être le moyen d'expression moderne qui touche le plus de personnes sur la planète !
J’ai , par la bande, abordé le cinéma de super-héros, je n’y reviendrai donc pas. La mythologie, surtout gréco-romaine, a été une source d’inspiration pour le cinéma. Hercule a été le porteur d’un bon nombre de nanars italiens (conscients de leur non potentiel, les italiens font maintenant du cinéma sur les terrains de foot d’ailleurs ) et hollywoodiens. Plus récemment, nous pouvons signaler Le Choc des titans, son mauvais remake ( mais l’original ne volait pas déjà bien haut ) et sa suite La colère des Titans ou encore Immortals qui revenait sur l’histoire de Thésée. Mis à part une mise en image léchée ( les dieux et les créatures en jettent ), ces films sont loin d’être inoubliables.








Une saga moderne a pour elle d’avoir largement pioché dans les mythologies et leurs mécanismes sans que cela ne se ressente pour le profane. La saga Star Wars.

Il a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine…
Cette accroche est tout bonnement géniale. Elle contient en quelques mots tout l’apport du mythe que le spectateur est sur le point de voir : le mythe est souvent une histoire située dans un passé lointain et presque oublié et sa situation géographique est …exotique ! Quoi de plus ancien qu’une époque oubliée, quoi de plus exotique que des planètes inconnues ?  Tout, je dis bien tout, dans Star Wars est mythologique et brasse des figures connues et reconnues. Et les films ont beau être inégaux, les apports mythologiques ont toujours été traités avec soin car découlant non pas d’une volonté absolue de les inclure mais d’une connaissance encyclopédique sur le sujet.

Bien que, techniquement, les 6 épisodes d'origine sont l’histoire de la chute et de la rédemption de Dark Vador/Anakyn Skywalker ( sa chute renvoyant autant à Lucifer qu’à Icare), c’est le parcours de Luke Skywalker qui est le plus à même d’illustrer la puissance mythologique du récit ! La nouvelle trilogie semble lui offrir un nouveau rôle qu'il nous faudra découvrir dès l'épisode VIII en Décembre 2017.




Le héros des mythes commence son aventure en quittant son village, souvent poussé par un vieux mage. Il devra affronter des épreuves, apprendre la vie et revenir chez lui pour faire partager son nouveau savoir et changer les choses. Là, d’un coup, je viens de vous parler de Luke Skywalker, de Neo, de Frodon Saquet ( et de Bilbon tiens aussi ) ou encore de Jake Sully dans Avatar (mais je ne vais attaquer que Star Wars, qui est déjà un sujet vaste et que vulgariser ici m’ennuie un peu car c'est bien réducteur.Mais c'est un article, pas un essai ).

Luke va suivre le vieux sage Obi-Wan Kenobi ( une figure à la Merlin ou encore à la Gandalf le Gris ).
Obi-Wan "Ben" Kenobi est l’un des derniers chevaliers Jedi, versé dans l’art du contrôle de la Force. Luke est le fils d’un Jedi assassiné par un chevalier noir (vous sentez l’influence arthurienne ? ).
Tel un Siegfried de l’espace, Luke recevra l’épée de son père ( le sabre-laser pouvant être comparé à une épée magique, il est facile de relier tout ceci à Excalibur également ) et devra secourir une princesse en détresse. Si Siegfried terrassait un dragon pour sauver la dame, Luke prendra d’assaut l’étoile noire. Et ça, ce n’est que pour le premier volet de son aventure !





Dès L’Empire contre-attaque et jusqu’au Retour du Jedi, les influences deviendront plus subtiles et parfois plus empreintes de philosophies que de mythologies. Yoda est une sorte de farfadet nordique qui a fait le tour de bien des questions (normal, en 900 ans ont a le temps de se pencher sur plein de chose ). Il est sans doute le personnage de la saga le plus marquant, ses remarques philosophiques étant simplement émises et font souvent mouche :
«  Regarde moi, est-ce par ma taille que tu peux me juger ? Et bien tu ne le dois pas.», les apparences sont trompeuses et il faut voir avec ses yeux comme avec ses facultés mentales et spirituelles.



«  Un grand guerrier ? Mmmm, personne par la guerre ne devient grand ! » , cela se passe de commentaire, je tomberais dans le pathos.

