vendredi 17 février 2017

Step Back in Time # 2 : 65 millions d'années pour le réaliser.

Il y a un avant et un après.
Il y a des événements qui changent les choses, qui changent le regard.
Rares sont les personnes qui peuvent se vanter d’avoir empiler les « avant/après »
Steven Spielberg est de ces personnes.
Il y a un avant Jaws et un après.  Il a inventé le blockbuster ! ( ne jetez pas la pierre, il n’est pas responsable de ce que les autres ont pu en faire).
Il y a un avant E.T et un après. Il a mis fin aux délires d’invasion alien au cinéma ( Independance Day ? De la merde que vous ne regardez plus, même les chaines télé miteuses ne le programment plus. )
Il y a un avant Jurassic Park et un après.  Et lui, va tout changer. En même temps que les dinosaures font tomber les barrières de leurs enclos, les réalisateurs feront s’envoler celles de leur imagination. Tout devenait possible.
Mais je brûle les étapes, pardon.

Nous sommes à la fin des années 80, début des années 90. Spielberg est alors une machine de production à lui tout seul. Il a enchaîné La dernière Croisade, Always et Hook s’apprête à sortir pour le malheur de tous ( je ruine votre enfance ? Pardon. Vous le regardez encore souvent d’ailleurs ? Ah tiens, comme c’est étrange).
Son activité de producteur est à la hausse et il a même des billes dans des séries d’animation de la Warner ( les Tiny Toon, les Animaniacs, et j’en passe). Avant James Cameron, le roi du monde était un petit barbu de Cincinnati ! En alors que Hook est presque fini, Spielby a déjà les yeux vers son futur. Sans se douter qu’il allait défricher celui de son média, le cinéma.




Son prochain projet ? E.R, une histoire centrée sur les heurts , bonheurs et malheurs d’une équipe d’urgentistes dans un hôpital . Le scénario est écrit par Michael Crichton, auteur de romans à succès. Alors que nos deux larrons, amis dans le civil, discutent, Steven le questionne sur son prochain roman. Une histoire de dinosaure dans un parc d’attraction qui déraille (oui voila, ça ressemble à Westworld à la préhistoire, bien vu ! ) .
Les yeux s’écarquillent. L’excitation guette.
Spielberg n’en a plus rien à cirer de ses urgentistes et Crichton pourra aller vendre son scénario à la télévision. Ça révélera George Clooney ( l’homme qui a failli faire tomber Batman mais qui a relevé l’action Nespresso à la bourse ! ).







Spielberg veut réaliser un film tiré d’un roman même pas encore finalisé ! Et ça urge, parce que E.R devait être relativement facile à tourner, où du moins rapide ( unité de temps et de lieux minimale , ça aide pour mettre en boîte rapidement ) et que tonton Steve, il a La liste de Schindler qui commence à se profiler. Un projet lourd, à la logistique monstre pour lequel Spielberg aura besoin de temps pour le finaliser au mieux.
Crichton planche sur le scénario, aidé par David Koep, en même temps qu’il termine son livre. Universal, producteur de Schindler, remporte la guerre entre studios pour l’acquisition des droits. Les deux films sortiront la même année. Deux films diamétralement dissemblables ? Et bien nous verrons plus loin que non.
Il y a deux choses qui stimulent Spielberg plus que de raison à se pencher sur Jurassic Park.
Petit A , Steven Spielberg est issu d’une génération de cinéphiles. Des films l’ont fait rêver étant gosse et voila l’occasion de rendre hommage aux effets de Ray Harryhausen en général et à King Kong en particulier !




Petit B , le thème central du film est le même que La Liste de Schindler.
Un thème qui a traversé la filmo de Spielberg et qui continue de le faire aujourd’hui !
Que nous montre Jurassic Park ?
Dans un lieu coupé de tout, un petit groupe d’individus a isolé une espèce entière et entend la régenter comme bon lui semble. Ce groupe est déshumanisé par la machine bureaucratique qu’ils sont devenus. Et nient la nature vivante même des prisonniers.
D’aucuns se sont adaptés, d’autres vont saisir la chance de se rebeller et de vivre libreq quand l’occasion se présentera sous la forme d’un chaos total.
C’est Jurassic Park dont les dinosaures vont se montrer peu dociles quand Dennis Nedry coupe le système et provoque le chaos.
Ce sont les juifs de Varsovie (certains du moins) qui vont tenter de survivre et de s’évader quand leur prison sera assiégée par l’armée allemande provoquant un chaos dans les rues et les habitations.
Il y aura des morts mais la vie trouvera son chemin.

La machine non-humaine qui tente de réguler la vie ,voire même de la broyer, est un thème cher à Spielberg et on le retrouvera dans d’autres films postérieurs, comme Minority Report par exemple, ou même la Guerre des Mondes.
Et cette machine déraille toujours, elle se fait bouffer de l’intérieur. Voila la croyance de Spielberg qui transpire même dans ses films où il montre bien qu’il n’a plus confiance en l’humain.
Parce que sa conviction est ancrée. Voila pourquoi Jurassic Park est cohérent dans la filmo de Spielberg. Voila pourquoi toute sa filmo est cohérente !


Bon, cet aparté idéologique étant derrière nous, revenons à nos dinos !

