mercredi 4 novembre 2020

Episode IX : The fall and rise of Skywalker.


 Une année après les faits, les esprits raisonnables ne sont plus chauffés à blanc. Nous pouvons donc revenir sur «  Star Wars Episode IX : The Rise of Skywalker ». 


Réalisé par J.J Abrams, qui avait co-écrit et réalisé l’épisode VIII , The Rise of Skywalker avait la lourde de tâche de conclure une saga prévue comme un cadavre exquis concocté par 3 auteurs/réalisateurs différents : J.J Abrams, Rian Johnson et Colin Trevorrow.
3 réalisateurs ayant toujours une main au scénario de leurs films (même de façon non-créditée comme sur Star Trek pour Abrams ). 

Mais en cours de production de The Last Jedi, la nouvelle tombe : Trevorrow est remercié et toute sa pré-production jetée à la poubelle. Lui qui, comme Johnson avant lui, avait demandé quelques ajustements à son prédécesseur pour lancer son film. 

Vitesse et précipitations vont donc jouer de pair car Lucasfilm, sans doute poussé par Disney, ne repoussera pas la sortie du film ( oui, en ce temps-là, les sorties de film étaient bien calées). La productrice convainc J.J Abrams de revenir. Celui-ci engage Chris Terrio ( Argo et la version longue de Batman v Superman ) pour l’aider à l’écriture avant de se lancer dans la réalisation du film. 

Le projet de base : 3 films, 3 auteurs issus du même noyau pop-culturel mais aux sensibilités différentes s’effondre. Le problème se joue là.

Chris Terrio, défendant le produit final, dira, en gros : C’était compliqué, comment écrire un film alors que Rian Johnson ne nous a rien laissé à la fin de The Last Jedi ? 

Comme je l’ai dit, Colin Trevorrow avait pourtant un film (très différent) en tête et faisant suite à The Last Jedi. Son film devait se nommer Duel of the Fates (faisant écho au célèbre morceau de John Williams dans L'épisode I ) et de nombreux concept-arts sont apparus sur la toile. Donc, Johnson a bien laissé matière à raconter une histoire.
Pour la sensibilité de Trevorrow. 

























Car bien que s’abreuvant aux mêmes mythes cinématographiques, Abrams et Johnson en ont une lecture parfois très différente et des envies opposées. Pourtant , Abrams ( à l’époque où il ne devait pas finir la trilogie) avait déclaré aimer le script de Johnson au point que le réaliser lui aurait plu.

Le drame qui nous occupe ,cependant ,ne se joue pas quand Lucasfilm est revendu à Disney.

Non, le drame se joue dans le climax stupéfiant , 40 ans plus tôt, de L’Empire contre-attaque.

En une phrase choc, supposée bouleverser héros et spectateurs, Dark Vador dit très calmement à Luke «  Je suis ton père. »

Stupéfaction, déni, acceptation. Le plus gros cliffhanger de l’histoire du cinéma allait devenir un cauchemar narratif. 

Car à partir de là, ce qui n’était qu’une graine allait devenir un arbre.
Si Obi-Wan avertissait Luke que son père avait été un grand chevalier Jedi ( donnant une raison à Luke d’en devenir un), la révélation de Vador allait faire entrer de plein pied la saga dans un bourbier dont elle n’allait pas sortir avant un moment : tout tourne autour de quelques lignées de Jedi, de pères absents et recherchés, etc…




Pour Lucas (et plus encore pour Abrams : Tom Cruise le qualifiera en 2006 de nouveau Spielberg et tonton Steven lui-même semble lui accorder cet honneur ) , la légitimité des chevaliers passe par la noble ascendance du père ( de substitution ou non ) :
- Obi-Wan apprend d’un grand chevalier qu’il voit comme un père
- Anakin est l’élu de la Force ( niveau ascendance, c’est le top niveau ) et voit Obi-Wan et Palpatine comme des figures paternelles et amicales.
- Luke est le fils d’un grand chevalier (apparemment tombé au combat comme nombre de figures tragiques face à un chevalier noir supposément son allié à la base ).

Cette vision est héritée des grandes épopées classiques : Arthur n'est pas que le possesseur d'Excalibur, il est le fils d'Uther Pendragon, roi avant lui. Uther étant lui-même trahi par un ami ou un frère, Vortigern,  dans certaines versions.
Siegfried/Sigurd n'est pas un simple orphelin, c'est le fils incestueux des jumeaux Siegmund et Sieglinde, et petit-fils de Wotan/Odin et qui épousera une Valkyrie, rien que ça.
Comme Arthur, il héritera d'une épée (celle de son père, reforgée - comme celle d'Aragorn dans Le Seigneur des Anneaux ) et d'un destin glorieux et tragique.
Le coup de l'arme magique qui se passe d'une génération à une autre, ça ne vous rappelle vaguement rien ? 









Lorsqu’Abrams introduit Rey , il laisse planer le mystère de l'identité véritable de ses parents , sans aucun doute des pontes dans l’usage de le Force. ( Daisy Ridley avoua cette année que les plans de bases étaient d'en faire une Kenobi avant de se fixer sur une autre option en plein tournage de l'épisode IX )

Kylo Ren quant à lui est Ben Solo, le fils de Leia ( et donc petit-fils d’Anakin/Vador) et de Han Solo. 

