jeudi 29 janvier 2026

East of West : la fin d'un monde est-il une apocalypse ?

 L’année ? 2064. 



Au fin fond du désert de la nuit, un éclair frappe le sol d’une structure géologique en stalagmites. 3 êtres sortent alors de terre. Ceux-ci sont des enfants. Surpris de n’être pas 4.


L’histoire avec un grand H ? Pas la nôtre. 

L’histoire telle que nous la connaissons a dévié. La partie de l’Amérique du Nord que nous nommons USA est depuis 1908 constituée de 8 territoires différents : 7 nations et un territoire neutre situé dans le cratère formé par l’impact d’un météore.

En pleine guerre de sécession américaine, les tribus indiennes survivantes du génocide unissent leurs forces et leurs folklores pour devenir la Nation indienne infinie. Pris entre le feu du Sud et les flèches infinies, le Nord est acculé dans une guerre qui s’éternise. 

Dans chaque camp adverse au nordiste, un prophète lié à une nouvelle religion émergeante se révèle porteur d’un message incomplet.

Puis, c’est l’exilé Mao a qui est envoyé une révélation ( le mot français pour…apocalypse ).  Ensemble, ces fragments forment une histoire complète : Le Message. Qui annonce la fin du monde. 


Jonathan Hickman est un scénariste américain qui s’est fait la main en indépendant avant de rejoindre Marvel Comics et de chambouler leur multivers. Scénariste marathonien ( une graine plantée dans une série X pouvant éclore et tout ré-écrire dans une série Y des années plus tard ). Le terrain de jeu de Marvel est immense et Hickman s’y est amusé. 


Mais lorsqu’il s’agit de lancer une série indépendante de gros éditeur, Hickman choisit de créer sa propre mythologie, changeant le cours de l’histoire pour suivre l’histoire que lui veut raconter. Après tout pourquoi pas ? L'histoire avec un grand h n'est qu'une affaire de conjectures, de rendez-vous manqués et de hasards (mal)heureux. 

En apparence, une histoire simple : les cavaliers de l’apocalypse sont réveillés  dans un Western du futur, les leaders des nations américaines sont convertis à la fin du monde et rien ne pourra empêcher ça. Parce que les élites la veulent alors que leur volonté soit faite ? 







Sauf que…

La Mort, le cavalier blanc, ne s’est pas réveillé avec ses frères et sœurs. Il erre dans le désert depuis des années, accompagné de deux membres de la Nation infinie. Pourquoi ses frères et sœurs cherchent-ils à l’éliminer ? 


Tant de questions ( et tant de réponses ) qui vous attendent dans un récit dont toutes les clefs ne vous sont pas immédiatement tendues mais qui se révéleront à vous en temps et en heure. Posant avec froideur et minutie son univers et ceux qui l’habitent, Hickman joue avec nous. 





Les personnages étant des arrivistes politiques ( pléonasme ) ou des pistoleros redoutables lancés dans une quête de longue haleine, tous peuvent sembler froids et peu profonds.
De simples archétypes ( y-a-t-il plus archétypal que «  Les 4 cavaliers » ? ) lancés dans un monde bourrés de tropes connus ( comme une oracle sans yeux , la bête de la fin de temps, les saloons,… ).



La vengeance est un plat qui se mange froid, mais qui s’exécute à chaud. La froideur supposée du scénariste est un mythe.


Pourtant, derrière ces apparents icebergs se mouvant et calculant leur prochain coup, il y a des fêlures, des lésions, des cœurs.
Chacun avance en brandissant la vertu de la raison quand les racines de leurs actions sont profondément liées à leurs sentiments.
Le conflit intérieur habite chacun et le drame se révèle donc au fil des pages pour qui aura la patience de relier les fils entre eux et d’en démêler bien d’autres. Les sentiments des personnages sont tellement au centre du jeu politique qui se déroule sous nos yeux que certains chapitres très intellectuels et politiques sont entrecoupés de cases montrant des instants de paix et de joie , les personnages ayant atteint une forme de catharsis. Hickman nous dévoile le cœur difficilement, après tout, cet organe est enseveli sous des os et des muscles.
La dissection prend du temps. 






Mais pour qui prendra le temps de se lancer dans cette opération, c’est un monde rempli de concepts fous , d’action parfois pétaradante parfois plus posée mais toujours d’une violence rare quand les puissants décident de mettre au pas les peuples. 


En créant son propre monde ( et les codes qui lui sont liés ) , Hickman peut aborder par le jeu de la métaphore les dérives d’une nation ( les USA ) qui déjà à l’époque de sa sortie ( la série a été écrite entre 2013 et 2019 ) refusait de se regarder en face. Tour à tour réflexion sur le pouvoir spirituel, temporel et personnel, East Of West encapsule les obsessions d’un scénariste pour les travers d’une société qui répugnent à faire sa critique mais adore voire les failles des autres. 


Aux dessins, nous retrouvons Nick Dragotta, dont le trait élégant et faussement simpliste ( des tas de détails se cachent partout , l’épure est pensée pour maximiser les effets dans le cadrage ) décolle la rétine du lecteur au point qu’il peut voler la vedette à son scénario. Un scénario qui ne s’aborde pas à la légère ( ce n’est pas votre lecture pour la salle d’attente ou d’aisance ) mais qui n’oublie jamais de capter l’attention et de nous mener d’un point à un autre sans nous perdre mais sans nous faire l’affront de nous prendre par la main comme des enfants de 3 ans. 


UN.PUTAIN.DE.CHEF-D’ŒUVRE.  




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