Donner vie à des monstres préhistoriques , voila qui a de quoi être excitant…et flippant. Pas le droit à l’erreur. Fini le temps de la stop-motion belle mais voyante ( les mouvements doivent être fluides) ou du déguisement de lézards vivants grimé en dinosaures fantaisistes ( diantre, le public a vu Le petit dinsoaure et la vallée des merveilles ! et sait à quoi doit ressembler un dino au ciné…qui a produit ce film déjà ? ) !
Mais les défis techniques, Steven connaît et il sait où s’adresser : chez ILM, la boîte à effets spéciaux de son copain George (Lucas).  Et c’est là que l’histoire va se jouer. C’est là que l’analogique va rencontrer le numérique. C’est là que l’évolution va se mettre en marche.
Les premiers cinéastes étaient des Géants. Ils ont construit des mondes sans avoir de repères sur l’art qu’ils inventaient.
Les seconds ont vu les films et on imaginés l’avenir : ils étaient doublement des voyants.
Spielberg est de ceux-là. Et son film va lancer un nouveau mouvement. L’évolution se base sur…( allez les gars, ça fait 17 ans que les films X-men en parlent…) la mutation ! Il est là, le temps des mutants débute.  ( cette réflexion est en partie basée sur les titre des trois très gros essais de Pierre Berthomieu aux éditions Rouge Profond ).

Quand une espèce plus évoluée apparaît, elle entraîne la disparition de sa cousine moins adaptée. Mais là, Spielberg ne sait pas encore qu’il va faire tomber le premier domino.
Il pénètre dans ILM en se disant que l’animation stopotion a fait d’énorme progrès et qu’il aura sans doute besoin de gros robots bien balèzes qui ne tomberont pas en panne comme son foutu requin presque 20 ans auparavant !


Bon, là, petit aparté, oui encore !
Les ennuis mécaniques de Bruce ( le requin ; Spielberg l’a nommé ainsi en hommage à son avocat…true stroy ! ) ont fait dire que Spielberg a retourné ce soucis à son avantage en lui permettant de repenser sa mise en scène basée sur la suggestion plus que sur l’illustration.
Ce n’est qu’en partie vrai. Dès le début, Spielberg voulait montrer le requin tardivement pour maximiser sa première apparition. Les soucis techniques l’ont poussé à devoir repenser plusieurs séquences où le requin était prévu pour qu’elles s’insèrent dans cette démarche suggestive ( ce qui a débouché sur un dépassement de temps de tournage et de budget par la force des choses).
Ridley Scott s’en inspirera pour Alien, tout comme il s’inspirera du début de Saving Private Ryan pour l’ouverture de Gladiator. C’est la différence entre un génie et un mec hyper talentueux : y en a un qui passe toujours un peu avant l’autre.

Pour ses "Dents de la Terre", Spielberg ne veut pas revivre les frustrations de ses Dents de la Mer. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Jurassic Park n’est pas là pour effacer les affres du passé (et digérés) de Spielberg ni pour faire le minimum syndical en sachant que le public viendra sans aucun doute voir une «  resucée » du requin sous une nouvelle forme.
Les deux films s’ouvrent sur une attaque monstrueuse montée, pensée, mise en scène différemment et avec l’énergie qui convient au projet. Il y a des points communs mais encore une fois, je me répète : la filmo de Steven Spielberg est d’une cohérence rare dans ses thèmes et ses approches.







Bref, Steven sait ce qu’il lui faut et il discute des modalités. Et le jour des premiers essais, tout fonctionne. C’est beau, génial, le film va se faire avec de bonnes vieilles méthodes qui ne subissent plus les accrocs d’antan.
Mais…mais…c’est là qu’entre en scène Dennis Murren.
Murren sort de deux films de James Cameron : Abyss et Terminator 2. Et certains effets ont été créés par ordinateurs. Pas super longs en temps de présence à l’écran mais assez bluffant pour être remarqués. Et Murren en est convaincu, cette méthode en a dans le ventre. Il propose à Spielberg de lui démontrer sa certitude et concocte avec son équipe une séquence mettant en scène le T-Rex. Spielby est bluffé. L’animation est au top et demande moins de lourdeurs dans la réalisation pour insérer les dinos. L’option stop-motion est écartée mais l’animateur Phil Tippet est embauché dans l’équipe de Murren . Après tout, ils ont besoin de références pour animer les mouvements. La nouvelle espèce possède toujours des attributs de l’ancienne et la transition entre les deux est ici pacifique. Mais pour tout un tas de séquences, Spielberg a besoin de robots. Et c’est là que va résider le tour de force.

L’alternance des techniques ! Utiliser le bon outil au bon moment à bon escient. Un plan nécessite un robot ? On prend le robot, un plan a besoin de fluidité ? On prend les images de synthèses. Il faut penser bien en amont les plans et comment ils devront être tournés, et avec quoi ! C’est ce travail qui rend le film si fort visuellement encore aujourd’hui ( ce film a 24 ans et la met encore minable à pas mal de films récents. Quelles sont leurs mauvaises excuses ? )  alors que moins de 15 minutes d’images de synthèses sont en tout utilisées dans le film.  Et chacune sont marquantes, chacune a marqué les esprits ! Quel film actuel peut se vanter de ça ? Et elles ne sont pas marquantes que parce qu’elles sont belles et innovantes pour l’époque. Non, elles marquent parce que la mise en scène et le montage prépare le terrain avant leur apparition.