« Toujours en mouvement est l’avenir ! » ; contrairement à Vador qui serine à Luke « Tel est ton destin ! », Yoda offre une vision opposée : nul destin n’est scellé , il n’y a de destin que ce que nous faisons de nous-mêmes ( James Cameron ). Vador le redécouvrira d’ailleurs et le payera de sa vie.

Obi-Wan était décrit comme un guerrier vieillissant au service d’un idéal juste, il était d’ailleurs général lors de la guerre des clones. Yoda apporte plus de perspectives au rôle d’un chevalier Jedi. Les techniques de guerre doivent être apprises pour le seul fait de les connaître et pour se défendre face à ceux qui les emploieraient pour l’agression. Yoda, dans les films centrés sur Luke, n'apparaîtra d'ailleurs jamais l'arme à la main : " Tes armes, tu n'en auras pas besoin..." dit-il à Luke avant une épreuve. Luke ne l'écoute pas et échouera.L'expérience de la vieillesse est bien souvent ignorée par la jeunesse qui doit faire ses propres expériences et poser ses propres choix..

Le manichéisme tend à s’estomper. Y compris en la personne de Dark Vador qui se révélera être le père de Luke. Le personnage le plus noir de l’histoire du cinéma de l’époque va devenir le sauveur de la Galaxie : c’est bel et bien lui qui tuera l’Empereur, le maître du côté obscur ! Soudain, il devient un être habité par le conflit entre les forces de la lumière et des ténèbres et il placera l’avenir de son fils au dessus de ses désirs tyranniques.Ses méthodes resteront le meurtre...appliqué à la défense légitime de son enfant, le dernier lien avec son humanité qu'il croyait perdue.



L’Empire, puise son imagerie dans un mythe plus récent. Un épisode de l’histoire moderne que l’humanité a tellement assimilé au mal absolu qu’il en a été en partie mythifié : les nazis. Les uniformes des officiers impériaux ressemblent énormément à ceux des officiers de la S.S. Tout comme l’Allemagne, l’Empire s’est armé en dépit des traités, etc… On notera même une sorte de xénophobie,ils sont tous blancs et il n’y a aucuns non-humains dans les rangs impériaux ! Et les rares aliens appelés en renforts sont extrêmement mal vus . L’alliance rebelle, elle, regorge d’extra-terrestres dans ses rangs ! L’image a bien fait passer les différents discours des deux camps en faction !

Lorsque Luke regagne enfin les siens, il est le dernier des Jedi. Ou plutôt, n’est-il pas le premier des nouveaux ? Son apprentissage va changer le statu-quo de la Galaxie ( de son monde ) mais aussi de son Ordre et devrait profiter à tous : à la Nouvelle République à naître qui pourra s'appuyer sur des nouveaux Jedi mais surtout aux futurs nouveaux Jedi à qui Luke apportera une vision moins dogmatique : l'attachement personnel qui le lie à son père ne le mènera pas sur le chemin du côté obscur, c'est même tout l'inverse qui se produit.
Les nouveaux Jedi seront moins limités que les anciens. Cela ouvrira diverses voies dans l' univers étendu de Star Wars (les comics, les romans, les Jeux Vidéos ) : la possibilité de se marier et d'avoir des enfants pour les Jedi, l'émergence des Chevaliers Impériaux (chevaliers entraînés à obéir, ce qui les rend moins tentés par le côté obscur, et dévoués à un homme et non à un côté ou l'autre de la Force) un siècle et demi plus tard, etc... Le rachat de la licence par Disney et la mise en chantier de nouveaux films vient créer une ligne du temps parallèle à toutes ces histoires annexes.


Mara Jade, la "main de l'Empereur" a été le prototype des chevaliers impériaux si l'on y fait attention.

Luke Skywalker et Mara Jade-Skywalker, sa femme. L'amour commence toujours par une dispute.

Groupe de chevaliers impériaux, 150 ans après la mort de Luke Skywalker.



Luke et la famille Skywalker ne sont plus au centre de l'histoire. Star Wars explore une nouvelle direction.