Pour Abrams, qu’un personnage soit «  le résultat de ses ancêtres » est déjà ancré depuis Star Trek. Son Jim Kirk est un héros car son père, sacrifié volontaire pour sauver des centaines de vies, en était un. Space-soap opera !
Il s'agit-là d'une notion très anglo-saxonne, présente tant dans la littérature que la vie publique ( pensez aux dynasties politiques américaines, pratiques bien moins choquantes là-bas que par chez nous ) : la lignée, surtout agnatique, donne le caractère ( raison pour laquelle sans doute Padmé n'est jamais, JA-MAIS, évoquée par ses propres enfants qui semblent n'avoir fait aucune recherches sur son sort. Faites des gosses seulement...).



Rian Johnson, lui, va introduire quelque chose d’autre.
Qui va casser cette dynamique.
Alors que Kylo Ren court après les figures paternelles pour les exterminer (et profiter à la fois de sa génétique et d’un destin libre d’entraves familiales ), Rey cherche des figures paternelles nobles pour camoufler qu’elle n’est la fille de personne…de connus dans cet univers. Elle cherche une légitimité séculaire pour camoufler son statut de «  bâtarde de la Force ».  Tout comme Jules César et moult empereurs romains par la suite placeront un dieu ou deux dans leur arbre généalogique. 

Lors de la fin de son film, Johnson lance l’idée, visuellement, que peut importe votre lignée, si vous êtes sensibles à la Force, alors tout est possible. 

J.J Abrams, comme je viens de vous le dire, n’est pas totalement de cet avis, issu d'une autre école de pensée qu'il est.

Et Chris Terrio non plus.

Lui, provient de l’écriture de films DC Comics après que son ami ( et patron sur Argo ) Ben Affleck l’ait imposé sur Batman v Superman.

Hors, l’univers DC comics repose sur une notion d’héritage.
Dans le grand corpus des comics DC, ont été introduits des héritiers probables ou présomptifs aux grandes figures que sont Batman, Superman, etc…Fils et filles adoptifs, naturels sont les bénéficiaires d’un héritage : celui des Wayne, de Krypton , des anneaux des Green Lanterns.
Le pouvoir se passe d’une génération à une autre.
Encore une fois, le lignage biologique ou philosophique est d’une importance capitale et justifie les capacités physiques et morales des héros. 






Terrio et Abrams sont sur la même longueur d’onde. Et de leur point de vue, Johnson a tout cassé et ne leur laisse pas grand-chose pour terminer la trilogie. 

Pire , pour eux, Johnson a bien pris soin de caser dans son film tout ce qui pourrait rappeler L’Empire contre-attaque et Le retour du Jedi pour que la conclusion de la trilogie soit à 100% libérée de ses ancêtres filmiques ( cohérent jusqu’au bout le mec, bravo ) en évacuant ces éléments.
Laisser mourir le passé pour être ce qu’il faut devenir. 

Mais Abrams et Terrio, attaché à la notion d’héritage ( et donc du passé ) ne l’entendent pas de cette oreille.

Dès son premier Star Wars, Abrams fait évoluer les personnages dans les ruines de l’ancienne trilogie, d’un ancien monde. Visuellement en faisant de Rey une pilleuse d’épaves de la guerre de la rébellion et de Kylo Ren un pseudo-Vador errant dans une organisation idéologiquement calquée sur L’Empire. 

Johnson laissait les épaves reposer au fond de l’eau et redistribuait les cartes de fonctionnement du Premier Ordre, successeur de la puissance impériale. Abrams ressortira le X-Wing de Luke de son cimetière marin et lancera ses protagonistes dans l’exploration des restes de la Death Star II ( idée déjà à l’étude dans les concept-arts de l’épisode VII – Abrams aussi est cohérent ou borné ). 

Les héros n’ont pas connu la République, seulement les conséquences de la guerre civile. Ils errent dans les ruines idéologiques et physiques d’un ancien conflit, d’un ancien monde. Nul doute que, par des méthodes différentes, Abrams et Johnson espéraient voir un nouveau paradigme se bâtir sur ces ruines. Pas forcément le même par contre. 




Le clash idéologique serait pourtant en grande partie inévitable sur d’autres sujet.
Mais tenterait de rester homogène le plus possible pour ne pas trop rétropédaler.
C’est ce qui s’appelle avoir le Faucon Millennium posé entre deux systèmes solaires. Et par ego ou nécessité narrative qui colle avec sa vision, Abrams ira jusqu'à créer une autre épreuve " de la grotte " pour Rey alors qu'elle l'avait passée dans le film précédent.



Mais concilier l’huile et l’eau ne peut que donner un résultat bancal. 

Mais non dénué d’intérêt cela dit. Si vous n’avez pas vu le film, attention, je rentre dans le détail. 




Le texte d’introduction est brutal. L’Empereur Palpatine serait vivant , avec toutes les emmerdes que cela supposeraient. Grand méchant des 6 premiers épisodes, son retour semblait logique à Abrams et Terrio : la lignée du mal commence et se termine avec lui. Le sombre héritage de la force est lié à l’Empereur. 

Kylo Ren, maintenant dirigeant du Premier Ordre ne peut laisser cette menace à son pouvoir sur la Galaxie prospérer. Il retrouve Palpatine, prêt à le tuer quand celui-ci , affaiblit mais entouré de fidèles, lui révèle être à l’origine de la création du défunt maître de Ren : Snoke, par ingénierie génétique. Il propose à Ren de lui fournir une flotte suffisante pour dominer sans accroc la galaxie s’il consent à tuer Rey,qui ne serait pas qui nous pensons qu’elle est (ça y est,la graine du lignage potentiel est replantée ). 

Ren feint d’accepter. Mais il a d’autres plans. Pour lui et Rey ( Palpatine est un Sith et Ren veut les voir morts, comme les Jedi ). 