Le brachiosaure qui apparaît ? Juste avant , la caméra va s’attarder sur les visages et les réactions de Grant et Sattler. Puis paf, ça coupe sur les dinos au loin ! Ensuite seulement on embraye sur Malcolm et son cynisme ( sa note d’humour enfonce le clou ! " Il y est arrivé ce vieux dégénéré ! ")


Le T-Rex s’évade ? Un verre d’eau qui tremble, une chèvre morte qui tombe sur le toit de la voiture, une patte sur un cable et BOUM ! Les piliers tombent, le Roi sort de son antre ! Et le public retient son souffle. Plusieurs fois sur le même film.
Tous les successeurs de Spielberg sur la franchise, je dis bien TOUS, se ramasseront dans les grandes largeurs quand il s’agira d’introduire des menaces gigantesques.
Le navet Jurassic Park III et le nanar Jurassic World ne retrouveront jamais la force évocatrice de Jurassic Park.  Au lieu de se demander comme refaire l’exploit Jurassic Park (impossible, même pour le papa de la chose), la question aurait du être « Que pouvons-nous apprendre des réussites de The Lost World ? » .

Le cinéma étant un art collectif où le réalisateur ( dans le meilleur des cas ) est le capitaine du navire et ses matelots et gradés occupent des postes plus ou moins importants. Les premiers auxquels on pense sont les acteurs ( car nous les voyons à l’écran ).  Le casting est bon, solide. As usual, Spielberg sait tirer vers le haut les acteurs plus jeunes sans rendre leur jeu crispant.
Jeff Goldblum est aussi agaçant que cyniquement amusant dans le rôle de Ian Malcolm et Sam Neill joue un Alan Grant presque désabusé par son métier et la fin annoncée de celui-ci avec l’arrivée du parc jurassique. La rumeur prétend que Spielberg devait initialement tourner avec Harrison Ford qui aurait troqué son rôle d’archéologue pour celui de paléontologue. Je me disais aussi que les chapeaux des deux héros se ressemblaient.



Mais pour voir les acteurs, il faut exciter le pellicule. Et c’est le boulot du directeur de la photographie. Ici, c’est à Dean Cundey qu’il incombe de mettre en lumière les décors.
Cundey n’est ni le meilleur directeur photo ni le pire. Il sort d’une autre collaboration avec Spielberg, Hook. Son approche naturaliste ( dans le sens où sa mise en lumière donne l’impression de voir la réalité nue, comme les superbes clichés du National Geographic par exemple ) aura été catastrophique sur Hook : tourné en studio, son approche de la lumière met en avant que tout est faux et chiqué ! Neverland aurait dû être une Terre du Milieu plus petite et sous LSD, pas un studio ultra friqué mais en toc ! Ce genre de chose peut disparaître grâce à une bonne photo, les gars sur Star Wars et Alien 1 et 2 n’ont fait que ça ! Mais sur Jurassic Park, le choix est payant !

Belles comme le papier glacé du magazine aux couvertures  jaunes cité plus haut, elles donnent l’impression de se balader dans un joli DisneyLand ambiance jungle bien entretenue. Et quand le spectateur se sent comme chez Mickey, tout se détraque et l’impact est renforcé. L’ambiance n’était pas à la peur ou à l’horreur. Et quand ces dernières débarquent, l’effet est maximisé au possible. La pellicule toute jolie se trouve entachée, comme le sang, la tension et le suspens viennent engluer l'image comme du venin de dilophosaure sur une proie !




Mais Spielberg devra noter ses intentions car il ne peut être présent pour l’ensemble du montage.
Il doit partir tourner La Liste de Schindler. Mais à qui laisser son bébé ? À un exécutif du studio ? Non !
Spielberg a un ami. Réalisateur avec un attrait phénoménal pour le montage.
Quelqu’un de carré, qui sait bosser dans les délais ( c’est lui qui inculquera cette notion à Spielberg d’ailleurs. Lui qui dépassait temps et budget sera désormais un gars capable de boucler ses tournages avant la date finale fixée après avoir bossé avec son ami ).
Quelqu’un dont le travail sur Jurassic Park sera méconnu mais cité au générique dans les remerciements : George Lucas.
Lucas va superviser le montage pour son pote en suivant ses instructions et en apportant sa science au projet. L’histoire ne dit pas quelles scènes furent sauvées ou sacrifiées ni par lequel des deux.



Et en l’état, même si Spielberg avait eu le temps de rester, le film ne serait sans doute pas différent. Mais Lucas a sauvé les délais pour Spielberg. Et quand il a vu les résultats , Lucas s’est dit «  Bon sang, ça y est, la technologie pour les épisodes 1 à 3 de Star Wars est prête ! » . Un coup de pouce pour un ami en forme de «  je t’ai laissé mes plans et les pièces, monte-moi cette commode Ikéa » allait lancer le retour de la Force et des Jedi au cinéma…mais ça, c’est une autre histoire !

