samedi 15 septembre 2018

Les mondes-miroirs.

On semble un peu trop souvent l’oublier, mais la SF et la Fantasy française se porte bien et plusieurs auteurs viennent rappeler qu’ils n’ont rien à envier à leurs collègues anglo-saxons plus vendeurs et plus réputés.
Et en cette rentrée tant scolaire que littéraire, les éditions Mnémos misent sur le roman de Vincent Mondiot & Raphaël Lafarge, Les mondes-miroirs.

Elsy et Elo ont grandi ensemble dans les rues malfamées de la grande cité-état de Mirinèce. Mais leurs chemins ont pris des tournures différentes. Elsy est devenue une mercenaire à la tête de sa propre (petite) agence tandis qu’Elodianne a gravi les échelons sociaux en accédant à l’une des castes les plus respectées , elle est devenue magicienne au service de l’état. Tentant vaille que vaille de se croiser au minimum une fois l’an, Elo et Elsy vont être amenées à travailler ensemble lorsque les blasphèmes, des créatures hideuses et cauchemardesques commencent à servir de vecteur pour de sanglants attentats.

Mondiot & Lafarge attrape le lecteur dès le début en les plongeant eux et deux des personnages principaux dans une course folle entre une calèche et des créatures contagieuses. Très cinématographiques, l’écriture ne s’encombre pas de longues phrases pompeuses qui auraient pu certes faire frémir les neurones mais également faire décrocher le lecteur de l’action. Il faudra attendre presque  150 pages pour que le roman retrouve alors ce même souffle. Dommage ? Oui, un peu bien entendu. Mais les auteurs vont poser, non sans talent, et dérouler leur univers foisonnant et particulier.
Ne cédant pas aux sirènes d’une fantasy classique ( à la Tolkien et ses innombrables suiveurs ) en refusant de placer les pièces de leur jeu sur un échiquier rappelant le Moyen-âge central. Nous sommes dans une sorte de reflet de la révolution industrielle : l’état n’est pas aux mains d’un monarque tout puissant mais d’un ancien révolutionnaire, le progrès a creusé les inégalités, les castes sont plus visibles, les presses impriment journaux , illustrés et romans rappelant l’âge d’or des comics, des pulps et des penny dreadfulls. Le monde n’est pas manichéen, les zones de gris sont presque aussi nombreuses que dans Game of thrones.
Œuvre de notre temps, des mots comme terrorisme ou attentat viennent ponctuer les phrases et les raisons comme les personnes derrière ces attaques sont impossibles à ne pas comparer en partie à ce qui se passe dans le monde réel.



Les auteurs se montrent également originaux et imaginatifs pour décrire la magie de leur univers. Oubliez les Merlin, Gandalf et autres Harry Potter, le système magique en place est bien plus complexe et spécialisé. La magie est divisée en plusieurs branches et rares sont les élus à cumuler plus d’une spécialité. Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir mais je n'avais pas trouvé de mécaniques magiques si originales depuis Sabriël de l'australien Garth Nix ( mangez-en, c'est de la bonne).
Et non, Elo, l’héroïne , ne souffrira pas du cliché d’être l’une des seules à à avoir multiplier les talents. Elle n'est pas une nouvelle Hermione Granger,et c'est tant mieux tant la saga de Rowling a fait du mal au fantastique sur le long terme.
Les personnages sont fouillés, ont des qualités, des défauts , des rêves et des regrets. Tous ne sont aussi incarnés que d’autres mais tous ont une personnalité bien définie qui les rend attachants, détestables, intrigants mais aucun ne laissera indifférent.
Plusieurs scènes de flash-backs viennent nous éclairer sur le passé de plusieurs protagonistes et offrent de creuser les regrets, les attentes déçues et les espoirs de certains personnages, venant expliquer sans lourdeurs leurs actes sans pour autant les excuser. Mondiot et Lafarge nous offre de comprendre aussi bien les héros que les vilains. Comprendre, après tout, n’est-ce pas la meilleure façon de saisir le problème et d’ensuite tenter de lui trouver des solutions ?

On regrettera peut-être quelques facilités narratives qui fleurent bon l’écriture pour la jeunesse dont provient Vincent Mondiot ou quelques ellipses alors que les personnages allaient entamer des scènes chargées émotionnellement. Gageons que ces petites scories disparaîtront de la plume des auteurs dans l’avenir. Un avenir qui pourrait se dérouler dans le même univers tant l’ont sent que malgré sa nature d’aventure isolée, cet univers est trop vaste et intéressant pour ne donner naissance qu’à un one-shot.
Après La Crécerelle de Patrick Moran ( qui employait lui aussi une magie des plus originale) , encore un nouvel univers que l'on attend de retrouver au plus vite !


Allez, s'il fallait vraiment trouver un gros défaut à ce livre, ça serait dans la peste éditoriale transformant " ça a " en "ç'a" , idiotie impie qui nie la double prononciation de la noble et vénérable première lettre de l'alphabet. Pire qu'une faute d'orthographe, une faute de langage qui ne cesse de se répandre dans l'édition française et qui ne reflète même pas un usage vocal. De quoi faire suffisamment tiquer pour décrocher de la lecture en pestant devant une manie au mieux ubuesque.

mercredi 5 septembre 2018

Le cinéma ne suffit pas / motus non sufficit

Après un second tome plus couillu que le premier mais toujours un peu trop désincarné à mon goût,James Bond revient chez Delcourt.

