jeudi 30 novembre 2017

Le cœur noir du monde.

1933. La crise économique a secoué et secoue encore le monde. Un monde blessé par la guerre et qui s’apprête à y replonger.
Le monde est chamboulé, et celui du cinéma s’apprête à l’être également.
King Kong sort sur les écrans.
Ses réalisateurs, Merian Cooper et Ernest Shoedsack délivrent un film qui fait encore date aujourd’hui. Mais d’où vient-il, ce puissant Kong, premier mythe généré par le cinéma ? Quelles forces obscures l’ont fait surgir comme une évidence à deux réalisateurs qui jusque-là tournaient au plus près du réel ?

C’est la question que s’est posée Michel Le Bris. Et pour y répondre, il nous entraîne dans la vie de ces deux hommes. Une vie faite d’aventures, de dangers, de traumas à extérioriser.
Nos deux lascars se rencontrent en 1919, dans une Vienne laissée aux mains des troupes alliées Italiennes qui, comme tout bon occupant, met à sac , impose sa loi du vainqueur au vaincu. Cooper est un pilote , Ernest , lui,  a filmé l’horreur des tranchées. Une amitié indéfectible va naître en eux deux. Elle les mèneras dans les régions les plus meurtrières du monde : l’Europe de l’est post-révolution rouge , les jungles du Siam à la recherche des tigres mangeurs d’hommes, etc…jusque dans cet univers impitoyable. Non, pas Dallas, Hollywood ! Et la création de la Pan Am, comme ça, en passant.
Coop et Shorty ( comme ils se surnommaient ) ont traversé les révolutions humaines et techniques. C'est autant à une biographie historique incroyable qu'à un morceau de l'histoire du cinéma que l'écrivain nous convie.

Michel Le Bris s’attache à Cooper comme protagoniste principal. Bien qu’extrêmement riche en personnages, le roman n’est pas à proprement parler choral, et ce même si divers courriers envoyés au héros donnent le point de vue et les ressentis de plusieurs de ses compagnons. En traversant le monde , Cooper et son nouveau meilleur ami fuient une vie ordinaire. Comment revenir derrière un bureau après avoir vécu la grand boucherie de 14-18, assisté aux horreurs de l’humain sur l’humain ? La guerre a ouvert un gouffre en eux et ils n’auront de cesse que de vouloir le définir.

Armé d’un souffle épique et d’un sens du mot (les phrases et leurs enchaînements sont une mécanique suisse des mieux réglées ), Le Bris narre les aventures de deux êtres hors du commun et des hommes et femmes, souvent remarquables, qui les ont suivis au cours de leurs vies. D’un coin à l’autre du monde , le sudiste conservateur Cooper farouchement anticommuniste mais détestant que l’homme exploite ses frères plus faibles , et son géant ami du Midwest agricole vont traverser les recoins inconnus, cherchant le cœur noir du monde.

Sur plus de 900 pages , Michel Le Bris nous entraîne dans des aventures parfois à peine croyables. Pourtant, l’homme a passé 8 ans à écrire son roman, 8 ans de recherches, de compulsion d’ouvrages, pour coller au plus près au réel, donnant à cette grande fresque littéraire une substance qui serait au roman ce que Cecile B.Demille était au cinéma. La fluidité de l’ensemble est remarquable, alors que l’auteur prend soin de , très souvent , raconter à reculons des événements : le flashback  intervient souvent mais jamais il ne nous perd. Comment y aller autrement, alors que le héros et ses amis les plus proches vivent dans un présent hanté par le passé ?

Alors que les pensées de Cooper nous sont accessibles ( personnage-outil de l’auteur oblige ), Le Bris prend soin de définir les attitudes, les gestes des personnages secondaires ( Ernest donc, mais aussi Fay Wray, Juan Trippe ;  google est votre ami ) pour illustrer par le verbe leurs états d’esprits, dessiner les contours de leurs personnalités et faire apparaître la flamme qui les anime. Autant feu réchauffant, guide dans les ténèbres mais peut-être aussi cet incendie personnel qui pourrait les consumer s’il devait le laisser se répandre en eux.

