vendredi 29 juin 2018

Pris pour le roi des Kong.


ARTICLE INITIALEMENT PARU LE 15/03/2017

Le cinéma est un langage ( je crois me répéter là, je vous ai déjà bien emmerdé avec ça avant, non ?).
Et le langage sert à raconter des choses.
Des choses anciennes et des choses nouvelles.
Si la littérature antique, classique, moderne a accouché de mythes et les a recyclés, le cinéma a également créé les siens.
King Kong est de ceux-là. Comme tout bon mythe, il est porteur de sens, il a des couches à explorer. Depuis quelques temps (et ça aussi j’en avais déjà parlé ici auparavant ), j’en viens de plus en plus à considérer l’analyse filmique comme des fouilles archéologiques. Il faut explorer les strates ! Creuser, découvrir, déduire !

Alors que Kong Skull Island vient de sortir sur nos écrans, un rapide coup d’œil sur le Roi me paraît utile avant d’évoquer son retour !
Non, je ne parle pas d’Aragorn !

King Kong apparaît pour la première fois dans le film portant son nom et sorti en 1933 réalisé par Cooper &Shoedsack ( ils tournaient en même temps le film Les Chasses du comte Zaroff, avec la même équipe : un film le jour, l’autre la nuit…dans les mêmes décors !).
Tout le monde connaît l’histoire de ce grand singe sur une île perdue de l’Océan Indien où une tribu lui sacrifie des jeunes filles.
La dernière en date se trouve être Ann, jeune femme faisant partie de l’expédition de Carl Denham. Si vous connaissez l’histoire, c’est parce qu’elle fait partie désormais de la culture populaire. Elle est d’une nature tellement mythique qu’elle hante désormais l’inconscient collectif même si vous ne l’avez jamais vu. Un peu comme l’histoire de Superman : tout le monde la connaît même sans avoir jamais lu un comic book ou regardé un film sur le sujet.
C’est la magnifique Fay Wray qui prête ses traits à Ann. Et Naomi Watts dans le fastueux remake de Peter Jackson. Jessica Lange, quant à elle, incarne Dwan dans le remake boiteux de John Guillermin (1976) qui situe l’île dans le Pacifique cette fois-ci. Toujours, la bête s’éprend de la belle…blonde. Détail important, si si. Sinon on pige pas pourquoi Kong est sympa avec le personnage de Brie Larson dans le film qui va nous occuper. Ah ça débute bien s'il faut penser aux autres films pour piger ce qui se passe dans celui-ci supposé être indépendant.







Deux blagues qui ne fonctionneraient pas si le gros singe n'était pas entré dans l'imaginaire collectif. En plus ,Cake Kong possède aussi le cri de Godzilla. Tout se tient.

Kong, chez Cooper (et également chez Jackson) est un être métaphorique, complexe. Plus que les personnages humains qui l’entourent alors qu’il n’est qu’une marionnette artificielle. Il illustre à la fois le monstre de la grande dépression qui frappe l’humanité, il est également cette part animale de l’humain qui représente son instinct de survie. Il est le héros et l’antagoniste, le bourreau et la victime. Il nous dit des choses sur notre monde (métaphore) et sur nous-mêmes (projection). Peter Jackson donnera plus de personnalités à ses personnages mais la lecture de Kong restera peu ou prou identique puisqu’il a choisi de situer son film dans les années 30.






Bond dans le temps :2014.
Gareth Edwards livre son hommage à Spielberg et à Jurassic Park en particulier avec Godzilla. À la même époque, deux choses se jouent.
Premièrement, Marvel a prouvé qu’un univers partagé par plusieurs personnages différents au cinéma, c’est viable. Et ça rapporte un max de blé. Chaque studio veut son univers partagé ! Universal planche sur un monde où Dracula, la Momie et Frankenstein pourront se croiser sans réitérer le fiasco Van Helsing. Warner possède DC comics et commence à se dire que Man of Steel pourrait servir de pierre angulaire à un monde peuplé de super-héros : ça donnera Batman v Superman mais aussi malheureusement Suicide Squad.
Deuxièmement, le projet Skull Island, dans les tuyaux depuis un moment ( il attendait que le scénario soit peaufiné et que Tom Hiddleston soit un peu plus disponible ) est soudain mis en stand-by. Car la Warner a les yeux plus gros que le ventre. Elle veut DEUX univers partagé : un pour ses héros , l’autre pour ses monstres. Si Pacific Rim se permettait de faire combattre des ersatz de Gundam et des Kaïjus (monstres à la Godzilla, pour faire simple) et fonctionnait, pourquoi Godzilla, emblématique, contre King Kong, mythique, ne prendrait pas ? Les Japonais l’ont fait en plus !



Skull Island est repensé. Le roi Kong fait au mieux 12 mètres debout. Godzilla, dans sa version la plus petite côtoie les 60 mètres. Le dernier en date fait presque 120 mètres. Il est décidé de faire de Kong un singe de 110 mètres de haut. Tout le film et sa mise en scène doivent donc être repensés. Des détails du scénario aussi (comme l’inclusion de l’agence Monarch aperçue dans Godzilla en 2014).