Le héros, pour celui qui n’est pas apathique, est une figure forte et inspiratrice. C’est une métaphore de ce à quoi nous pourrions prétendre si nous poussions certains traits de caractère à leur apogée et si nous en délaissions (ou du moins si nous voulions bien en amoindrir) quelques uns moins glorieux. Et s’ils arrivent à faire passer ne fut-ce qu’une once aussi petite soit-elle d’eux-mêmes dans l’esprit des lecteurs, alors leur existence fictionnelle aura servi à autre chose qu’à amuser le public…elle aura participé à sa construction. Pour le meilleur espérons le, il y aura toujours des gens pour penser qu’Hannibal Lecter fait un boulot formidable…


Ils sont capables de grandeur, Kal-El, ils en ont la volonté. Il ne leur manque que la lumière pour les guider. Plus que toute autre raison, c'est pour leur capacité au bien que je t'ai envoyé parmi eux. Mon fils unique.

Tu donneras aux peuples de la Terre un idéal à atteindre.Ils se rueront sur tes pas, ils trébucheront, ils tomberont. Mais le moment venu, ils te rejoindront dans le Soleil. Le moment venu, tu les aideras à accomplir des miracles.



vendredi 4 juin 2021

La Tombe de Batman .

 




Il a un âge respectable et une dévotion sans faille envers feux ses anciens patrons et leur fils devenu orphelin trop jeune.
Chaque semaine, Alfred Pennyworth entretient leurs tombes avec une ferveur presque religieuse , ainsi que celle qu’ils avaient préparée pour ne jamais être séparés de leur enfant unique et choyé, même dans la mort. La tombe de Bruce Wayne.
Et depuis que Bruce est rentré à Gotham City, Alfred Pennyworth le sent dans ses veines, jusque dans ses os : cette tombe, il la verra remplie avant son propre trépas. 

Une soirée ordinaire à Gotham ne le serait pas si un couple ne se faisait pas braquer dans une ruelle à la sortie d’un cinéma. C’est ce qui arrive à un inspecteur de police et son époux. Mais ce soir, un démon veille. Un gardien implacable. Et trois malfrats sont mis K.O par la chauve-souris Gothamite.
Mais les nuits sont longues à Gotham et Batman se rend sur la scène d’un crime étrange avant de rentrer à la bat-cave où l’attend le sarcastique Alfred.
De fils en aiguilles, le chevalier noir fait le lien entre des tentatives de meurtres et d’autres homicides. Quelqu’un élimine des cibles bien spécifiques dans un but encore obscur. 

Ainsi débute The Batman’s Grave ( La tombe de Batman ), scénarisé par Warren Ellis et mis en images par Bryan Hitch.
Nos deux compères font parties de ces talents que DC et Marvel débauchèrent dès les années 80 au Royaume-Uni, ne se limitant plus à la seule Amérique du Nord. 
Ellis , en auteur avec un grand « a » est bien connu dans le milieu pour ses marottes récurrentes, ses tics d’écriture et son immense culture humaine et scientifique. Également romancier ( il a écrit deux polars bien noirs et déjantés ) , le voir débarquer sur Batman est un moment d’excitation totale. 

Il place sont récit hors-continuité – c'est-à-dire qu’il fait un peu ce qu’il veut tant qu’il reste dans les rails du concept de base et que tout cela n’aura aucune incidence sur les séries mensuelles associées au personnage ( comme un réalisateur avec son film en somme ). 





Tortueuse sans être abscons, l’intrigue enchaîne les moments de suspense, l’action échevelée et les passages plus intimistes entre Batman et Gordon ainsi qu’entre Bruce et Alfred. 
Ellis dissèque autant l’implication ,dans un monde qu’il tente le plus possible de faire coller au nôtre, de l’existence d’un être tel que Batman ( faille sociétale que cela suppose , effets sur les forces de police et les institutions judiciaires ou médicales – le directeur de l’Asile ne cache pas rêver de le voir derrière une vitre pour l’étudier ) que les méandres et les illusions de la psyché de Bruce Wayne.

Un Bruce Wayne encore assez jeune pour n’avoir aucune bat-family autour de lui mais avec assez d’expérience pour être LE Batman, un Batman dont l’idéalisme l’empêche parfois de voir au-delà de ses aspirations et illusions ( «  Vous voyez la Police comme vous voyez Jim Gordon. » Phrase lapidaire, courte et juste alors même que certaines « bavures » nous sont dévoilées sans chichi. Au point que le lecteur en vient à se demander "  Est-ce que le parangon de vertu qu’est le commissaire Gordon ferme parfois les yeux ?" Renvoyant le lecteur lui-même à ses illusions romantiques sur la nature de certains personnages. Et tout ça l’air de rien, sans surligner jamais le propos )

Et c’est là,dans des dialogues savoureux presque montés comme des échanges de tennis de table entre Bruce et Alfred que Warren Ellis se fait le plus mordant sur l’état d’une ville comme Gotham, reflet à peine déformé et grossissant des sociétés occidentales modernes. 