Grand roman d’aventures , reconstitution d’une époque et de lieux tour à tour exotiques, dangereux ou communs, Kong est un pavé immense ; immense en page ,immense en mots, immense en émotions fortes et en expériences et expérimentations.
Kong est un livre servi par le talent d’un auteur dont l’ambition romanesque est manifeste, presque palpable,tel un Shoedsack dont la caméra restait à portée de main pour capturer l’essence d’un moment, Le Bris se sert de sa plume pour nous coller dans une vie tumultueuse et riche en événements, presque trop pour y croire si cela avait été une pure fiction. Mais la réalité dépeinte ici écrase toute fiction. Sauf celle de King Kong , cette fiction empreinte de la réalité de ses pères, de leurs expériences uniques, tragiques, folles et belles. Les tumultes de l'Histoire, ce maelström indomptable,les affres et les joies privés ainsi que la découverte de mondes presque perdus,tous nous poussent inexorablement, page après page, vers Skull Island, vers cet espace infernal et vert (en noir&blanc pourtant) où réside une créature paradoxale, une somme d'expériences et de visions du monde. Vers une vision fictionnelle conçue pour dire le réel.

Écrire, c'est un peu comme jouer aux échecs face à soi-même : il faut placer ses pièces, les faire se mouvoir avec intelligence et y mettre ses tripes et son cœur. Alors seulement, le lecteur qui assistera à la partie se sentira concerné, captivé et à la merci de ce talent précieux qu'est celui de faire vivre devant nous des personnages et des situations capables de nous soulever, de nous émouvoir , de nous passionner. Et transmette cette flamme qui animait les personnages à nos esprits, le temps d'une lecture, ou le temps d'une vie...

jeudi 2 novembre 2017

Gotham-zilla.

Batman – La nuit des monstres , un crossover en 6 chapitres entre les séries Batman, Nightwing et Detective Comics ( soit deux épisodes de chaque série, CQFD) a débarqué en VF à la fin du mois d’Octobre.
Il se situe entre les tomes 1 et 2 de ces 3 séries ( je parle des éditions VF of course ).

Souvenez-vous : lors des premiers numéros de Batman scénarisé par Tom King, divers personnages se donnaient ou tentaient de se donner la mort en parlant d’une tempête imminente et des monstres qui arriveraient avec elle.
Et bien, ça ne loupe pas, la tempête arrive et l’on devine au titre que les monstres seront également de la partie, ambiance !

Dans un souci de cohérence entre les séries, les scénaristes Tom King (Batman), Tim Seeley ( Nightwing) et James Tynion IV ( Detective Comics ) ont écrit le pitch de chacun de leurs épisodes et confié le tout au scénariste Steve Orlando pour qu’il écrive les 6 scripts.
La méthode est loin d’être bête car les dernières tentatives d’histoires gothamites impliquant plusieurs écrivains souffraient parfois de légers soucis : répétitions , faux-raccords ( oui, je sais, c’est une erreur de cinéma mais vous aurez saisi le concept ).
Batman Eternal et Batman&Robin Eternal avaient souffert de ces travers et chercher à les éliminer est des plus louables.

Alors que grondent les vents, que les vagues frappent les côtes et que la pluie tombe si fort que l’inondation de l’An Zéro risque d’être revue comme une anicroche, quelque chose s’anime dans une des morgues de la ville. La chair froide et flasque de quatre défunts s’anime, se réanime sous des formes monstrueuses. Ayant décidé d’aider à l’évacuation des civils de Gotham City ( parce que les forces de l’ordre sont des bras cassés même pour ça à Gotham il faut croire ) , Batman et l’équipe qu’il entraîne avec Batwoman sont confrontés à des créatures hideuses et destructrices. Heureusement que Dick Grayson passait par là pour filer un coup de main.






Sortir Batman (et sa famille/équipe) de leur zone de confort aussi. Si Batounet d’amour a l’habitude d’affronter des menaces autrement plus bigger than life avec la Justice League , le reste des héros de Gotham est bien plus souvent confronté à des vilains certes hauts en couleurs mais au final plus ou moins terre-à-terre. Cependant, le run récent de Scott Snyder avait ouvert des portes vers des folies visuelles parfois dingues, portées par le trait de Greg Capullo, qui s’était révélé l’homme idéal pour illustrer les démentes idées de son scénariste ( ses années sur Spawn l’avaient formé à cette mission).
Hélas, trois fois hélas … c’est de la merde. Orlando n’a pas le talent de Snyder, et les dessinateurs, interchangeables au possible de cette histoire, n’ont pas la moindre ambition narrative ou visuelle.