Et donc, que nous raconte donc Kong Skull Island , nouveau titre auquel on a ajouté Kong au cas où le public serait inculte ? Et bien grosso modo, ça garde la structure d’un King Kong sans la partie urbaine. Alors que chaque version précédente avait joué sur l’opposition jungle verte et jungle de béton jusque là…
Nous sommes en 1973. Bill Randa (le toujours excellent John Goodman ) réussit à convaincre un sénateur de le laisser partir à la découverte d’une île récemment découverte par satellite. Randa demande aussi l’appui de troupes militaires. La guerre du Vietnam vient de se terminer et l’escouade du colonel Packard est prête pour cette dernière mission avant de rentrer au pays. Randa engage le britannique James Conrad (Tom Hiddleston) , un traqueur habitué au territoire de la jungle. Mason Weaver (Brie Larson), photo-journaliste arrive quant à elle à obtenir l’autorisation de couvrir la mission. Arrivés sur l’île, les hélicos se font attaquer par un singe géant. Les survivants sont éparpillés dans la jungle et commencent leurs marches pour se retrouver avant de se rendre au point d’extraction prévu. En chemin, le groupe mené par Conrad fait la rencontre d’un aviateur américain abattu durant la seconde guerre mondiale : Hank Marlow. Un homme dont les connaissances du terrain seront fortes utiles.

Derrière tout ça, 4 scénaristes ( rarement un bon signe ) et un réalisateur, Jordan Vogt-Roberts, dont c’est le premier film Hollywoodien après un petit film indépendant ( ça, ça passe ou ça casse ).

Les intentions de l’équipe semblaient bonnes. Revenir à un Kong originel : sur deux pattes comme dans le premier et le remake de Guillermin , casser le schéma tournant autour du kidnapping de la belle par la bête et changer du tout au tout le comportement des indigènes de l’île. Bref sortir des sentiers battus autour de Kong ( quand bien même certains sentiers sont magnifiques, comme ceux dessinés par Peter Jackson dans sa version de 2005 ). Hélas, quand on joue avec les mythes et les symboles, il faut savoir les manier. Ou tout du moins savoir manier une caméra quand on fait du cinéma. Vogt-Roberts échoue sur ces tableaux. Kong n’est jamais rien d’autre que ce qu’il est c'est à dire un singe géant dont l’âme émane un peu car le travail d’écriture autour des personnages humains est réduit à moins que le minimum syndical : ils sont leurs fonctions. (et parce que ILM fait un boulot monstre-oui j’ai osé- et que la « vallée mystérieuse » est de plus en loin dans l’œil en image de synthèse).
Point barre. À peine peut-on coller une allégorie écolo sur ce grand primate. Mais elle est tellement boiteuse que son propos en devient le degré zéro de la moralisation et jamais une prise de conscience.


On ne risque pas de le confondre avec celui de Jackson, c'est déja ça.

La guerre du Vietnam, certains plans et surtout l’affiche IMAX convoquent le spectre fumant d’Apocalypse Now. Et qui convoque Apocalypse Now convoque également le roman Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Logique, puisqu’Apocalypse Now se veut une version moderne du roman.
En remontant le fleuve, en s’enfonçant dans la jungle humide, ce n’est pas qu’une aventure que le héros ( Willard chez Coppola, Marlow chez Conrad) va vivre, mais une plongée de plus en plus profonde dans la psyché humaine et les sombres alcôves qu’elle abrite en nos esprits. Avec une subtilité digne d’un troupeau d’éléphant dans un magasin de porcelaine, le film nous offre un héros nommé Conrad et un autre Marlow. Pire qu’un clin d’œil , un gros fuck en forme de fluo rose bonbon bien pétant. Le réalisateur , qui semble en interview connaître son sujet, se fourvoie, se vautre complètement en restant à la surface de toutes ses/ces références. Tel un enfant devant de la glaise, Vogt-Roberts n’a ni la maîtrise ni le talent pour faire de la poterie.

 Comparez avec l'affiche qui ouvre cet article.


Heureusement que certains arrivent quand même à bosser.
Larry Fong, directeur de la photo, donne de la texture à l’ensemble. Les couleurs ressortent quand il le faut et certains plans enfumés sont tout bonnement beaux.
Le montage de Richard Pearson ( The Accountant)  donne un rythme à l’ensemble qui permet de ne jamais s’ennuyer. Sans pour autant vraiment ressentir quoi que ce soit. Ni mollasson, ni spectaculaire, le film proposé mise avant tout sur le gigantisme de ses monstres plus que sur une idée ou une proposition de mise en scène. Mal écrits, on ne s’attache pas vraiment aux personnages. Le scénario les rend sacrifiables car sans personnalité. Alors que leur en fournir une aurait rendu la mort de certains personnages mémorable ou du moins frappantes ( James Cameron l’avait parfaitement compris dans son Aliens, lui aussi emplit de réminiscences du Vietnam). Ici, la mort est soit anecdotique soit franchement ridicule. Le ridicule fait rire le public alors faisons le rire avec la mort. L’humour Marvel Studio de bas-étage fait désormais école et autorité. Triste constat.




Puisque que l’on parle de Marvel, notons que Tom Hiddleston et Brie Larson sont respectivement Loki et la future Captain Marvel ( le film arrive bientôt).
Hiddleston est le prototype du mâle alpha chevalier blanc. S’il aborde ce rôle avec sérieux (et démontre lors de sa scène d’intro que Putain de merde il ferait un sacré bon James Bond ), son personnage mord sur le territoire de Larson : reporter de guerre , elle est censée en imposer. Mais elle se fait soit protéger par Conrad soit fermer sa gueule par Packard sans jamais oser la ramener. Les seules séquences où ses actes collent avec le personnage que l’on nous a vendu au début du film, c’est quand les mecs et les gros bras sont absents. Quant on veut mettre un propos féministe, on le met en entier (n’est pas Gareth Edwards qui veut). Le machisme et le sexisme de l’époque sont bien rendus, l’opposition féministe s’efface face à eux. Pas jojo comme message. Qu’est-ce que Brie Larson fait dans cette galère, ça me dépasse.
Goodman est égal à lui-même : énorme. Sa présence physique et son aura de talent sauve le rôle mais de peu.