Mais étant en retard (le présent tome est sorti fin mars), je ne vous entretiendrai pas du volume 4 mais bien du 3, lui qui voit débarquer une nouvelle équipe créative.
Adieu donc Warren Ellis et Jason Masters, bienvenue à Andy Diggle et Luca Casalanguida.

Diggle est connu dans le monde des comics pour avoir écrit Losers, un comic book d’espionnage sévèrement burné et assez jouissif.
Malheureusement, il aussi frôlé le titre de fossoyeur de Daredevil lors de son court run sur l’Homme sans peur. MAIS ! Les héros britanniques pur jus semblent lui permettre de remonter son niveau, à l’instar de son passage sur Hellblazer.


Warren Ellis, lors de ses deux aventures Bondiennes, n’avait pas laissé un souvenir impérissable malgré des qualités indéniables : une connaissance tant du Bond littéraire ( qui est d’ailleurs bien plus LA référence de cette série de comics ) et de la saga filmique.
Il avait introduit un Bond brut(e), machine à tuer visuellement raccord avec le héros imaginé par Fleming ( vous avez déjà entendu parler de ses cicatrices sur la joue droite et la main gauche dans les films vous ? ) et laissez libre court à son imagination en matière d’inventions de SF injectées dans l’univers haut en couleurs de 007 ( Ellis est un passionné de technologies ).

Diggle ne cherche pas à éjecter le boulot de mise en place de Ellis mais il va faire les choses à sa façon.
Une façon plus prenante.
Au contraire de Warren Ellis qui préfère se donner à 100% sur ses créations personnelles et laisser un pourcentage bien plus faible sur les boulots de commande ( ce qui le place de toute façon bien souvent dans le haut du panier ), Diggle n’a pas ce genre de méthodes et décide d’écrire en bon petit soldat zélé mais pas dépourvu d’identité.

Commençant comme il se doit par une séquence introductive qui lancera toute la machine, Diggle place Bond au cœur d’une mission d’infiltration et de documentation qui tourne court, son permis de tuer ayant plus servi que prévu.
Placé sur une autre affaire bien moins prestigieuse, 007 se retrouve à devoir faire du babysitting pour Bernard Hunt, marchand d’arme ayant connu Andrew Bond, le père de l’agent secret. Bond y fait la connaissance de la vice-présidente de l’entreprise HE ( Hunt Engineering ), Victoria.
Une attaque terroriste contre Hunt, commanditée par une personne inconnue dont le nom de code est Kraken, viendra lier l’affaire en court et la première scène.
De Caracas à Dubaï, de quartiers pourris aux bars les plus fous et exotiques, l'enquête de Bond le fera voyager, c'est le minimum syndical quand on porte le matricule 007.







Diggle nous livre un très bon Bond. Malin, rompu aux arts de la guerre et de l’amour, cultivé. Il creuse également un peu son passé dans la marine royale britannique, jouant avec la mythologie du personnage à l’heure où le cinéma tente de lui en créer une nouvelle ( Skyfall ) sans jamais vraiment creuser les bases du personnage.
Coup fourrés, pièges mortels que l’on ne voyait pas toujours venir, voiture suréquipée, Hammerhead remplit habilement le cahier des charges de ce que l’on attend d’un 007 et joue avec ce qu’Ellis avait insufflé dans l’ADN de la série de comics pour ne pas être une simple copie du Bond de cinéma mais bien une incarnation dessinée suffisamment indépendante de son homologue le plus connu et apprécié.

Les dessins de Luca Casalanguida sont bien moins « figés » que ceux de son prédécesseur et offre un dynamisme certain tant aux scène d’action qu’au simple palabre. Loin des illustrations glacées des deux précédents tomes, Casalanguida offre des planches d’où émanent une sensation de mouvement, rendant l’ensemble vivant et ce même lorsque la mort rôde. Les couleurs évitent les aplats des tomes précédents ( qui donnaient l'impression que les ombres n'existaient pas dans le monde fantastique de l'agent secret le plus célèbre de sa gracieuse majesté ) donnent dès lors un peu plus vie aux protagonistes.




Pourtant, résumer Hammerhead à un simple récit d’action bien troussé serait réducteur tant il pose, en filigrane pas trop difficile à discerner , des questions sur le nationalisme, le patriotisme et le terrorisme intérieur. L’art d’un blockbuster au service pas très secret de la métaphore et des interrogations de notre époque.

Ce volume a par ailleurs la particularité d’être lu de manière indépendante, inutile d’avoir lu les précédents pour l’aborder. Bref, un point d’entrée (pour ceux qui voudraient éviter la période précédente moins aboutie ) dans cette série qui se bonifie donc avec le temps. On attend impatiemment de lire le tome 4, Killchain.

 L'amour en avion, une autre définition de s'envoyer en l'air. Quel coquinou ce James...