Le dessin de Bryan Hitch est musclé : non seulement les détails foisonnent dans un style pseudo-réaliste du plus bel effet mais Warren Ellis a semble-t-il bien compris que le meilleur moyen de servir un récit prenant n’était pas que de travailler le scénario. Mais aussi de laisser pas mal de liberté dans la narration à son comparse.
Le découpage est tellement fluide et rigoureux que tout l’album pourrait servir de scénario story-boardé.
Hitch nous entraîne dans de nombreuses scènes d’actions à couper le souffle et renouvelle à chaque occasion les situations et les angles de vues.
Jamais le sentiment de répétition ne se fait sentir . L’imagerie trouve un juste milieu entre l’aspect comic book et l’envie de réalisme.
Le dessinateur a un style très cinématographique que cela soit dans les scènes dantesques ( The Authority, déjà avec Ellis ou The Ultimates avec Mark Millar l’ont prouvé par le passé, voir ci-dessous ) que dans les combats au corps à corps et sa mise en page permet une lecture de l’action comme si l’on était face à son écran géant. On prend son pied de voir celui de Batounet fracasser des genoux.

The Authority.
              










The Ultimates.

Ellis et Hitch évitent en outre de nous servir un adversaire connu , bien qu’inspiré par l’une ou l’autre figure fugacement apparue dans les comics ou quelques dessins-animés. Point de Joker ou d’Homme-Mystère, les deux britanniques offrent un adversaire si pas totalement inédit au moins totalement refondu, se plaçant dans la veine de l’approche de Christopher Nolan sur le sujet tout en n’adoptant pas l’approche de «  minimalisme colossal » que Pierre Berthomieu colle au réalisateur anglais ( dans sa trilogie d’essais sur Hollywood aux éditions Rouge Profond. C’est énorme mais c’est fascinant). 

Batman se retrouve donc, et le lecteur avec, embarqué dans une aventure où il sera difficile de voir les coups venir assez en amont pour tous les éviter. Avec intelligence, ludisme et envie de sincèrement livrer une histoire solide avec plus d’un niveau de lecture, Ellis et Hitch entraîne Batman dans un classique instantané, rejoignant le très bon «  White Knight » , si différent pourtant dans son traitement.

Prouvant une fois de plus que le concept de Batman peut être décliné, autopsié, remué encore et encore sans le répéter pour peu que le talent, le travail et l’envie de se plonger sans cynisme dans Gotham soient au rendez-vous.
Au vu des sorties actuelles dans le bat-verse (à la qualité discutable selon les titres ), voila donc une bouffée d’air salutaire dont on reprendrait bien. Chaudement recommandé.   





vendredi 20 novembre 2020

Gotham et son blanc chevalier.

La scène est connue, presque commune.

L’éclairage public s’est arrêté 200 mètres avant l’entrée d’une bâtisse gothique. Dans l’ombre, une voiture à la silhouette particulière s’avance dans une allée sinueuse , seuls les phares avant nous laissent entre-apercevoir un peu ce déroulé.

Une figure noire émerge du véhicule et passe devant les gardes qui le saluent, ils connaissent le personnage depuis longtemps maintenant. Après, tout, ils travaillent à … l’Asile d’Arkham.

Les couloirs sont longs et sombres. L’ombre avance vers une cellule , la cellule qui abrite le plus dangereux pensionnaire du bâtiment. 

Et ce soir, enchaîné au mur, le célèbre Batman, emprisonné, se trouve devant l’ancien Joker, Jack Napier venu lui demander de l’aider à sauver la ville.




Comment en est-on arrivé là ? 

Flash-back, un an plus tôt.

Encore une scène connue. Le Joker fout la merde, Batman s’en mêle. Mais ce soir c’est le soir de trop. La Batmobile et son conducteur sont lancés à toute allure pour stopper le clown en violet. Ils ne font attention à rien, n’y personne.