Les deux seuls rôles avec de la texture sont attribués à John C. Reilly dans le rôle de Marlow, un pilote qui a passé presque 30 ans sur l’île. Rendu à moitié barge, le personnage bénéficie des meilleurs dialogues . Quand à Jackson, on lui colle le grade de colonel ( comme Kurtz dans Apocalypse Now : il a la même coupe de cheveux que Brando d'ailleurs), et un tempérament à la Achab , le capitaine de Moby Dick. Mais sa baleine blanche est un singe géant et brun. Frustré de ne pas avoir fumé le Viêt-Cong, Packard veut se faire Kong tout court.
Mais la nature rigide et clichée du militaire borné de son personnage amène avec des gros sabots le propos antimilitariste du film. Tout ce que le film dénonce, il le fait sans aucune subtilité, sans nuance et avec une morale bien-pensante qui confine à la connerie absolue tant son opposition manichéenne se fait au premier degré. Tout le temps. Même en 3D, le film n’a aucun relief.





Il en ressort cependant quelque chose de positif. En sortant de la salle, j’ai eu envie de revoir Jurassic Park, Le Monde Perdu et le King Kong de Peter Jackson. Des films avec un propos et un réalisateur compétent aux commandes.

Dans la jungle, terrible jungle...♫♪♫

mardi 5 juin 2018

Jason in the Sky

Frank Cho est un dessinateur apprécié dans le milieu des comics. Malheureusement, l’homme est
assez lent sur sa table à dessin et reste , si pas rare, souvent  absent des étals.
Alternant entre un passage chez Marvel (pour remplir aisément le compte en banque ) et des projets indépendants ( qui se vendront moins et ce malgré la renommée de l’homme ) , Cho nous revient en VF, chez Delcourt, avec Skybourne, délire fantasy moderne.

Le 4éme de couverture nous apprend qu’après avoir été relevé des morts par Jésus, Lazare a eu 3 enfants : l’invisible Abraham ( on ne le voit pas dans ce tome et son existence n’est évoquée que dans le résumé ), le dépressif Thomas et l’amazing Grace ( how sweet she sounds).
Dotés de dons surnaturels.
Et qu’ils vivent encore de nos jours, chassant et pourchassant les monstres démoniaques et les artefacts dangereux, sous le couvert des deux organisations les plus humanistes du monde : L’armée et le Vatican.
Sachez que tout cela n’est pas nécessairement tiré par les cheveux : des tas de Lazare peuplent les annuaires téléphoniques, et les appeler à 3h du matin pour leur dire «  Allo Lazare ? Lève-toi et marche » reste répréhensible devant la loi.




Après l’échec cuisant d’une mission de Grace, Thomas est sorti de la retraite qu’il s’est imposé presque 30 ans plus tôt. Mais tout aussi immortel et brillant soit-il, 30 ans sans entraînement, ça laisse des traces. Des traces qu’il devra vite faire disparaître s’il ne veut pas voir le monde anéanti par Merlin en personne.



Côté dessin, les connaisseurs de Cho savent à quoi s’attendre : des hommes musclés, des armes stylisées, des femmes en formes. Il colle à un schéma reconnaissable. Malheureusement, ce schéma est aussi celui des décors assez peu remplis et de textures lisses. Cela flatte la rétine mais sans jamais lui décrocher l’iris.







Niveau scénario, c’est à peu près la même chose. Les lecteurs se souvenant de son passage sur Savage Wolverine l’avaient remarqué, les concepts et les idées cool ne sont là que pour permettre à Cho de dessiner ses personnages dans des scènes d’action léchées. Tout est un peu prétexte à mettre en image de quoi flatter dans le sens du poil le lecteur sans lui demander d’allumer son cerveau.

Ainsi, tout le rapport à l’immortalité est à peine évoqué à travers une sévère dépression de Thomas (et clichée au possible ) et tous les aspects mythologiques païens et chrétiens (voire lovecraftiens ) semblent avoir été sortis de la naphtaline pour en mettre plein les mirettes. Et de ce côté-là, oui, ça foisonne. Cho convoque un bestiaire connu mais dense : il est bloqué par sa narration rythmée qui l’empêcherait de proposer et de présenter des créatures plus obscures venues de bestiaires moins utilisés devant le grand public.

Et c’est là que ça devient intéressant à analyser. Car à trop travailler l’attitude cool et fun, on en vient parfois à vendre un discours assez limite.
Car, que voit-on dans les images ?
On voit des avatars messianiques issus d’une idée de prolongement d’une aventure biblique combattre des concepts païens. Merlin, présenté comme un antagoniste dans un contexte chrétien n’est pas bête : au Moyen-Âge, la figure de ce mage pose problème à l’Église et il survit dans le folklore mais plus tellement dans les textes de la matière de Bretagne. L’homme est le fils d’un démon, alors vous pensez-bien, ils n’allaient pas le garder. En faire un radicalisé cliché accro à la fin du monde et de l’humanité aide le lecteur à ne pas trop se poser de questions et à éprouver de l’empathie pour la quête des héros mais au-delà du vilain Merlin, le QG de l’organisation regorge de « monstres » en cage, des monstres venus de mythologies concurrentes au christianisme.





Et l’apparition semi-lovecraftienne de rigueur dans ce genre d’exercice de fan service place le récit dans une mouvance de Dieu contre Dieu, une religion saine face à toutes les autres, forcément dévoyées, pourries et menant à l’anéantissement du monde. Difficile de dire si Cho se place vraiment dans un prosélytisme plein d’entrain ou s’il n’a pas vu plus loin que le bout de son nez dans son envie de trouver un concept et de tout défoncer mais un constat reste toujours sans appel : un média visuel fait passer ses messages par l’image. Et l’image est ici à questionner.