Sous le choc de la menace fantôme Palpatine, la Résistance n’a pas le temps de se demander comment il est revenu d’entre les morts ( le monteur non plus. Mais Abrams, Terrio et le romancier qui a retranscrit le film en livre ont bien planché sur le sujet : c’est un clone possédé par l’esprit de l’original, comme dans plusieurs comics des années 90 publié par Dark Horse). 


Rey, Poe et Finn se lancent donc dans une quête pour retrouver un artefact pouvant les mener sur la planète Exegol, monde d’origine des Sith caché des cartes spatiales. Menée tambour battant , cette aventure rappelle parfois plus Indiana Jones dans l’espace que du Star Wars pur jus mais cela sort le film de l’ambiance habituelle. 

Mais comme je le disais plus haut, vitesse et précipitations mènent le bal. Celui de l’écriture ( les dialogues vont droit au but ) et de la réalisation ( la mise en scène ne laisse pas le temps au personnage d’exister entre deux actions et les fameux Chevaliers de Ren ne sont jamais que des Gardes Prétoriens de noirs vêtus quand ceux de Snoke étaient habillés en rouge . )



Les péripéties s’enchainent donc plaisamment mais sans grande implication émotionnelle. Jusque la bataille finale reprenant le schéma : air-terre-sabre laser face à l’Empereur, le vilain le plus cliché de la Galaxie. 





Entre temps, la réhabilitation de Ben Solo est en marche.
Petit-fils de Vador, il ne pouvait que revenir vers le bon côté. Moins ado rebelle que lors de l’épisode VII, Kylo Ren joue plus sur la stratégie et , contrairement à Rey, ne dégaine jamais son sabre en premier. Il n’est jamais l’agresseur face à elle, elle qui, au contraire, commence à avoir la lame facile. Jusqu’au moment choc : elle est une Palpatine ( là encore, le roman du film nous révèle un élément essentiel : elle est la fille d’un clone raté ,car non sensible à la Force, de L’Empereur ). Soudain, son contrôle rapide et ses capacités sont expliquées par…le lignage génétique. Encore une fois ! 


Reste cependant une lueur d’espoir et de réconciliation idéologique entre Abrams et Johnson.




La fin du film nous montre Rey explorant une autre ruine, l’ancienne maison de Luke sur Tatooine. Le sable a recouvert tant de choses. La jeune fille de Jakku pose les pieds dans un sable différent mais garde quelques habitudes ( comme la luge sur sable pour descendre vers le sol ). Elle enterre les sabres de Luke et Leia, enfouissant un héritage symbolique et allume celui qu’elle a construit. Sa lame, jaune, du jamais vu au cinéma dégage une aura de nouveauté. 

Bien que questionnée sur son identité et répondant désormais au nom de Rey Skywalker , c’est de dos, en face de deux Soleils couchant que l’on peut la voir appréhender son avenir. Un avenir dans un monde nouveau. Car dans la mythologie comparée, la fin d’un cycle et le début du renouveau sont symbolisés par l'émergence d'une jeune fille et la lumière de l’astre des jours. 

Aussi bancal, foutraque et parfois what the fuck soit-il,  The Rise of Skywalker se termine sur quelques minutes parfaites, magnifiées par la partition de John Williams. 

Et si traverser le bancal était le chemin de l’apprentissage pour arpenter celui d’un stable renouveau ? 




lundi 2 novembre 2020

Tenet n'est pas flou.

 Trois ans après «  Dunkirk » , proposition de cinéma centrée sur le film de guerre, un genre au final peu présent dans sa filmographie ( encore que, The Dark Knight Rises répondait à plusieurs poncifs ), Christopher Nolan revient à ses amours et sa patte : la science-fiction jouant avec les neurones du
spectateur. 


Lors d’une opération d’exfiltration à Kiev qui tourne mal, un agent choisi la pilule de cyanure plutôt que de parler. Au lieu de le tuer, cela le plonge dans un coma dont il se réveille pour apprendre que le reste de son équipe n’a pas eu sa chance. Et que son choix de mourir pour protéger d’autres personnes le rend apte à rejoindre une organisation qui tente d’empêcher une catastrophe planétaire.   

Le protagoniste ( jamais son nom ne sera révélé ) va alors se lancer dans une enquête et une course contre la montre contre une menace venue…du futur. Et devoir apprendre à gérer une invention qui donne sa saveur SF au film : la possibilité d’inverser l’entropie d’un objet ou d’une personne, cet objet ou cette personne évoluant dès lors à rebrousse-temps. Invention qui pourrait précipiter la fin du monde tel que nous le connaissons.





TENET se place directement dans la passion que Christopher Nolan porte à deux choses : le film d’espionnage ( INCEPTION n’est-il pas une sorte de Mission : Impossible ? ) et les concepts temporels ( INCEPTION , INTERSTELLAR , même DUNKIRK ) déclinés sous diverses formes et montages alternés. 



Austère. Voila sans doute le premier mot qui vient à l’esprit dès l’introduction pourtant musclée du film. Plongé in media res dans l’action, le spectateur doit suivre un héros courant dans tous les sens pour récupérer quelqu’un, quelque chose et sauver sa peau en 5 minutes chrono. Aucun dialogue trop explicatif ne viendra faire retomber le rythme.
La photo désaturée de  Hoyte van Hoytema crée une atmosphère lourde et peu agréable à l’œil ( là où l’ancien directeur photo de Chris Nolan, Wally Pfister , gardait toujours à cœur de capter de la couleur même quand l’ambiance voulue par le réalisateur se voulait plus sombre ).
Bien que directeur photo compétent ( Spectre de Sam Mendes est souvent d’une beauté fatale ), l’association entre Nolan et van Hoytema est une mauvaise combinaison visible depuis DUNKIRK, INTERSTELLAR sauvait les meubles par une grâce jamais retrouvée. 