John Williams, fidèle compositeur de tonton Steven rempile pour cette aventure. Si son thème musical est beau et reste en tête, on ne peut que s’étonner du manque d’ampleur de sa composition. Trop sage, trop convenue. Alors oui, sage et convenue pour du John Williams c’est toujours quelques coudées au-dessus de pas mal d’autres mais au vu des sujets et de la taille du film, on pouvait s’attendre à plus pêchu ! Il se rattrapera et vraiment pas qu’un peu sur The Lost World, une des B.O les plus abouties et qui s’écoute encore d’une traite en CD !

Jurassic Park aura marqué les esprits. Il aura marqué le public, les professionnels ( 3 Oscars !)…mais il aura marqué le cinéma. Il est le film qui a dit «  Désormais, la seule limite de notre media, c’est notre imagination. Les outils sont là, faites marcher vos neurones. » Quel dommage que tant de films ne se reposent sur ses merveilleux outils sans réfléchir sur la façon de s’en servir correctement. Mais cela rend les pépites et les travaux honnêtes et passionnés de certains réalisateurs bien plus puissantes.
Et ces films-là, ils vous apportent quelque chose.

Vous entrez dans la salle de cinéma avec votre paquet de pop-corn et quand les lumières s’allument, vous constatez que vous n’en avez presque pas mangé ! Si plus de films avaient ce pouvoir-là, le taux de cholestérol de l’occident diminuerait et les consciences s’élèveraient peut-être un peu plus ! Non, pensez-y. Vous en connaissez beaucoup vous des films qui vulgarisent la théorie du chaos et l'effet papillon comme ça ou qui change à vie votre vision des dinosaures et des oiseaux ?



Le numérique se projette sur l'analogique. L'image est simple, belle, parlante !






jeudi 16 février 2017

Le cœur de la forêt.

Retour dans les bois des Rhyope avec Lavondyss, second tome du cycle La Forêt des Mythagos de Robert Holdstock.

Quand Steven Huxley est entré dans la forêt pour retrouver son frère Christian,il n’était pas seul. Accompagné par l’aviateur Harry Keeton, Steven a erré entre les arbres avec lui avant que leurs routes ne divergent.
Tallis Keeton , la jeune demi-sœur de Harry , en est persuadée : son frère est vivant , perdu, quelque part au fond des bois. Mais avant de pouvoir s’aventurer à la recherche de son cher frère, Tallis va subir d’étranges initiations. Et seulement alors, pourra-t-elle atteindre le cœur de la forêt : Lavondyss.

Alors que le premier roman du cycle était constitué de morceaux de journaux intimes et de narration à la première personne, Lavondyss opte pour un narrateur omniscient. Holdstock en profite pour augmenter le niveau de jeu littéraire en ciselant ses phrases comme un artisan maniaque.
Le revers de la médaille, c’est que la première partie du récit, dévolue à la découverte du personnage principal et à poser les bases du récit peut sembler longue.
La plongée dans la psyché de Tallis est totale mais il s’agit de la vie d’une jeune fille dont la vie est parfois ponctuée de faits étranges…faits qui iront crescendo bien entendu. La lenteur du roman , si bien écrit soit-il, peut rebuter. Surtout qu’il ne se passe pas grand-chose mais Holdstock ne nous fait pas languir pour rien. Toute cette partie est belle et bien nécessaire et vitale à la compréhension de la seconde partie qui se déroule de plein pied dans les bois étranges où les mythes et les légendes contenues dans l’inconscient humain prennent vie.

Une fois entré dans le forêt, le récit s’emballe sans pour autant perdre en dextérité d’écriture. Le phrasé reste travaillé comme avant et nous plonge dans un océan vert fait de bois, de feuilles mortes et d’hivers mortellement dangereux. Le style et l’écriture atteignent bientôt un tel niveau que l’on vit un trip sous LSD sans les effets de la synesthésie. On sent, on respire l’humus, les poils du dos se hérissent , conscient que l’on est d’avancer dans un territoire qui n’est plus celui de l’homme. Et plus notre héroïne progresse, plus l’auteur fournit des concepts bien plus dangereux et vicieux que lors du premier roman. Les mythes qui prennent vie ne sont qu’un danger parmi d’autres dans cet austère environnement où le temps ( tempus , pas la météo ) lui-même semble obéir à des règles étranges qui font passer la relativité appliquée pour du pipi de chat.



Refusant la facilité, Holdstock va mettre les nerfs de Tallis , et les nôtres, à rudes épreuves et fera passer les passages en forêt de Princesse Mononoké pour une agréable balade romantique ou le viol par les plantes dans Evil Dead pour un pic-nic en famlle.




Il partage en outre un autre point commun avec le cinéma de Miyazaki : inutile de chercher une fin en happy end où le sacrifice emporte tout sur son passage et offre un retour au bercail à la Disney. Non, la vie est dure, la vie est parfois injuste mais surtout, la vie n’est pas finalité en soi. Elle n’est qu’une partie d’une histoire plus vaste qui nous échappe. Et ceci n’est que le second tome d’une histoire aux ramifications qui rappellent les branches d’un arbre plusieurs fois centenaires.
On quitte cette forêt avec une certitude absolue : nous y remettrons les pieds et nous serons de nouveau démunis face à elle et aux êtres, de sang ou de sève, qui la peuplent.



dimanche 12 février 2017

Chevalier Noir et chevaliers d'écailles.