En dehors de cela, Skybourne ( dont on ignore s’il y aura une suite alors que certaines portes restent ouvertes ) est aussi bourrins qu’érudits, aussi jouissif que questionnant, aussi  léger que lourd et aussi oubliable qu’obligatoire.

Un grand numéro de What the fuck qui assurera au moins 30 minutes loin de tout.
Ou pas.
(in)dispensable.

mardi 1 mai 2018

Autoroute infernale.

Sortie en Australie en 1979 mais ayant dû attendre 1983 pour toucher nos côtés, Mad Max de George Miller (et surtout sa suite,Mad Max 2 ) allait venir planter dans nos esprits une conception du genre post-apocalyptique où la civilisation s’est effondrée, remplacée en micro-états ou territoires reliés entre eux par des routes ( parfois au sens très large) souvent dominées par des bandes ultra-violentes armées jusqu’aux dents de sagesses et vouant un culte aux engins motorisés et plus customisés que la bagnole du héros de Fast&Furious.

Voyous ou Policiers, tous ne sont au final que des gangs rivaux séparés par une idéologie d’ordre ou de chaos justifiant à leurs yeux leurs excès , le tout dans une nature devenue folle après que l'aliénation humaine ait déréglé la planète.

Et si Mel Gibson reste la figure incarnée sur pellicule de cet état de fait futuriste, le grand public ignore bien souvent qu’en 1969 sortait un roman tout sauf érotique de l’auteur américain de SF Roger Zelazny, Damnation Alley, traduit de nos jours par Route 666 ( ah, subtilité ).
Anecdote marrante, une telle route numérotée existait bien aux States mais a été renommée en 491 pour éviter les connotations sataniques et le vol des panneaux.








Dans un futur indéterminé, la guerre nucléaire a foutu en l’air le monde. Dans ce qui reste de l’Amérique du nord, les États sont désormais désunis. L’intérieur des terres est plus radioactifs que les idées de l’extrême droite actuelle et seules quelques bandes côtières survivent. Personne n’a de nouvelles du reste du monde.
La nation de Californie s’apprête à lancer un convoi armé et blindé pour acheminer un vaccin contre la peste à la Nation de Boston. Pour cela, elle fait entre autre appel à Hell Tanner, le dernier Hell’s Angel, pour conduire l’un des véhicules sur la route 666, surnommée ainsi en raison des dangers qui la parsèment.
L’homme est dangereux et a déjà parcouru une partie de la route avant de rebrousser chemin. C’est que l’autoroute de l’enfer, le chemin de la damnation est irradié, pollué, truffé jusqu’au trou de balle par des gangs azimutés du cortex, traversé par des vents charriant des débris faisant pleuvoir des pierres et quelques colonies de chauve-souris géantes à faire pisser Barbatos dans son froc parsèment le midwest.
Barbatos, le démon chauve-souris


Tout comme le héros de l’histoire, prenons un minimum de détour pour aller à destination : si en 69 ce court roman pouvait faire frémir , le premier Mad Max, même sans les monstres ou la nature déréglée, le rendait un peu ringard en à peine 10 ans et un budget fauché.
Le lecteur de l’époque , les golden sixties ( oui, assez étrangement, la fin de l’esprit d’une décennie se situe souvent un peu avant la moitié de la suivante ), était face à un monde qu’il n’imaginait peut-être ne jamais voir, la détente USA-URSS étant entamée, le feu nucléaire restait un vestige du passé dont seul le Japon aura fait les frais. Le Sida n’existait pas encore, la peur de la maladie mortelle et épidémique ne régnait pas dans les rangs des adeptes de l’amour libre.
Et la batmobile ou la voiture de James Bond étaient certes dopées au gadget mais pas du tout comme les véhicules dont Zelazny dote ses héros. Du moins en ce temps-là.




50 ans plus tard, force est de constater que le lecteur alléché par le résumé verra ses espoirs déçus. Aucune vraie menace ne résiste aux armes embarquées, les attaques de chauves-souris ou d’araignées géantes sont réglées à coups de roquettes ou de lance-flammes comme dans un jeu vidéo dont on aurait débloqué les codes de triche. Les relations entre les personnages sont esquissées assez sommairement même si en de rares moments l’auteur vient donner un peu d’épaisseur aux actes de ses protagonistes.

Reste que le roman ne manque pas de rythme de par son format court ( 200 pages)  ni de petites critiques sur le cynisme des individus dans une situation collective. Mais le constat final n'est ni faste ni furieux.
Une œuvre séminale dans le plus petit sens du mot, simple spermatozoïde microscopique avant l’éclosion d’un genre bien plus grand et profond que lui quand George Miller lui insufflera une vie en cinémascope dont la force de l’âge donnera le flamboyant Mad Max Fury Road.
Dispensable, sauf pour les curieux désirant gratter les références et les strates archéologiques du genre.



mardi 24 avril 2018

Rapace sanglante.

Quand on pense Fantasy, on pense immanquablement anglo-saxonne. On ne compte plus les romans, à commencer par Le Seigneur des Anneaux ou Le Trône de Fer à avoir été composé dans la langue de Shakespeare, poète  absolu de la perfide Albion. Du Royaume-Uni aux États-Unis en passant par l’Australie, la Fantasy semble être un territoire conquis par la langue anglaise. Mais parfois, surgit face au vent un auteur francophone qui se dit qu’il peut tout aussi bien faire. La production en langue française est moindre mais elle n’en est pas moins de qualité équivalente ( c'est-à-dire que ça évolue entre le pire et le meilleur, comme partout ).