Un problème de forme et de mise en forme ainsi que de fond, aussi boursoufflé que le visage d’un ado boutonneux qui se serait porté volontaire pour porter les excroissances purulentes de toute sa bande d’amis.

Puisqu’il s’agit d’un crossover, il est de bon ton d’utiliser la majorité des personnages des séries impliquées. C’est donc pour cette raison que l’une des intrigues secondaires, à savoir planquer les gothamites dans des grottes et les faire surveiller par Orphan et Spoiler , est mise en place. Du remplissage pour caser nos deux héroïnes et démontrer leurs capacités à gérer sans l’aide des « grands » quand il le faut.
Pendant ce temps, Batman et Batwoman, en moto, font le tour des monstres en tentant de les abattre. Pendant au moins 4 chapitres.
Lancés à toutes berzingues, nos héros cousins germains font du surplace. Et vous n’échapperez pas aux sidekicks contaminés qui se transforment en abominations parce qu’on est plus à un cliché près. Mollement écrit, jamais divertissant ou intelligent, La nuit des monstres se paye le luxe de griller sa seule bonne idée pour en faire un spectacle Godzillesque étiré sur une longueur excessive quand un autre traitement pouvait faire ressortir la pertinence du propos développé par l’antagoniste qu’est Hugo Strange. Un Hugo Strange ridiculisé au possible et bien moins finaud qu’il ne devrait être.





Et alors que Gotham a subi en une nuit toute la destruction possible ( au pif, le dernier Godzilla + Pacific Rim ) , tout finit bien car la Justice League vient tout nettoyer et reconstruire en deux temps trois mouvements. Inutile et inconséquent , les rares bonnes idées d’exploration de la psyché de Bruce Wayne (provenant sans doute de Tom King ) sont malmenées et à peine développées. Triste constat pour un triste spectacle. Un faux pas gênant pour l’univers du Chevalier Noir.
D’autant plus gênant que le lecteur des séries (surtout les deux centrées sur Batman ) doivent en passer par là pour avoir la résolution d’une intrigue bien mieux entamée par Tom King et sans doute deviner quelques graines qui pousseront sous les mains vertes de James Tynion IV dans leurs séries respectives. Gageons que ce mauvais moment passé, la qualité sera de nouveau au rendez-vous. 

Dans cette débacle, il ne reste à sauver que les couvertures réalisées par Tim Sale, même celles de Yannick Paquette restent peu recommandables (et je l’imagine bien les dessiner dépité tant le bonhomme est talentueux en temps normal ).

Néanmoins, sachez que Batman face à des monstres difformes issus de la science folle ou même face à un être surnaturel n’est pas synonyme de bêtise crasse comme dans l’ouvrage qui nous a occupé : Urban a eu la bonne idée de ré-éditer « Batman et les monstres » & « Batman et le moine fou » de Matt Wagner dans un seul gros volume. Si vous les avez loupé lorsque Panini Comics avait les droits de DC Comics, c’est le moment de corriger cette erreur.



mercredi 1 novembre 2017

L’œil du privé.

Le cloud a explosé. Dans l’orage numérique qui en a résulté, toutes les données sont devenues accessibles. Celles que l’on exhibait et celles, plus obscures, plus intimes, que l’on cachait : nos notes cryptées, de nos recherches google  à youporn. Des familles se sont déchirées, des carrières ont été brisées, des vies broyées. 60 ans plus tard, l’anonymat est la denrée la plus précieuse et internet a disparu. Le 4éme amendement est exécuté de manière extrême, entrainant la disparition de la police au profit de la presse (le 4éme pouvoir), garante de l’information à diffuser ou non. Les paparazzi , détectives privés de l’époque, sont des criminels. P.I ( à lire en anglais, Pi aïe ) est l’un deux. Et lorsque sa nouvelle cliente est assassinée, c’est le début des emmerdes, comme dans tout bon polar (ou même les mauvais) qui se respecte.