Arrivée en VF du crossover Batman & les Tortues Ninja ce mois-ci chez Urban Comics dans leur
collection « Urban Kids ». À priori, ces lascars animaliers n’avaient pas vraiment de raisons de se rencontrer. Erreur, les points de convergence abondent. Mais reprenons du début : qu’est-ce qu’une tortue ninja ?

Apparues en 1984 et créées par Kevin Eastman et Peter Laird, les Tortues Ninja sont les héros d’une bande-dessinée autoéditée conçue comme un pastiche des comics ultra-violents de l’époque. En effet, le côté désuet des comics tend à s’estomper et les auteurs ont une cible dans leur ligne de mire : Daredevil. Repris depuis quelques années par Frank Miller qui refondera le personnage et son univers, Daredevil ne laisse plus indifférent. Les auteurs entendaient parodier les comics de leur temps. Les origines des tortues ( à l’époque car il ya  eu refonte depuis quelques années ) sont ainsi intimement liée à celles de Daredevil mais sans que le nom du héros et des personnages ne soient jamais cités ( questions de copyright ).



Matt Murdock, le futur Daredevil, est un jeune adolescent lorsqu’il sauve un vieil aveugle d’un accident impliquant un camion. Ce dernier contenait des déchets radioactifs et une partie du chargement se répandit. Les yeux de Matt furent touché et il devint aveugle…mais l’étrange produit multiplia ses autres sens.
L’histoire des tortues commence de la même manière mais nous apprend que le produit s’est également déversé dans les égouts, entrant en contact avec un vieux rat de compagnie ayant fui la scène du meurtre de son maître japonais et quatre bébés tortues de mer. Petit à petit, les animaux grandirent et prirent forme humaine. Le vieux rat ayant observé son propriétaire répéter ses mouvement d’arts martiaux entraîna les tortues et les nomma des noms de quatre maîtres de la Renaissance : Leonardo, Michelangelo ; Donatello et Raphaël.  Alors que Daredevil affronte un clan ninja appelé La Main ( The Hand), les Tortues auront fort à faire avec le clan des Foot ( Le Pied ) mené par le redoutable Shredder, l’assassin de Hamato Yoshi, le propriétaire du rat Splinter.
Bien que n’ayant jamais vraiment eu une série pérenne et ininterrompue, les Tortues ont toujours su garder une certaine popularité dans la pop-culture et ce malgré les récents reboot WTF et les deux films produits par Michael Bay.



Bref, revenons à nos chiroptères !

Divers labos de Gotham City sont attaqués de nuit par des ninjas. Batman remonte la piste et tend un piège aux voleurs au sein même de Wayne Enterprise. C’est là qu’il fait la connaissance des Tortues et de leurs ennemis, le clan des Foot. Le clan et les tortues sont arrivés à Gotham en traversant un pont interdimensionnel et tous cherchent à rentrer chez eux. La rencontre est arbitrée par James Tynion IV , scénariste ami et protégé de Scott Snyder (auteur d’un run si pas en tous points remarquables en tout cas remarqué sur Batman ) et le dessinateur Freddie E.Williams II ( y a plus de Jr ou de ixième du nom aux States, des chiffres directement, comme à Hollywood).



Le scénario suit un schéma classique : ils se rencontrent, ils se castagnent et ensuite ils s’allient face à la menace commune. Je soupçonne Tynion d’avoir eu le cul entre deux chaises : plaire aux adultes et être accessible aux kids. Ainsi, on utilise un schéma simple compréhensible par tous et accepté par tous ( les enfants parce que ce n’est pas compliqué de monter en épingle un quid pro quo aussi basique et aisément résolvable et les adultes car ils sont généralement habitués à cette structure ). Mais Tynion a beau être l’ami de Snyder, il n’a pas le même talent et tout en ayant de bonnes idées, il ne saura en tirer pleinement profit.
Il introduit le fait que l’action se déroule aux alentours de l’anniversaire du meurtre des Wayne et que Batman cherche à éviter d’y penser en bossant bien plus ces jours , enfin, ces nuits-là. Il réalise aussi les points communs entre les Foot et la Ligue des Ombres dirigées par Ra’s Al Ghul mais n’en tire pas une menace bien plus féroce pour nos héros.
Le tout se lit néanmoins sans déplaisir mais sans surprise durant les quatre premiers chapitres. Les deux derniers, quant à eux, tombent dans la facilité et les délires Putain Le Quoi les plus primitifs des deux licences ici exploitées. Le tout se termine dans un vomi de guimauve pleine de bons sentiments où les esprits les plus robustes apprennent à faire preuve de souplesse et à s’apprécier plus que de raison.


Les dessins de Williams sont situés entre la caricature pure et simple et l’envie de coller à une ambiance sombre et glauque. Là encore, la carapace entre deux chaises se sent à plein nez et pue comme une soupe de tortue qui aurait tourné. Jamais vraiment accessible pour les enfants et jamais vraiment plaisant pour un adulte avec un minimum d’estime d’esthète, le dessinateur compense avec un découpage sans accroc mais sans aucune prise de risque ou composition qui décrocherait la mâchoire au point de croire qu’elle vient de se ramasser un mawashi-geri dans les gencives !