Vous l’aurez compris chers lecteurs et lectrices, je vais vous entretenir d’un roman français , La Crécerelle de Patrick Moran dont c’est le premier roman (oui, ça fait deux fois roman, ah trois maintenant. Pour la règle de non répétition , nous repasserons, vous en conviendrez) paru aux éditions Mnémos, spécialisées dans les littératures de l'imaginaire.


La Crécerelle est le nom professionnel d’une femme parcourant le monde, laissant dans son sillage un sillon de sang. Les morts se comptent par centaines. Maîtresse d’une magie assassine, la Crécerelle tue. Mais pourquoi et pour qui ? Prend-t-elle plaisir à ôter la vie de ses victimes ? Patrick Moran décide dès le début de ne pas présenter son anti-héroïne comme un clone de la méchante fée clichée mais de la doter d’une psychologie poussée et parfois paradoxale. Mine de rien, ce simple petit trait lui donne une épaisseur considérable.

Ensuite, même si le roman est relativement court, Moran crée un monde aux régions et aux cultures multiples, rappelant bien entendu celles de notre propre monde, comme un miroir déformé, permettant aux lecteurs de s’immerger relativement rapidement dans les spécificités relatives à chaque coin du monde que la Crécerelle parcourt. Plus amusant encore, Patrick Moran est un spécialiste de la geste Arthurienne et il est très stimulant de trouver ce qu’il a emprunté au mythe du roi à l’épée Excalibur pour le tordre ou le détourner.

Désireux de proposer quelque chose d’original, les systèmes de magie que l’auteur met en place sont fort différents de ce que l’on pourrait croiser dans de la fantasy classique où baguettes et bâtons de sorciers servent à lancer des sorts et des incantations basées sur des formules dans des langues inventées. Ici , la magie à un coût, celui du sang. Plus le sort est puissant, plus l’héroïne transpire son liquide vital, rendant la surenchère magique impossible car des plus dangereuses. Ensuite, si, telle la Sorcière Rouge de Marvel, celle-ci venait à tenter de réécrire l’histoire, le tissu même de la réalité en serait fragilisé. Les possibilités de la Crécerelle sont en théorie infinie mais le prix est si élevé que le personne doit constamment être sur ses gardes, évaluer les risques. Nous sommes très loin d’un Harry Potter dont les limites sont en fait sa mémoire lui servant à réciter ses sorts.

L’aventure est riche et prenante, elle ne manque ni de rythme ni de personnages creusés. On regrettera peut-être que le roman soit peu épais tant l’univers présenté ne semble traité qu’en surface alors que l’on sent que le terrain de jeu est bien plus grand que celui qui nous est présenté. Dès lors, que la Crécerelle fasse des va-et-vient entre divers endroits quand le monde semble si vaste peut frustrer. Mais ce sont des scories au final peu dommageables et qui seront à coup sûr effacées petit à petit au cours de la carrière de l’auteur qui est définitivement à suivre de près.

jeudi 12 avril 2018

Les belles à la prison dormante.

Stephen ( prononcez Steven, si si ) King nous revient , accompagné pour l’occasion par son fils ,non pas Joe Hill mais Owen King qui a gardé le patronyme de papa , lui. Alors, plus d’idées dans deux têtes que dans une ? Réponse tout de suite.

Dooling est une petite ville perdue dans les Appalaches, en Virginie Occidentale ( King quitte le Maine ce coup-ci). Bourgade typiquement américaine où tout le monde connait tout le monde. Ce qui la distingue un peu, c’est sa prison pour femmes où officie le Dr. Clint Norcross, psychiatre d’une cinquantaine d’années, mari de Lila,  la Shérif de la ville.

Deux évènements vont venir semer le trouble.
Internationalement, le monde voit toutes les femmes s’endormir dans des cocons de soie. Et gare à ceux qui tenteraient de réveiller une dormeuse : cette dernière se réveille avec la folie chevillée au corps et le meurtre sadique dans le sang.

Localement, l’arrivée de l’étrange Evie Black, enfermée, peu après son attaque mortelle sur deux petits chimistes dealers, à la prison. Evie semble en savoir plus qu’elle n’en dit sur l’épidémie Aurora. Sa présence va cristalliser bien des tensions dès lors qu’il apparait qu’elle est la seule femme au monde à pouvoir se réveiller sans encombre.

Difficile, à la lecture du pitch de ne pas penser à la série «  Y, The Last Man », qui partait sur un postulat inverse : tous les hommes du monde meurent au même moment, sauf Yorick, petit magicien qui n’a rien de spécial. Que faire alors que la moitié de l’humanité disparaît ? Une moitié indispensable à la reproduction ? Le monde devient-il fou ? D’après King et fils, oui, et cela semble pire si la moitié qui reste est masculine.