Brian K. Vaughan est l’un des scénaristes américains de comics les plus intéressants du moment. Et probablement l’un des plus barrés ( avec Jason Aaron ). Adepte des concepts extrêmes ( une situation courante est disparait soudain ) qui lui permettent de scruter à la loupe des comportements sociologiques actuels, Vaughan semble se faire un malin plaisir à pointer les travers des sociétés non pas en nous moralisant mais en nous plongeant dans un monde différent qu’il nous s’agira d’appréhender au fur et à mesure.
Mais l’homme est un malin. Pour éviter de nous perdre, il va ré-utiliser des codes que nous connaissons. Ainsi, c’est tout l’univers des polars et romans noirs qui sert ici de matrice narrative. Le décorum change, les codes restent. Ainsi que les bonnes habitudes de l’auteur.




Qu’il s’agisse d’œuvres personnelles comme Y,le dernier homme, Ex-Machina ou Saga tout en passant par des univers qu’il n’a pas créé ( X-men ou Buffy ) , Vaughan a toujours pris grand soin de dépeindre des personnages multidimensionnels , ils ont un vécu, une histoire, une psychologie propre. Rien d’étonnant à ce qu’il ait préféré jouer avec Faith Lehane plutôt qu’avec Buffy Summers lorsqu’il livra 5 épisodes de la 8éme saison ,au format comic book, de la série centrée sur la célèbre tueuse de vampires et autres démons. L’on retrouve ce soin ici, avec une nuance : dans un monde où le droit au secret (plus qu’à l’oubli numérique, cet outil n’existant quasiment plus) et à l’anonymat en rue sont rois (via des moyens …surprenant, je vous laisse découvrir les choses ), les personnages , dont on devine un vécu au détour d’une case ou d’un dialogue, ne se livreront pas forcément facilement. Et réserveront même parfois quelques surprises.

Je parlais codes et décorum plus haut, arguant que les codes nous permettaient de nous y retrouver dans un monde fantasmé et différent du nôtre. Et bien c’est le cas : enlevez la couche futuriste et qu’avons-nous ? La presse papier est encore lue, la télé (la teevee) est présente dans tous les foyers et reste le divertissement de masse préféré de la population. Le retour des années 50 en 2076 , le nouvel âge d’or du roman à la Chandler (non, pas celui de FRIENDS). Mais tout en étant un regard posé sur le passé (avec une couche de polish ) , Vaughan n’en oublie pas de scruter l’avenir et ne fait pas l’impasse sur les conséquences de nos comportements actuels qui auront des répercussions certains et certaines répercussions.



Lui et son dessinateur, l’espagnol (ou catalan, dur à dire de nos jours puisqu’il est né à Barcelone ) Marcos Martìn , ont choisi de s’éloigner des clichés instillés dans l’esprit du public depuis le Blade Runner de Ridley Scott, chef-d’œuvre visuel à l’intrigue congrue. Si les gratte-ciels pullulent, c’est une approche plus propre et colorée que les nos deux compères nous livrent ici. Point de pluie éternelle ou de nuages noirs sur nos têtes ( le cloud a sauté après tout, non ? ) , la Californie est pleine de soleil et la lumière fait ressortir des couleurs parfois flashy voire excentriques. Les dessins de Martìn sont élégants, très fins mais non dénués de détails. Son découpage de l’action est lisible et agréable à suivre, parfois très inventif. L’ouvrage se présente dans un format inhabituel, à l’italienne : plus large que haut, comme en cinémascope. Après deux pages, on y est déjà habitué et ce n’est pas rédhibitoire.



La traduction est singnée Jérémy Manesse, que les lecteurs de comics en VF connaissent bien : il a travaillé (travaille encore ?  ) pour Panini Comics durant des années et étaient l’un des rares traducteurs à ne pas prendre l’eau dans cette barque ( non, un zodiac gonflé à l’hélium) qui résistent contre vents et marées en prenant pourtant l’eau. L’homme s’est fait la main sur quelques traductions casse-gueules où il était nécessaire de parfois inventer voir tordre la langue française pour coller au plus près d’un texte qui avait fait de même avec l’anglais. Hors, si la langue de Shakespeare se prête bien à ce genre d’écart, chez Molière, ça grince vite lorsque l’on sort des clous de manière trop voyante.

The Private Eye est donc une réussite, à défaut d’être un immanquable car il ne révolutionne rien. Il est carré, bien pensé, bien exécuté et possède autant d’âme que de message & discours sur l’actuel monde qui est le nôtre. Une utopie/dystopie post-moderne livrée dans un monde post-culturel. Cohérent avec son époque et avec les qualités de ses auteurs. Recommandé !