Curiosité pour fans des Tortues et du Croisé à la cape, Amère Pizza ( c’est le titre VF ) laisse donc une drôle d’impression dans la bouche. Comme celle d’avoir mangé une pizza surgelée industrielle. Tout ce que l’on veut est dedans mais l’exécution est tellement fade et facile qu’on oublie très vite ce que l’on a ingéré. Il y avait moyen de faire bien mieux et on ne me fera pas croire que DC Comics et IDW (l’éditeur actuel de Teenage Mutant Ninja Turtles) n’avaient pas la possibilité de mettre sur pied une meilleure équipe.

mardi 7 février 2017

La La Land : métaphysique des c(h)œurs.

« La La Land : Avoir la tête ailleurs, dans sa propre petit bulle. »

Damien Chazelle est un jeune réalisateur , 31 ans , qui avait déjà un peu secoué son monde avec Whiplash où il résolvait la question «  comment filmer la musique ? » (entre autres choses). Le revoici avec une comédie musicale , continuant d’explorer des thèmes abordés précédemment. Ah , ça en fait un auteur si l’on croit la définition de François Truffaut ( hé hé, y en pas mal en fait des auteurs chez les ricains, faut pas croire. Le cinéma d’auteur, c’est pas juste une caméra fixe pendant un quart d’heure qui filme le vide d’une petite cuisine dans un appartement miteux ou parisien).

Mia Dolan est serveuse dans un café intra muros à des studios hollywoodiens. Elle rêve de devenir actrice et vogue de casting en casting comme de désillusion en désillusion.
Sebastian est pianiste fan de jazz. Lui aussi a un rêve : ouvrir son propre club de musique. En attendant, le bougre vit comme pianiste d’ambiance où son talent d’improvisation en free jazz n’est ni reconnu ni accepté.
Comme dans toute romance filmique qui se respecte, ces deux-là vont se rencontrer et entamer une histoire d’amour.

Un détail parmi d’autres tant les propos du film sont multiples et s’insèrent dans une trame rappelant que  " la vie n'est pas une comédie musicale où on se sent libéré, délivré, et où les rêves comme par magie se réalisent d'un seul coup ... ". Les rêves requièrent travail et sacrifices.

Vendu par Chazelle himself comme l’autre versant de la même pièce, La La Land peut-il pleinement s’analyser sans prendre Whiplash en compte dans l’équation ? Non.
Ce qui n’empêche pas le film de parfaitement fonctionner par lui-même, entendons-nous bien ! Mais difficile de ne pas voire les caractéristiques flagrantes qui se répondent entre les deux films.

Si l’analyse filmique partage quelque chose avec l’archéologie, c’est bien cette certitude que les cinéphiles , face à un objet filmique, établissent et étudient les différentes strates d’un film.
Considérons le dernier film d’un réalisateur comme la strate visible d’une ville en ruine ou même vivante. Les films précédents formes les strates plus anciennes qui se sont succédées une à une jusque à être cachées par la ville que l’on connaît (oui, un peu comme le site de Troie, j’en vois qui suivent, ça fait plaisir).  La ville actuelle est autant la résultante des « villes ensevelies sous elle » et dont le style rappelle un art défini que la résultante des évolutions et des influences extérieures.

La La Land est cette ville visible. Il est construit à la fois sur la filmo de Chazelle et sur les influences d’icelui ( tout réalisateur moderne est influencé par les travaux de ces prédécesseurs. Ce qui rend l’analyse filmique riche comme l’histoire de l’art car nous sommes face, depuis les années 60, à l’émergence perpétuelle de nouvelles générations de cinéastes eux-mêmes cinéphiles. Passionnant n’est-il pas ? Essayez un peu de vraiment vous pencher sur Le Garçon et La Bête de Mamoru Hosada sans avoir vu Les Enfants loups, tiens. ).

Les semences qui verront germer La La Land, comme je l’ai dit plus haut, se trouvent dans Whiplash, mais l’erreur grossière serait de ne pas prendre en compte Guy and Madeline on a park bench. Sans rentrer dans les détails potentiellement porteurs de spoilers, on y baigne dans la recherche de job, la vie sentimentale ET LA MUSIQUE ! 3 films, 3 ambiances/genres différents et toujours pourtant les mêmes thématiques. Tout comme la musique se base sur 7 notes pour former une infinité de symphonies, Damien Chazelle semble prendre plaisir à ressasser les mêmes sujets pour accoucher de films différents. Il y a une cohérence avec sa formation musicale, non ?
Bref, après cet exposé un brin verbeux, entamons notre fouille voulez-vous ? Elle se penchera essentiellement sur Whiplash et La La Land. Les influences extérieures ( telles que Les parapluies de Cherbourg ou Les Demoiselles de Rochefort ) seront énormément laissées de côté, n’ émanant pas du réalisateur qui nous intéresse ici.




Considérons que les deux strates sont visibles et séparées. Whiplash à gauche, La La Land à droite. Leurs constructions se fait autant en miroir (motifs récurrents) qu’en opposés ( situations inversées ).