Et comme d’habitude , le chevalier noir attrape le criminel. Dans une ancienne fabrique de produits chimique. Mais cette fois, le clown arrive à faire ce qu’il n’a jamais réussi. Il pousse Batman à bout. Le croisé à la cape le passe à tabac et l’oblige à avaler une masse de pilules qui traînaient au sol. 

Quelqu’un a filmé la scène.

Et le Joker a guéri. Il reprend son vrai nom et entend bien dénoncer les abus policiers mais aussi ceux de Batman. Il entend régler des problèmes à Gotham, il veut devenir…le chevalier blanc. 



En lisant Batman White Knight, écrit et dessiné par Sean Murphy, quelque chose nous frappe. L’air du temps imprègne les pages et le recul pris sur le concept même du super-héros gothamite laisse un drôle de goût dans la bouche. 

Jack Napier guéri, doit-il rendre des comptes en tant que Joker ? Et quels comptes ? Légalement, a-t-il jamais été considéré comme sain d’esprit ? La Police qui laisse un quidam costumé le passer à tabac n’est-elle pas coupable ou à minima complice de violence gratuite ? Batman est-il un bienfait pour la ville la plus pourrie des USA ? 


Tout à la fois obsédé par son envie de vengeance envers Batman et ses alliés et l’envie sincère de s’intéresser aux victimes collatérales que sa guerre avec le chiroptère a faites, Napier use et abuse de démagogie et de roublardise (mal)honnête pour arriver à ses fins. 

Mais la nature a horreur du vide. La nature est chaos, et le Joker en était son incarnation la plus féroce. Sans Joker , la place est libre. Petit à petit , le chaos va s’infiltrer dans la vie de Jack et de Bruce. 



Cette nouvelle situation va permettre à Sean Murphy de disséquer le mythe «  Batman » : son récit, non-canonique, est écrit en s’appuyant sur un nombre de références assez vertigineuses. Il pioche ici et là ( comics, films, séries ) pour construire son univers, tel un auteur rêvant d’écrire sur la Légende du Graal se nourrirait d’une matière de Bretagne qui ne fait que croître au fil des années.  Une connivence avec les fans doublée d’une utilisation intelligente de ses éléments font que le lecteur assidu se retrouve piégé de la première à la dernière page. 




Car Murphy se pose des questions sur les boussoles morales ou immorales des personnages. En mettant Alfred dans le coma, Bruce continuera-t-il de se conduire vertueusement ? Si le Joker est guéri, quid d’Harley Quinn, folle par choix, par amour pour lui ? 

Alors que les comics actuels font de Harley, émancipée de sa relation toxique avec son «  Mr.J » une Deadpool à la sauce DC, Murphy décide de rappeler qu’elle est supérieurement intelligente et n’a rien d’une nunuche décérébrée. Incroyable : personne n’y avait pensé avant lui alors que la chose tombait sous le sens. 





Et si tout s’inverse, si la toxicité et la folie de la relation sont guéries, que reste-t-il ? Une histoire d’amour touchante…et tragique.Nous sommes à Gotham et rien ne vous est jamais épargné dans cette ville. 
Libéré de son obsession pour Batman, Jack peut voir la vie réelle, envisager une vie réelle. Métaphore voilée de Murphy disant aux fans hardcore " C'est bien d'avoir un hobby mais la vie est en dehors des pages des bouquins ? " 

L'amour. Peut-être au final la chose la plus importante dans ce livre, la seule chose au monde qui fait de nous des gens meilleurs. Et s'il disparaît ? Que ferons-nous ? Jusqu'où est-on prêt à s'abaisser pour garder en vie l'amour que l'on porte à une personne ? La guérir et la voir pourtant changer ? Chercher à la garder dans son état même si celui-ci est malsain ? Se transformer en monstre au cœur de glace comme le dramatique Dr. Freeze ? 




Sean Murphy a écrit un scénario malin, dans l’air du temps politique et parfait pour son coup de crayon et son découpage. Des traits secs, fins et carrés et un véritable plaisir pour les yeux du fan comme ceux du néophyte. La force brute des combats comme la douceur de la relation rédemptrice de Jack et Harley sont retransmises avec un brio rare et achèvent de faire de Batman White Knight l’un des récits les plus indispensables sur le chevalier noir. Une franche réussite à placer à côté de The Dark Knight returns ( écrit et dessiné par Frank Miller ) ou encore Batman Year 100 ( écrit et dessiné par Paul Pope ).