Si la première partie du roman prend son temps pour installer le décor et les personnages, elle le fait dans la plus pure tradition kingienne : la psychologie est fouillée, les points de vues de divers intervenants est exposée avec soin, du héros au salaud. Le sel se trouvant bien entendu dans les zones de gris : difficile de ne pas comprendre certaines réactions de l’antagoniste de l’histoire. Du moins, au début.
Car une fois l’échiquier mis en place et les pièces déplacées pour débuter le vrai cœur de la partie, les choses se gâtent. Le sujet était-il trop gros ? En 800 pages, sans doute. Le destin du monde, au final, se jouera en deux temps : un Fort Alamo certes prenant et réglé comme du papier à musique ET une histoire parallèle intéressante en surface mais qui ne plongera jamais vraiment dans le questionnement profond.
Et entre les climax et la mise en place d’une intrigue secondaire : du remplissage.
Du remplissage digne d’un soap opera. Pour créer de la tension artificiellement entre Lila et son mari, les auteurs collent une histoire de possible adultère donc la résolution se produit sans faste ou enjeu. Certes, les King nous ayant surtout attaché aux Norcross, cette zone d’ombre nous tient en haleine. Mais il apparaît bien vite que l’incidence de la chose sur la situation principale est proche du néant total.
Ensuite, la situation secondaire que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler n’aborde jamais vraiment de sujets intéressants.  Les hommes du monde semble désemparés, à raisons, mais le point de vue reste très masculin/féminin. Jamais la question des transexuels n’est abordée : les femmes devenues hommes se mettent-elles à dormir ? Idem pour les hommes devenus femmes, et quid des en transition ? Il y avait là tout un pan sociologique à aborder que les King laissent de côté. Très étrange de la part de Stephen qui aime pourtant explorer les situations sous leurs divers angles.
Reste que les King arrivent à mettre le lecteur masculin mal à l’aise face à ses questionnements et possibles contradictions. Pas mal, mais pas assez pour tomber le cul par terre. Le lecteur habitué de King ne pourra sans doute pas s’empêcher de se demander dans quelle mesure le roman est de Stephen ou d’Owen. La symbolique très marquée Judéo-chrétienne est en effet très loin de celle employée par papa King dans sa riche œuvre.



La postface n’abordant absolument pas le processus d’écriture des romanciers, c’est au fan de se faire une idée sur le sujet.
Trop de facilités et top de remplissage finissent de faire de cette lecture un roman dispensable qui , s’il n’est pas sans qualités profondes, regorgent de trop de défauts structurels pour vraiment créer l’adhésion totale.

mardi 27 mars 2018

Annihilation ça rime avec c..

Présenté à tort comme un film Netflix (il ne l’est pas plus que Cloverfield Paradox ), Annihilation,film écrit et réalisé par Alex Garland débarque en effet chez nous via la plateforme de streaming bien connue ( enfin, sauf aux USA , Canada et la Chine ). 
Suite à une sombre affaire, les droits d’exploitations ont été vendus.
Voila. Netflix n’a pas produit le film, c’est bien la Paramount qui l’a fait. Comme Cloverfield Paradox d’ailleurs. Le maître-mot semble devenir «  Tu ne sais pas comment vendre ton film ? Tu as peur du bide en salle ? Vends à Netflix ! »
Voila pour l’aspect polémique, nous sommes ici réunis mes biens chers frères et sœurs pour parler du film et non de la fameuse chronologie des médias.

Au vu du titre, l’on pourrait croire que la saga Twilight s’offre une suite. Mais non, la série de « films » mettant en scène des sangsues humaines est bel et bien terminée ( ouf ) et elle n’avait pas le monopole des titres en – ion, elle qui aimant tant nous la mettre dans le f*on.


Lena travaille comme biologiste, chercheuse et professeur à l’université Johns-Hopkins.  Cela fait un an que son mari, Kane, soldat qu’elle a rencontré alors qu’elle travaillait elle-même comme militaire, a disparu lors d’une mission secrète. Dépressive et absolument pas prête à tourner la page, Lena ne s’attendait pas à ce que Kane rentre sans prévenir. Ni que celui-ci tombe subitement malade. Pris en charge par une organisation mystérieuse, Lena apprend que son époux est le seul à être revenu vivant d’un zone où l’armée a envoyé plusieurs expéditions. Une zone entourée d’un étrange mur miroitant et qui menace de s’étendre. Persuadée qu’elle peut être utile, Lena se porte volontaire pour rejoindre la prochaine équipe. Elle ne s’attendait pas à entrer dans un monde où la beauté absolue côtoie l’horreur la plus pure.

Alex Garland est romancier, scénariste et depuis peu réalisateur. Annihilation est son second long-métrage après Ex_Machina. Et l’homme ne change pas ses habitudes narratives de The Beach de Danny Boyle ( où il n’était pas scénariste mais écrivain du roman inspirant le film ) à Sunshine en passant par 28 jours plus tard , ou encore de Dredd (adaptation de Judge Dredd a mille lieues du navet avec Stalone ) , Garland explore les coins isolés avant de faire sombrer ses héros et antagonistes dans divers degrés de folies, révélant le côté obscur d’où ils se trouvent.
Rebelote donc dans cette histoire se voulant "Predator rencontre Miyazaki" mais qui tient pourtant plus de Alien Covenant.

Les ambitions horrifiques et oniriques du film tombent à l’eau très vite. La lumière assez froide du film lui confère une aura distante. Si la vie urbaine de Lena et Kane pouvait se permettre une telle ambiance, la garder tout au long du film ne permet jamais de créer une cassure ou une évolution quelconque. Il faut cependant avouer et reconnaitre la prise de risque d’un tel parti-pris artistique qui situe le film plus souvent de jour que de nuit, baignant le métrage dans une sorte d’aridité visuelle que dédaigne les films d’horreurs habituels, les ombres étant un moyen bien simple et facile pour dissimuler une menace. Ici, l’effet n’est utilisé une fois lors d’une des seules scènes à effet surprise du film. Le reste du temps, on sent venir la chose avec des gros sabots.

Le montage alterne plusieurs timeline. Après tout, le récit de Lena est une réponse à un interrogatoire. Impossible de dire si elle ment, dit la vérité ou si les questions qu’on lui pose ne sont qu’un effet de montage. Un montage alterné mais simpliste qui pousse de nombreux spectateurs à se demander si certains flashbacks ne seraient pas en réalité des flash-forwards. Mais même si c’était le cas, l’intérêt du film ne s’en trouve absolument pas impacté. Car Garland distille quelques mystères mais absolument aucune clefs pour les déchiffrer. C’est bien de ne pas mâcher le boulot du spectateur, c’est mieux si on lui donne quelques outils. Au mieux le film est abscons, au pire il est volontairement obscur pour simuler une fausse profondeur. Rien dans l’image ou les dialogues ne viendra aider à la compréhension de points peu claires, la réplique préférée des personnages étant «  Je ne sais pas ». Une attitude compréhensible si cela provenait de simples mortels, mais voila, ce sont pour la plupart des scientifiques. Quand ils ne savent pas, ils émettent une théorie et cherchent à savoir s’ils ont raison ou tort. « Je ne sais pas » n’est pas une réponse ou alors uniquement si elle est suivie d’un raisonnement intellectuel. Un intellect qui fait cruellement défaut aux personnages et à l’intrigue.