Que raconte Whiplash ? Andrew est un jeune batteur qui a intégré une prestigieuse école New-Yorkaise. Repéré par le tyrannique Fletcher, Andrew va tout sacrifier pour s’élever dans le milieu ( sa sa petite amie à sa santé mentale).

Whiplash est un film où le héros poursuit un rêve artistique. La La Land est un film où les héros poursuivent un rêve artistique ( la comédie pour l’une, la musique pour l’autre). Miroir.
Mais l'un voit un musicien seul suivre un rêve, l'autre voit un couple poursuivre des rêves. Opposé.

Whiplash est un film situé à New-Tork City, filmé dans des lieux sombres . La La Land est un film prenant place à Los Angeles où les couleurs viennent éclater vos rétines comme jamais. Opposé.

Whiplash se divise en en plusieurs actes temporels signifiés par inserts écrits sur l’écran. La La Land aussi. Miroir.
Et là, on reste dans la lecture superficielle ( enfer et damnation, j’ai promis de ne rien spoiler après tout ).
La métaphore sur les faces d’une même pièce de monnaie n’est donc pas innocente et s’applique donc bel et bien ici.

S’ouvrant et se finissant à l’ancienne dans le choix des écrans présentant et clôturant le film, La La Land n’en reste pas moins un long-métrage moderne à la mise en scène et à la réalisation tout sauf plan-plan et classique. Entre un faux-plan séquence d’ouverture ( il est en fait constitué de 3 plans séquences différents pensés et montés pour sembler n’en former qu’un seul…oui, comme celui qui ouvrait Spectre. C’est bien, vous suivez encore )  totalement jouissif et énergique qui donne le La ♫ du peps qui se dégagera dès que ça s’anime un peu ( vérifiez vos pieds, ils tapent le sol tous seuls ) et un travail remarquable sur les couleurs et la direction photo, le film de Chazelle est une mécanique suisse.
Le film suit le schéma d’une histoire d’amour en allant au-delà du schéma classique des films romantiques. Et pour incarner LE couple, Chazelle a la bonne idée de reprendre deux comédiens dont la complicité n’est plus à prouver : Emma Stone et Ryan Gosling, qui se retrouvent donc pour la 3éme fois en 5 ans ( le film date de 2016 aux USA), ce qui les placent en bonne position pour un jour arracher le trophée à Tom Hanks et Meg Ryan ( 4 collaborations en 25 ans ).

Crazy Stupid Love ( 2011)


Gangster Squad ( 2013) 

Si Gosling se la joue minimum syndical ( ce qui, dans son cas, revient à être très bon sans se forcer : il donnait plus de sa personne dans Fracture/La Faille en 2006…mais il avait Hopkins en face à qui tenir tête, obligé d’élever le niveau de jeu là ) quelques mois après sa performance allumée et loufoque dans The Nice Guys (est-ce, parce que là aussi un grand acteur, Russel Crowe, se tenait face à lui ? ) , il en va du contraire pour Emma Stone qui se donne à fond. Émouvante, forte et fragile, Stone est réellement l’ancrage émotionnel du film. Difficile de ne pas coller au personnage de Mia.




En général, le film romantique consiste à voir un couple tenter de se former. Et une fois le baiser scellant cette formation passé, le générique de fin déboule. Chazelle va plus loin. D’un début tout feu tout flamme ( aaaah, l’Amour) , Chazelle embraye sur les compromis et les actes routiniers.
Tout feu, tout flamme ? Les couleurs sont éclatantes et les personnages en portent surtout une qui définit leur état d’esprit et leurs mentalités.
Plus routiniers ? Les couleurs portées flashent moins, le directeur photo contraste moins les prises de vues ( c’est réaliste donc un peu délavé par rapport au début où tout est rose et violette ! ). Mieux, ce choix visuel se répercute dans l’écriture des dialogues et la présences des passages chantés et dansés ( nombreux au début, de plus en plus disséminés au fur et à mesure de l’avancement du film. Encore une fois, quand ça pleut des endorphines dans votre cerveau, vous n’avez pas envie de sourire et de chanter uniquement sous la douche. Avec le temps va…tout s’en va ? ) : l’écriture se fait plus facile mais à dessein «  Je suis content d’être à la maison » , «  Je suis contente que tu sois rentré ». Facile…mais commun, le réel reprend ses droits (et ce même si le Los Angeles du film reste fantasmé, propre et pas inquiétant de l’arpenter à deux heures du mat’ en talons hauts).
Les conversations par danse interposée font place aux mots. Le chant et les rimes aux discussions directes mais peu artistiques. Une évolution qui se sent tout le film, petit à petit. Un équilibre rarement bancal ( le film souffre d’un tout petit ventre mou après sa première moitié mais rien d’insurmontable).






À la musique, Justin Hurwitz est le complice attitré de Chazelle depuis le premier film de ce dernier. L’homme est capable de faire taper du pied ou de tirer les larmes en quelques notes : sa nomination aux Oscars n’est pas volée. Les arrangements musicaux des chansons sont assurées par Marcus De Vries, un habitué de l’exercice, lui qui a officié sur Moulin Rouge ou Sucker Punch (et oui, le film de Zack Snyder, délire-dans le bon sens du mot- geek est aussi en partie une comédie musicale). Chazelle sait s’entourer, la marque des grands et il se peut que , tout jeunot qu’il soit, il puisse entrer dans le club assez vite.