Autres points qui viendront parasiter le film : Nolan n’a pas travaillé avec Hans Zimmer (officiellement, ce dernier donnait tout ce qu’il avait pour le DUNE de Denis Villeneuve – le sous-Nolan sur-côté ; officieusement, bien que toujours amis, les deux hommes se sont trop pris le choux sur DUNKIRK pour re-travailler ensemble avant un moment : Nolan a fait jeter à Zimmer une partition géante pour orchestre pour revenir à une musique très industrielle lorgnant sur le design sonore plus que sur la musique ).
C’est Ludwig Göransson qui vient remplacer le compositeur teuton pour rendre une copie qui bien souvent n’est qu’une tentative balourde et assourdissante de singer Zimmer. Reste cependant quelques fulgurances thématiques au piano et l’idée de jouer la musique à l’envers lorsque l’action voit son entropie inversée ( l’album a d’ailleurs été mis en ligne à l’endroit et à l’envers sur Youtube par Warner Bros. ) . 

Jamais deux sans trois, le montage n’est plus de l’habitué Lee Smith ( occupé sur le 1917 de Sam Mendes – lui et Denis Villeneuve ont un complexe face à Nolan à lui piquer tous ses techniciens ou quoi ? ) mais de Jennifer Lame.
Et si pas un poil de gras ne dépasse du résultat final, il manque peut-être une touche d’un je-ne-sais-quoi. 

Christopher Nolan, habitué à travailler encore et toujours avec les mêmes personnes se retrouve dans la position très désagréable de devoir apprendre à gérer deux nouvelles personnalités, cela ne peut qu’avoir un impact négatif sur le film.



Mais ces défauts sont-ils rédhibitoires ? Grand dieu,non. Nous parlons ici de scories bien excusables une fois la machine lancée. Pour la bonne raison en premier lieu que si vous vous attardez sur ces petites imperfections, vous n’allez pas vous attarder sur ce qui se déroule sur l’écran. Au risque d’avoir du mal à suivre. 

Non que le film soit d’une complexité extravagante. Mais contrairement à ces précédentes incursion dans la SF, Nolan a coupé (ou pas écrit ) de dialogues venant récapituler ce qu’il vient de se produire à l’écran. Il ne fait pas répéter à l’envie aux personnages les concepts croisés durant le film. 
En se plaçant directement dans le film d'espionnage à la James Bond, avec ses codes, Nolan s'amuse sans aucun doute et permet au spectateur d'avoir à minima un pied bien posé dans un univers où il trouvera quelques repères connus : l'agent sur-entraîné, le milliardaire fou et sa femme semi-captive mais plus apte à se défendre qu'elle ne le pensait, des trahisons et un voyage exotique autour du monde. 

Le film déroule une logique imparable et implacable sans la sur-expliquer : stimulante pour certains , balourde ou élitiste pour d’autres, cette technique narrative a pour elle de forcer le spectateur à s’immerger dans l’action tout de suite. Comme le Protagoniste lui-même, tâtonnant ( comme nous ) dans cet univers au début avant de pleinement prendre la mesure de la chose et de ses potentialités à la fin. 

Une fin apocalyptique où Nolan choisit de coller à sa vision du film de guerre : tout comme dans DUNKIRK, la caméra s’attachera avant tout aux héros et à ce qu’ils subissent, laissant les opposants hors champs. Le danger peut venir de partout, héros comme spectateur ne pouvant que supposer où se cache l’ennemi. Et le double-parcours pour arriver à cette fin ne manque pas de morceaux de bravoures, que cela soit sous la forme d'une course-poursuite mêlant écoulement logique ET à rebours du temps sur une autoroute ou encore le crash programmé d'un avion tourné avec un véritable appareil, rien que ça. Entre autres choses. 








Réputé à tort être un cinéaste intellectuellement froid, Nolan prospère pourtant à donner à ses protagonistes des motivations émotionnellement fortes. C’est une fois de plus le cas ici. Si le Protagoniste ( incarné par John David Washington, le fils de Denzel qui a presque autant la classe que lui, c’est pas rien ) débute son voyage avec une mission d’agent secret, sa quête deviendra plus personnelle à mesure qu’il tombera dans le terrier du lapin blanc.

Son antagoniste, Andrei Sator ( incarné par un Kenneth Branagh sous tension constante et capable d’exploser en beau sociopathe ) , bien que totalement tordu , reste motivé par des motifs très nolanien. Son épouse bafouée et abusée, Kat ( impériale Elizabeth Debicki ) , véritable cœur émotionnel du film poursuit  un but commun : la garde de leur enfant. Cet objectif les unit et les déchire à la fois.

Enfin, abordons Neil, l’agent de terrain mystérieux incarné par Robert Pattinson ( le futur Batman, chez Nolan, croquignolet ). Loin de Twilight, Pattinson a passé ces dernières années à acquérir du charisme et une palette de jeu plus grande. Résultat des courses ? C’est à peine si l’on ne s’accroche pas plus à lui qu’au héros principal. 








Bleu, rouge. Non, ce n'est pas une référence aux pilule de Matrix mais elles n'ont pas été choisies au hasard.



TENET est tout à la fois la réponse de Christopher Nolan à son échec de pouvoir mettre en scène un James Bond, l’envie d’explorer sans doute pour la dernière fois les folles idées sur le temps et de proposer encore un blockbuster intelligent , thématiquement riche et d’une ambition technique folle ( votre serviteur se demande encore comment certaines choses ont été tournées sans images de synthèse, procédés utilisés rarement et avec parcimonie par Nolan ). 