Tout le monde dans ce film est fasciné et effrayé par la zone du miroitement car elle a déjà fait disparaître 11 équipes d’exploration. Toutes composées de suicidaires en puissances. Ah oui, tu m’étonnes que dans un environnement hostile des personnes ayant envie de mourir ne se battent pas aux limites de leurs forces physiques et mentales pour revenir. Et la directrice du projet, psychologue, ne voit pas ça ? Elle se contente de faire la leçon sur la nature autodestructrice de notre espèce. C’est faible et d’une facilité affligeante. La zone nous est montrée très tôt comme un endroit dangereux, où la beauté de la faune et de la flore cache des aberrations génétiques mortelles. Qui se révèlent bien pauvres visuellement. Un alligator croisé avec un requin, voila une idée en faire pisser dans son froque. Garland en fait un crocodile blanc dont l’intérieur de la mâchoire possède des dents de squale.  Un ours rôde, c’est à peine s’il est vraiment flippant malgré une identité visuelle certes mortifère et morbide mais là aussi emprunte d’une facilité absolue. Reste son identité sonore, un travail de quelques minutes vraiment dérangeant qui se voit détruite par l’explication béni oui-oui d’une membre de l’équipe.

Un crocodile blanc ? Mon dieu, c'est forcément un hybride avec un requin ! Aucune chance que ça soit un albinos un peu énervé !

Une équipe présentée comme traumatisée et prête à s’aventurer dans la zone car elle a des traumas : l’une a perdu un enfant, l’autre est alcoolo, l’une est condamnée par la maladie, l’autre a tenté si souvent de se suicider qu’un jour la tentative réussira. Seule Lena a une raison de rentrer ( et sans spoiler, elle rentre, je rappelle que son histoire est racontée après son retour à la base de départ ). Un jeu de clichés ahurissant qui n’a même pas peur de présenter la latino du groupe comme la violente de base, bien entendu. Il ne lui manque que le tatouage en forme de larme sous un œil pour bien remplir la grille de bingo du «  comment faire des personnages vite fait bien fait ». Rien n'indique que l'équipe ait une formation miliaire (même loin de là ) à part Lena, tout le monde hérite d'un fusil mitrailleur. Et devinez qui est la seule à s'en servir correctement ?

Devinez qui est la génie capable de séquencer l'ADN d'une plante du regard ? Bin celle avec des lunettes évidemment ! Les génies portent toujours des lunettes, c'est bien connu. 

La facilité est le mot-clé de ce film. Alors que le sujet de base aurait permis les délires visuels les plus absolus, Garland reste à la surface des choses : des fleurs bien de chez nous, des animaux ne collant pas du tout au discours d’hybridation et de réfraction de l’ADN , quelques tâches de couleurs sur les arbres ressemblant à des cancers provenant d’un carnaval délavé. Il y avait plus de folies visuelles (et mieux pensées et foutues ) dans les films du studio de Roger Corman que dans l’entièreté du film d’Alex Garland dont l’approche minimaliste est symptomatique de tous les émules de Christopher Nolan qui n’ont pas compris comment celui qui a ressuscité Batman au cinéma pense ses plans et sa grammaire cinématographique pour que jamais, ô grand jamais, le public ne viennent à penser qu’il y a trop peu d’éléments à l’écran. Garland est comme Dennis Villeneuve : c’est joli mais creux. Une toile sans relief qui se regarde comme un magazine en papier glacé.

Les acteurs, tous, donnent le minimum syndical voir glisse dans le mauvais ( voire la scène du retour de Kane qui lance la quête de Lena, Natalie Portman n’y est absolument pas convaincante pour un sou dans le rôle de l’épouse qui pleure de joie et de surprise , c’est surjoué comme une pièce de vaudeville amateur. Je rappelle qu’elle a gagné un Oscar il y a quelques années quand même ).  Le casting est donc au diapason de l’imagerie convoquée : creux.  Ce qui accentue le ridicule du début de la scène finale où Jennifer Jason Leigh récite son texte sans tonalité particulière malgré ce qui s’annonce, à savoir une scène métaphysique étrange mais aussi la plus poétique du film, l’une des rares où le spectateur va se sentir curieux, oppressé, soucieux de l’avenir de l’héroïne. Mais elle ne vaut pas les 100 minutes d’attentes qui mènent jusqu’à elle.


Une inventivité de tous les instants dans les cadrages quand l'héroïne passe en mode " Je suis une militaire, j'agis comme tel."

La couche de trop, c’est cette musique anti-harmonique bien lourde qui finit d’achever les tympans en même temps que la patience . On sortirait presque du film heureux tant ce bruit qui s’arrête est une libération.  Avec Lucy de Luc Besson, peut-être bien le film le plus « bête mais qui se croit malin » de ces dernières années.

jeudi 1 mars 2018

Le professionnel

Slade Wilson est un mercenaire implacable. Aussi à l’aise avec les sabres que les armes à feu. Un professionnel surentraîné qu’une expérience gouvernementale a transformé en machine à tuer dotée d’un pouvoir de guérison rapide.
Son nom de code est Deathstroke…et avant que vous ne vous étrangliez, sachez qu’il a été créé en 1980, soit 11 ans avant Deadpool ( qui n’est que « copie » de chez Marvel : un nom et une identité secrète qui se ressemblent , des aptitudes similaires, mais un gros changement : Slade est taiseux à la base).