Alors, malgré la somme de talent qui compose le film, la hype autour de lui est immensément exagérée. C’est ce que j’appelle l’effet Amélie Poulain : le film est très bon, il est coloré et mignon sans être cul-cul ou naïf mais le bouche à oreille , sans doute amplifié par le fait que des films positifs et gais, ça ne courent plus les salles de cinéma,  s’accentue de bouche en bouche et d’oreille en oreille tant les superlatifs employés par les premiers spectateurs semblent devoir être explosés par les seconds tentant de convaincre les troisièmes, etc… De quoi peut-être faire déchanter (un comble dans une comédie musicale) les spectateurs qui tarderont à la voir et à qui l'on aura promis le film du millénaire pendant un mois. Forcément, ça coincera un peu.

La La Land, sous un vernis sucré et mignon, n’est pourtant ni cul-cul ni naïf. Il nous rappelle que , malgré le monde réel et extérieur, nos petites bulles ont leur place et peuvent se superposer à la couche « vraie » de la vie , que les rêves que l’on fait avec une certaine personne ne se réaliseront pas forcément avec elle mais surtout, surtout, que « Les cœurs des grands rêveurs dansent avec les étoiles… » si l'on en croit V. H. SCORP.

vendredi 3 février 2017

Cinéma de Minuit

Scott Macgrath est journaliste.
Son boulot lui a fait perdre crédibilité et mariage alors qu’il enquêtait sur Stanislas Cordova, réalisateur mystérieux vivant dans le plus grand secret et dont la filmographie déchaîne les passions de par ses thèmes et sa cryptique symbolique.
Macgrath n’a aucune raison de se relancer dans une chasse au Cordova,mais lorsque Ashely, la fille du réalisateur, est retrouvée morte (suicide ) , Scott va tenter de retracer le parcours de la jeune fille …et ressortir ses vieux dossiers.
Avec l’aide de deux pré-paumés ayant vu Ashley peu avant le drame ( Nora , hôtesse de vestiaire , et Hopper, petit dealer ), Scott remonte la piste d’un gibier étrange, maître de la manipulation , et s’enfonce peu à peu dans l’univers underground vouant un culte à l’œuvre de Cordova…et à sa fille, enfant prodige ayant peut-être trop de dons pour que cela soit honnête, ou naturel...

J’avais déjà dit tout le bien que je pensais de Marisha Pessl, je reconfirme mes dires.
Alors que nous l’avions laissée écrivant à la place d’une jeune fille de 18 ans, nous la retrouvons nous narrer l’histoire à la première personne d’un homme d’âge mûr. Grand écart total qui démontre la versatilité stylistique de l’auteur.
Plus brut mais pourtant toujours délicatement ciselé pour se lire comme on boirait un doux sirop , la narration du roman garde l’empreinte Pessl : des tonnes de références culturelles – moins nombreuses que dans La physique des catastrophes, Macgrath ne jouant jamais les puits de science pompeux et insupportable -  et un amour du cinéma indéniable ( le personnage de Hanna, dans le roman précédent, était professeur de cinéma, rappelons-le ).

Marisha Pessl crée une ambiance de polar pour bifurquer petit à petit vers le film d’horreur psychologique. Plus les personnages progressent dans le monde de Cordova, plus ils en saisissent le sens, les sens ou l’essence, plus l’ambiance « Twin Peaks aux frontières du réel » se resserre sur eux, tel un étau noir.
On avale tout ce que l’auteur raconte tant elle aura passer son temps à nous faire entrer dans la tête de Macgrath (le narrateur) , très rationnel... donc quand il flippe, on a tendance à flipper aussi, et à lâcher une bonne info au bon moment pour créer un effet qui telle une vaguelette avec de l’ambition, finit par se muer en vague littéraire puissante et accrocheuse.

Pour donner corps à ce « journal de bord » du personnage principal, l’auteure inclut photographies, coupures de presses et captures d’écran de divers sites « cordovistes » sur le dark web. Le procédé n’est pas nouveau mais il est extrêmes poussé et réfléchi, impliquant et immergeant le lecteur au fil des pages dans un univers où les repères se brouillent aussi vite qu’un projecteur mal réglé ! Même de fausses affiches des films de Cordova ont été réalisées et publiées sur le sit web de Marisha Pessl.
En convoquant les codes et conventions des genres les plus noires de la littérature et du cinéma , Pessl convoque notre mémoire culturelle et installe des conditions optimales pour nous agripper.
Comment, déjà, ne pas penser à Citizen Kane , ce film immense qui retrace la vie d’un millionnaire aux dernières paroles empreinte de mystère ?






Intérieur Nuit est un chef-d’œuvre. Les amoureux de cinéma s’y retrouveront, les adorateurs de la littérature seront séduits par un style qui n’a rien à envier aux maîtres du genre tout en restant immédiatement reconnaissable par les fans du premier roman de Pessl. Un coup de poing dans l’estomac de plus de 700 pages qui, à l’image des films de Cordova, recèlent plus de mystères que ce que le texte nous offre.
Un chef-d’œuvre vous dis-je !