Tout le monde ne l’ayant pas encore vu, je me garderai bien d’entrer dans une analyse poussée des références diverses et variées que le scénariste-réalisateur a employées dans son film. Sachez seulement qu’une fois encore, Nolan fait fi des pseudo-frontières entre culture classique noble et pop-culture ignoble. Car c’est sans dénigrer aucune des deux que l’on peut les fusionner aussi bien et faire plonger le spectateur dans une œuvre dense, épique et un tantinet romantiquement désuète. 

Un Nolan au final très imparfait ( surtout si vous n’avez pas la chance de le voir en IMAX où les raccords entre les plans sont plus fluides ) et peut-être même mineur dans sa filmographie mais diaboliquement intrigant et riche de sous-textes très actuels. 




vendredi 29 novembre 2019

Le singe qui donnait la banane.

1947.
Cela fait désormais 14 ans que King Kong, le singe géant présenté à Manhattan par Carl Denham après un voyage sur Skull Island , a pris possession de l’île New-Yorkaise, ridiculisant l’armée américaine venue l’abattre.

« Manhattan Jungle » est désormais une zone interdite où Kong est roi d’une nouvelle jungle urbaine.
Mais il est dans la nature de l’homme de s’aventure au-delà de ses limites , aussi il arrive que des inconscients bravent l’interdit et se rendent sur le territoire du singe.
C’est pour éviter que cela se produise qu’à été mise sur pieds la Kong Crew, une escouade de pilotes surveillant la zone.

Quand un journaliste au sale caractère et un vieux professeur de biologie arrive sur l’île, la « crew » est expédiée en mission de reconnaissance. Mais « boys will be boys » et la tentation est trop grande de ne pas slalomer entre les buildings.
C’est là que Virgil, pilote un peu tête en l’air et propriétaire de Spit,le chien mascotte de l’équipe, va s’écraser.


King Kong, un mythe, le premier créé pour et par le cinéma. J'avais largement évoqué le singe géant dans deux articles : l'un sur le film Skull Island et l'autre sur le roman Kong , cette grande fresque épique relatant la vie après la 1ere Guerre Mondiale des deux hommes derrière le monstre .
Je vous invite donc à y jeter un œil (voir les yeux) pour bien prendre conscience de toute ce que le personnage velu représente symboliquement.


Éric Hérenguel est le dessinateur et le scénariste de cette nouvelle série prenant pour point de départ une hypothèse fleurant bon les «  what-if » des comics.
Avion de chasses, pin-up des années 40, dinosaures et autres monstres, rien ne manque, si ce n’est Kong lui-même, la bestiole étant assez timide dans ce premier opus mené tambours battants et posant les bases de son univers et de ses personnages stéréotypés typiques des clichés des pulp’s d’antan. Cependant, il n’est pas impossible que ces bases ne viennent à s’enrichir plus tard : ce premier tome étant avant tout basé sur la mise en place de l’intrigue et un peu d’action.





Tout reste donc à faire après avoir happé le lecteur dans un petit plaisir pas si coupable que ça.
On regrettera que les bonus de fin de l’album dévoilent un peu trop de choses sur des mystères posés dans l’intrigue. Quand d’autres, qui pourraient sembler être une folie ( pourquoi la présence de Kong a-t-elle transformé Manhattan en Nouvelle Skull Island – faune et flore comprises ? ) sont posées par un des protagonistes, preuve sans doute que le scénariste sait où il va et qu’il a réfléchi à son sujet au-delà du simple : faisons du fun.

Niveau dessin, c’est du tout bon : le découpage est cinématographique en diable et ultra-fluide, les détails et les jeux d’ombres donnent une ambiance aussi anxiogène que merveilleuse au récit. Hérenguel flatte la rétine plus qu’il ne flatte l’intellect ( ceci-dit sans jamais prendre son lecteur pour un con non plus ) et on attend impatiemment désormais de voir quels dangers et autres exotiques aventures l’auteur nous dévoilera sans aucun doute.





Bref, un album qui se lit sans aucun doute trop vite malgré sa soixantaine de planches mais qui promet son lot d’aventures, d’actions, de jolies filles, de punchlines et de gentils toutous pris en chasse par des raptors. Le bémol étant que si chaque album est du même acabit, la frustration entre le délai d’attente et la durée de la lecture sera grande. L’histoire se savourera sans doute mieux en sachant la lire d’une traite.

lundi 17 juin 2019

The Predator Returns

Immortalisé par la magie du cinéma en 1932 dans The Most Dangerous Game, le comte Zaroff et ses chasses à l’homme sont entrés dans l’imaginaire collectif. Et ne l’ont pas quitté, que cela soit sous sa forme originelle ( la nouvelle parue en 1924 ) ou ses itérations plus modernes.

Sa pugnacité, son obsession et son, osons le dire, professionnalisme de chasseur implacable évoluant dans une jungle sombre et moite ( celle-là même, en studio bien entendu, qui servait dans le même temps à tourner King Kong qui devait sortir peu après ) participeront à créer une icône , si ce n’est un mythe ( l’honneur du premier mythe  créé par et pour le cinéma, cependant, revient à King Kong car il s’agit d’une création tout à fait originale et non d’une adaptation d’un travail littéraire existant ).

L’archétype du chasseur chassant la proie la plus particulière et la plus mortelle, l’homme, a infusé dans la pop-culture depuis lors. Citons des exemples récents tels Ramsay Bolton dans la série télévisée Game of Thrones ou encore le célèbre extra-terrestre Predator dont Arnold aura eu tant de mal à se débarrasser dans le film éponyme de John McTiernan.