Longtemps cantonné à des rôles de vilains de l’histoire ( surtout face aux Teen Titans menés par Nightwing, l’ancien Robin , et donc fatalement face à Batman ) , Deathstroke s’est vu offrir une série à son nom lors de l’opération New 52 de DC Comics en 2011. Une série qui durera moins de deux ans et qui n’aura pas marqué l’histoire des comics, du tout.




Alors, quand DC comics décide de relancer la machine lors de son opération Rebirth, on a de quoi être dubitatif. Certains aiment souffrir et refaire les mêmes erreurs encore et encore en espérant un résultat différent. Pas DC qui décide d’engager un scénariste renommé sur le titre, l’homme qui a marqué l’histoire éditoriale du héros Marvel Black Panther : Christopher Priest ( aucun lien avec l’auteur de SF dont il est un homonyme ).
Priest avait utilisé à l’époque un mécanisme de narration assez éclatée, mêlant le présent et divers épisodes du passés. C’est par ce procédé qu’il décide de nous faire plonger dans le monde de Deathstroke, partant sans doute du principe que poser certains éléments permettra au lecteur d’avoir de l’empathie ou peut-être l’envie de mieux comprendre un  personnage à la morale plus que douteuse.
Le premier point important est là : donner une psychologie au protagoniste tout en évitant de nous donner des raisons de l’excuser. Priest ne tombe pas dans ce piège souvent dangereux. Deathstroke reste un salopard avec un code qu’il suit. Parfois, son code permet d’éviter des victimes. Mais ce n’est pas sa préoccupation première.

Passés les premiers épisodes qui reviennent sur la vision de la vie et du monde de Slade Wilson et sur comment il effectue ses missions, la série doit trouver quelque chose à raconter. Voir Wilson exécuter un plan est une chose banale que l’on peut voir dans de nombreux comics où il est l’antagoniste. Le voir déjouer un plan est déjà quelque chose de plus stimulant. Quelqu’un a mis la tête de sa fille Rose à prix. Et le contrat a été accepté par un mystérieux commanditaire. Si Rose n’est pas une fille sans défense, loin de là, elle est inconsciente du danger qui pèse sur elle. Et papa a décidé « protéger » son bébé.



Priest a compris que Slade Wilson est une sorte de Batman inversé : un guerrier avec de la pratique du terrain, un esprit stratège et tout un tas de gadgets permettant d’obtenir un avantage sur l’adversaire. Il n’est pas étonnant que la chauve-souris point d’ailleurs le bout de ses oreilles pointues dans cet album : ce sont des adversaires récurrents et il y a une certaine histoire entre les Wilson et la bat-famille. C’est l’occasion de rendre le récit encore moins manichéen que précédemment en révélant que Slade admire la rigueur et les méthodes de Batman, qu’il n’a jamais réussi à démasquer ( on peut d’ailleurs se demander s’il le veut vraiment, des personnes avec des ressources financières et intellectuelles autres ont déjà réussi, comme Amanda Waller, la directrice de la fameuse Suicide Squad ). Par contre, il me semble que Priest se trompe lourdement en faisant dire à Batman qu’il ne s’appelle pas ainsi, que c’est un nom qui lui a été attribué pour d’évidentes raisons.

Malgré le talent de Priest pour tenir son histoire, il tombe dans un travers assez gênant de ce genre de récits centrés sur des vilains : en tant que héros de l’histoire, Deathstroke ne doit pas perdre face à un super-héros. Il peut être mis en difficulté ou amoché mais la série doit aller de l’avant. Hors de questions de le mettre hors course ( en prison, dans le coma) si tôt dans la série. S’il y a chute, elle doit être spectaculaire pour que sa remontée soit grandiose. Et il faut laisser le temps aux lecteurs d’apprécier de le suivre dans ses basses besognes avant de les secouer.
Mais, d’un autre côté, les fans de Batman (& Robin) ne peuvent pas voir le chevalier noir être mis échec et mat. Batman est un control freak et il doit mener la danse. Dès le début, les dés sont pipés, il est évident qu’aucun des deux n’aura l’avantage sur l’autre. Mais Priest semble y avoir réfléchi et offre une fin d’histoire tout à fait satisfaisante (qui ne casse pas trop le contrat du schéma qui veut que le héros tienne en respect la menace à la fin ). 



Priest semble faire de Deathstroke avant tout une histoire de famille(s) et l’on peut être curieux de voir ce qu’il nous réserve avec le casting de sa série (et ses guest stars ).

Aux dessins, on retrouve Carlo Pangulayan et Joe Bennet. Joe Bennet est un vieux de la vieille qui a entre-autre officié sur Spider-Man lors de la saga du clone. Son style a évolué avec le temps, le rendant assez méconnaissable si l’on compare les deux époques. Il prend la relève de Pangulayan en milieu de parcours et la transition se passe sans problèmes, les deux hommes optant pour une approche réaliste mais pas trop que l’encrage et le colorisation rendent très comic book lambda mais appliqué. Le côté graphique manque clairement de personnalité et c’est bien dommage tant les personnages , eux, en ont !

Deathstroke se paye donc un excellent début de parcours sous l’égide d’un Christopher Priest inspiré.  Recommandable et recommandé, si vous n’êtes pas allergiques aux anti-héros amoraux et irrécupérables ( ce n’est pas de Jason Todd ou de Damian Wayne que l’on parle ici ).