C’est le prolifique scénariste Sylvain Runberg qui se colle à la tâche de donner suite au récit qui voyait la première défaite de Zaroff et sa mort apparente.
Mais plutôt que de suivre le cours du film de 1932, Runberg décide de remonter aux sources du fleuve, dans le cœur des ténèbres de la nouvelle de Richard Connell.
En petit rusé didactique, Sylvain Runberg pose les bases : une chasse ouvre l’album, une chasse qui aura pour conséquences de lancer l’intrigue principale.
Ensuite, il prend le temps de décrire la fin du récit original, permettant aux lecteurs qui n’auraient connaissance que du film, de bien distinguer les quelques différences et de s’immerger dans ce monde « parallèle » et ainsi de ne pas tiquer sur quelques détails qui ne colleraient pas avec le long-métrage qui les aura à n’en point douter marqués.

Ces éléments posés, Runberg va donc déployer sa carte de jeux et ses pions.
Zaroff a survécu et termine la préparation d’un nouveau terrain de chasse sur une nouvelle île éloignée de la civilisation. Aux USA, Sanger Rainsford, l’homme qui a défait le monstre, donne une conférence de presse pour relater ses aventures. Dans la foule, une femme au regard d’acier ne rate pas un mot. Fiona Flanagan a compris que son père, chef d’un gang de Boston , est mort des mains de Zaroff. Elle met donc au point un plan pour se venger : elle kidnappe la sœur de Zaroff et ses enfants et les lâche sur l’île. Zaroff doit les retrouver avant Fiona et son gang s’il veut espérer survivre et sauver ce qu’il lui reste de famille. Le sang va couler, mais qui en perdra le plus dans ce duel de psychopathes ?





Et grand dieu, quel duel. Que personne à Hollywood n’ait pensé à donner une suite digne de ce nom à ce classique reste un mystère mais cela permet à Runberg d’user de recettes connues : plus d’enjeux dramatiques comme la vengeance d’une famille face à la survie d’une autre, plus de personnages car l’on passe non pas d’un simple duel mais bien à un combat entre deux meutes dans des décors plus grands et plus variés.
Deux meutes dysfonctionnelles car les relations familiales entre les Zaroff sont tendues et tous au sein du gang de Boston ne voient pas d’un bon œil le fait d’être mené par une femme, surtout dans un enfer vert auquel ils ne sont aucunement habitués. Le dosage entre tension psychologique et aventure matinée de pulp est des plus équilibré et la lecture se fait d’une traite, haletante.

Runberg ne tombe pas dans le manichéisme, car, par touches délicates, ils nous rappellent que de Finoa à Zaroff, du gang à la famille, tous , à divers niveaux, agissent parfois pour des raisons sentimentales sans être pulsionnelles : Fiona aurait pu régner sur Boston sans venger son père, Zaroff pouvait laisser tomber une famille qu’il connaît à peine, mais des traces d’attachements à leur pairs subsistent encore ça et là. Sylvain Runberg ne se laisse pas non plus enfermer dans un schéma qui rappellerait le " rape and revenge " où la proie devient le chasseur et inversement. Ici, les étiquettes se confondent, ajoutant de donner du goût à une recette connue qui ne demande que le talent du chef pour se savourer.

Et outre le scénario linéaire mais bien ficelé de Runberg, l’on retrouve aux dessins François Miville-Deschênes dont chaque case respire le talent. Son trait élégant et à l’opposé du cartoonesque nous entoure bien vite d’un sentiment de réalité tangible. Et terrible.
Car sa jungle nous semble à la fois nouvelle et totalement connue, rendant hommages (voulus ou non ? ) à celles que l’on a arpenté dans King Kong ( celui de 1933 comme celui de Peter Jackson en 2005 ), de Predator, de Jurassic Park etc…
Une jungle luxuriante et belle mais qui recèle dans ses ombres la mort apportée par diverses espèces carnassières encore plus assoiffées de sang  que ne l’est le propriétaire de l’île.





Le travail sur les couleurs achève de donner un cachet à l’ensemble, mention spéciale aux séquences orageuses où chaque éclair ramène les cases vers du noir et blanc lorgnant sur celui de la grande époque de ce procédé cinématographique, créant ainsi une parenté avec le film qui rendit célèbre ce chasseur , cette créature aux traits humains mais aux goûts à l’opposé de toute humanité.
L'ensemble peut provoquer, chez les plus cinéphiles d'entre vous, l'impression d'entendre par moments quelques morceaux composés par Alan Silvestri pour le film Predator, signe d'une immersion totale dans ce récit muet car, faut-il le rappeler, le littéraire est avant tout...dans la tête !

La fin, ouverte, laisse vagabonder l’imagination du lecteur face aux potentielles nouvelles horreurs qui pourraient se produire.

Zaroff est donc incontestablement une grande réussite de bande-dessinée de cette année, publié dans la belle collection «  Signé » des éditions du Lombard, sorte d’équivalent à «  Air Libre «  chez Dupuis.

En Novembre, le scénariste revient s’attaquer à une autre icône de la culture pop : Conan le cimmérien, la création de Robert E. Howard qui bénéficie, chez Glénat d’une série d’adaptations de textes centrés sur le barbare le plus célèbre du monde où chaque album se voit confié à une équipe créative différente relevant le défi de transcrire un univers bien différent de celui imprégné sur la pellicule par John Millius dans les années 80 (mais nous reparlerons du pourquoi et du comment cet automne , si l’auteur de ces lignes ne cède pas à l’un ou l’autre album avant cela bien entendu : la saison estivale au cinéma cette année semble bien creuse et il devra chercher ailleurs de quoi nourrir son âme et son esprit ).

dimanche 28 avril 2019

Jeu automnal.

Le mois de Mars , chez certains éditeurs spécialisés dans la littérature de genre, aura été « Le mois Lovecraft », l’occasion de s’intéresser à l’œuvre, la vie, la mort ( he’s dead) et surtout l’influence que ses écrits auront eu sur l’imaginaire collectif en général et celui de certains écrivains en particuliers.

Chez ActuSF, la réédition sous le label Hélios de «  Le Songe d’une nuit d’Octobre » fut l’une des occasions de se pencher sur, non pas un pastiche, mais l’utilisation de la mythologie du citoyen de Providence, une mythologie qu’il souhaitait voir employée par d’autres que lui.


C’est Roger Zelazny, dont le Route 666 m’avait plu sans plus qui s’attaque ici aux Grands Anciens, par un double biais sympathique.

Accompagnant fidèlement son maître Jack dans ses activités consistant à récolter divers ingrédients en vue d’un événement surnaturel , Snuff , le Bon Chien, doit également tenir à l’œil les participants à ce qu’ils appellent tous «  Le Jeu ». Un jeu composé d’ouvreurs et de fermeurs.
 Jill la sorcière, Le Comte à la vie nocturne, le Bon Docteur et l’homme qu’il a créé, ainsi qu’un pasteur fou et deux illuminés.
Chaque joueur est accompagné d’un familier, un animal à l’intelligence proche de l’humaine. Seul Larry Talbot, un américain, semble se situer en dehors de toute cette histoire. Mais comment en être certain quand personne ne dévoilera ses cartes avant la fin du mois, lorsque un étrange rituel se produira qui décidera du sort de notre monde ?
Et comment avancer quand le plus Grand Détective du monde ( non, pas Batman, nous sommes à l’ère victorienne que diable ) semble en savoir long sur ce qui se trame en ce mois d’Octobre où la pleine lune coïncidera avec Halloween ?

Roger Zelazny place son roman dans le modèle du «  World Newton » : divers personnages de fictions (ou non) apparus dans des publications et sous des plumes différentes évoluent dans le même univers et interagissent ensemble. L’exemple le plus connu est sans aucun doute le cycle d’Alan Moore et de Kevin O’Neill en comic books «  La ligue des gentlemen extraordinaires » , quant au plus récent, citons l’excellente série « Penny dreadful » avec Eva Green et Josh Hartnett ( il existe d’ailleurs un lien mythologique et patronymique entre le personnage incarné par Hartnett et un protagoniste du roman qui nous occupe ). Entre les deux, citons quelques romans de Kim Newman : Anno Dracula, Le Baron Rouge Sang, Dracula Cha-cha-cha ou encore Moriarty.







S’adonner à tel exercice nécessite de bien connaître les récits d’origines mais également de savoir en jouer sans les dénaturer.
Le second point , plus original, qui place ce roman dans un cadre des plus originaux, c’est que le narrateur n’est autre que Snuff, le chien, qui narre par le détails ses activités et ses rencontres avec les autres familiers des humains joueurs. Ceux-ci sont finalement très en retrait, sauf peut-être l’un doté d’une particularité disons toute…animale.

Chaque chapitre s’attarde sur un jour du mois, jusque la date fatidique du 31 Octobre et voit les relations entre les joueurs, tous inconscients de qui est un allié ou non, se dégrader peu à peu, rester courtoises ou frôler la parano.

La grande force de ce court roman est donc de suivre la pensée d’un canidé un brin cynique ( s’il vous reste des notions de grecs, cela vous fera sourire comme remarque ) et de ses relations avec les autres animaux impliqués dans cette affaire. Zelazny joue sur une corde de trapèze : ce décalage narratif fait bien entendu sourire mais est traité avec un grand sérieux, son procédé n’étant clairement pas là pour nous faire nous fendre la poire à chaque page ou réplique. Un vrai suspens s’installe au fil des chapitres car, roublard, l’auteur ne nous installe jamais dans la tête d’un humain et mieux encore, au fil du temps, chaque informations glanées par Snuff chez les autres animaux peut tout à fait être une fausse piste, un piège attendant de se refermer.

C’est donc non sans sourire ni sans frémir que l’on se rapproche page après page de la nuit d’Halloween et de ce qui s’y jouera. Et la nature des joueurs ne sera pas forcément celle que l’on pourrait croire au premier abord, des surprises vous attendent. Au pire regrettera-t-on une fin un peu abrupte mais le deal est indiqué sur la couverture : Octobre est le lieu de l’action et lorsque Novembre s’en viendra, il ne vous sera point communiquer ce qu’il s’y passera.

Bref, « Le songe d’une nuit d’Octobre » est une excellente lecture dont l’originalité première n’est pas dans son modèle littéraire de faire s’entrecroiser des personnages célèbres (et ce même si les clins d’œil et les références restent un petit biscuit pour lettrés et curieux) mais plutôt de voir comment ceux-ci sont perçus par leurs animaux de compagnie et le lecteur lui-même qui pourrait bien être berné par ses propres images et préjugés sur ces célèbres acteurs de fictions horrifiques ayant voyagés dans nos imaginations depuis des lustres.

Vivement conseillé.


Et si vous souhaitez en savoir plus sur l'influence de Lovecraft sur l'imaginaire actuel et sa vie  :




mardi 16 avril 2019

Panspermie (?)


1939. L’Allemagne Nazie est sur le point de s’étendre en Europe.
La propagande marche à plein régime totalitaire.
Friederich Saxhäuser , agent secret du SD , est un nazi de la première heure. Ancien garde du corps d’Hitler alors que le petit autrichien n’était qu’un agitateur de taverne, Saxhäuser jouit de la confiance du Führer et de son âme damnée, Heinrich Himmler, dans l’ombre duquel navigue le Fauve Blond, Reinhard Heydrich ( HHhH), aussi enragé qu’ambitieux et qui ne porte pas un personnage tel que Saxhäuser dans son cœur de fer.
Mais Saxhäuser ne s’en inquiète pas encore trop. Nazi par opportunisme et rage envers le traité de Versailles, Friederich a vite trouvé la parade pour rester loin du nid de vipère qu’est devenu Berlin, voire toute la Germanie : être un espion à l’étranger.

Et lors d’un de ses retours dans la capitale, Himmler le charge d’une mission en Irak. Officiellement, pour recueillir des informations et instaurer de bonnes relations avec d’éminents Irakiens prêts à les aider en attisant leur haine des juifs.  Officieusement, Himmler, occultiste notoire et convaincu de pouvoir prouver que la race aryenne est bien supérieure, charge Saxhäuser d’accompagner une expédition archéologique prometteuse.
Saxhäuser va alors faire une découverte. Une découverte pouvant faire pencher la balance envers l’Allemagne dans le cours d’une guerre qui s’annonce inévitable.
Mais cet homme froid, méticuleux et méfiant envers ses maîtres permettra-t-il que les monstres qu’il sert puissent enserrer le monde entier ? Ou au contraire prendra-t-il un autre parti, une voie radicalement différente que ce qu’il avait toujours bien pu imaginer ?

Première œuvre romanesque de Stéphane Przybylski, déjà auteur d’ouvrages historiques, la tétralogie des origines se lit comme un seul et même roman. Un énorme roman mêlant l’histoire avec un grand H, théories du complot alien cher à X-files et souffle romanesque puissant.

Que ces personnages soient réels ou fictifs, Przybylski apporte un soin certain à la caractérisation des protagonistes, n’hésitant jamais à doser les zones de gris pour nous faire pénétrer jusque dans les âmes les plus noires. Que les chapitres soient longs ou courts, Przybylski navigue entre les timelines pour tour à tour offrir des éclaircissements sur le passé des personnages ou préparer des rebondissements à l’aide de flashforwards.
Bien que cela demande au lecteur une certaine attention pour remettre ce puzzle dans l’ordre, Przybylski prend soin de ne jamais faire perdre le fil de l’intrigue principale. Une mécanique qui tient de l’orfèvrerie suisse.

Et comme chaque pièce d’orfèvrerie, Przybylski nous invite à d’abord nous dévoiler la surface avant de plonger dans les rouages de son histoire. Au fil des pages, et des tomes, les personnages qu’il suit et décrit se multiplient, les points de vue abondent, rappelant dans la forme un certain G.R.R Martin, l’auteur du «  Trône de fer ».

Espionnage, suspense, action, infiltration, batailles intimes ou dantesques, sa tétralogie ne manque ni de charmes ( féminins ) ni d’atouts : une connaissance de l’histoire au top ( vous apprendrez des trucs, que cela soit en lisant le roman ou dans les annexes – une vraie mine de renseignements pour épater vos amis ), une roublardise pour utiliser les ombres de l’Histoire (et de son histoire ), des personnages charismatiques et une écriture certes parfois ampoulées ( certains dialogues sont si littéraires qu’ils sonnent faux et font très fonctionnels, libérant la bonne info aux lecteurs au bon moment) mais terriblement fluide.

La perfection n’étant pas de ce monde, des scories se glissent ça et là entre les paragraphes. Ainsi, il n’est pas rare que l’aspect surnaturel de l’intrigue, qui , s’il est le moteur de l’action, est finalement la portion congrue du récit, sente un peu trop la série B pulp des années 40 à 50 et détonne dans le réalisme über documenté qui baigne une intrigue à tiroirs eux-mêmes cachant des poupées russes en leur sein. Certaines libertés avec l’histoire officielle peuvent choquer et demander une grande suspension d’incrédulité de la part du lecteur qui, happé, pardonnera sans doute que l’on sorte parfois un coup de théâtre comme l’on sort un lapin blanc d’un chapeau noir d’un magicien.

En oscillant ainsi entre le roman « James Bond » mâtiné d’Indiana Jones (où Indy Bond serait un nazi, parti pris osé ) tendance «  Royaume du crâne de cristal » (perso, le 4éme Jones ne n’a jamais semblé honteux, se plaçant au niveau de « La dernière Croisade » ) et les aventures de Fox Mulder, Przybylski joue parfois sur le fil de la corde MAIS s’il tangue, tel un Philippe Petit, ne tombe jamais, se payant même le luxe d’offrir une cohérence entre des éléments qui devenaient contradictoires chez les agents Mulder et Scully.
Car l’on sent l’auteur qui a pensé son récit et n’avance pas à l’aveuglette. Un récit qu’il a bichonné ( la mécanique est implacable et pourtant elle ne se révèle qu’au fil des pages, sans laisser le lecteur anticiper l’action, et ce même lorsque l’on sort d’un flashforward, très fort ! ) et biberonné aux influences les plus emblématiques de la pop-culture des 80’s à nos jours.

Revers de la médaille, en maniant si bien l’art de mixer Histoire et fiction, son œuvre pourrait bien devenir la bible des conspirationnistes les plus allumés.

Une lecture addictive, solidement construite, labyrinthique comme un film de Christopher Nolan et qui est désormais intégralement disponible au format poche chez Pocket.