lundi 22 mai 2017

Space Opera

On continue nos aventures spatiales signée Mark Millar avec Empress , un délire aux confluents de deux entités supposément hétérogènes : Star Wars et Star Trek ! Ah zut, j’en vois déjà qui foutent le camp. Mais hé ho, ces deux productions ne sont pas le mal satanique hein ! Logique pourtant, après avoir joué avec Flash Gordon qui était une inspiration pour George Lucas.

Empress…Impératrice en anglais. Et en voyant la couverture, l’on pourrait être tenté de penser que la-dite Impératrice est une maléfique créature qui va faire passer Cersei Lannister pour une bisounours. Que nenni, il s’agit du look que son tyran de mari aime lui faire porter, car il est très méchant vous voyez et il se dit que sa reine l’est aussi et l’aime pour sa cruauté ( comment pourrait-il en aller autrement ? Il est le roi de la planète Ter et elle l’a épousé non ? ). Sauf qu’Emporia, c’est son nom à notre souveraine a des enfants et qu’elle ne peut plus vivre cette vie de luxe basée sur la mort et l’absence de liberté. Elle élabore alors un plan d’évasion avec l’aide de son garde du corps, le capitaine Havelock. Et c’est là que les emmerdes commencent !

Comme je le disais dans l’article précédent ( ici ) , Mark Millar aime les histoires à concepts et les tordre un peu. Ici, les influences qui le poussent dans son écriture sont flagrantes MAIS ne ferons jamais décrocher le lecteur en se disant «  Hé, mais c’est « machin » ce tuc ! ». Bref, un empire du mal, une souveraine en fuite, un père maléfique qui veut récupérer ses enfants , un vieil homme rompu à l’art de la guerre et deux sidekick improbables, ça peut faire penser à Star Wars. Mais en lieu et place d’une Galaxie lointaine il y a très longtemps, Millar choisit de garder le très longtemps ( 65 millions d’années tout de même ) mais de choisir une planète très proche : la nôtre. Il situe son histoire sous l’ère des dinosaures, prétextant qu’avant nous, d’autres civilisations ont vu le jour.





Dès lors que nos larrons quittent la planète Ter , ils sont recherchés. Mais c’est sans compter sur les capacités de Havelock a anticipé et retourné les situations en sa faveur. Et c’est un peu là le problème. Au milieu des tonnes de concepts de SF que ne renierait pas Star Trek (un peu moins Star Wars qui reste un uninvers monde quand Star Trek est centré sur la découverte de nouvelles races et civilisations toujours plus barrées les unes que les autres ), l’expédition se montre dangereuse, palpitante mais rarement emplie d’un suspense insoutenable. Néanmoins, les retournements de situations, nombreux, et leurs résolutions toujours fun et surprenantes mais pas vraiment sorties de nulle part, font que le récit nous emmène là où l’auteur le veut sans qu’on ne lâche jamais le livre.  Millar dispose ses pions et ses idées en amont avant de les exploiter comme on ne le suspectait pas. Pas les twists du siècle mais efficaces .
Le rythme rappellera le premier Star Trek réalisé par J.J Abrams dont l’énergie donnait l’impression d’assister à une seule très longue séquence. Le point négatif, écueil qu’évitait Abrams ‘d’ailleurs, c’est que les personnages sont cantonnés à leur plus simple expression : le bébé est un bébé, le capitaine volontaire est un capitaine volontaire, le petit génie est géniale et la fille rebelle et guerrière est surtout inquiète des raisons de la fuite de sa mère (envie de voir ses enfants vivre autrement ou prétexte pour se faire son garde du corps ?) . Si Millar ne révolutionne pas le space opera avec son histoire, force est de constater qu’il nous en donne pour notre argent sans nous prendre pour des cons ( ce qu’il avait tendance à faire il y a quelques années en ne bossant pas assez ses scripts : Kick-Ass anyone ? )


En haut, Empress, en bas Star Trek.

Aux dessins, on retrouve Stuart Immonen, l’homme qui a évolué ces dernières années vers un style de dessin un peu différent de ses débuts mais qui portent toujours sa patte ( et oui, c’est faisable ). Entre un trait réaliste et un brin cartoonesque, Immonen se lâche sur les design de SF : costumes ( qui rappellent un peu son passage sur X-Men avec les nouveaux uniformes stylés qu’il avait conçu ), armes et vaisseaux spatiaux. C’est que le bougre sort juste d’une collaboration avec Jason Aaron sur le comic book Star Wars où il avait fait des miracles visuels. Ses créatures, ses machineries respectaient le cahier des charges Star Wars tout en apportant des visions neuves sur un univers que les fans connaissent par cœur. Sérieusement, il faudrait l’engager sur les prochains films !


Je ne résiste pas à vous monter sur travail sur la série Star Wars. Série que je vous conseille d'ailleurs tant le scénariste Jason Aaron s'amuse à reprendre l'ADN de cette saga , à le triturer un peu ( il est limité par la continuité ) et à mixer divers genres dans ses histoires.


Empress est une aventure spatiale et martiale extrêmement agréable à lire malgré un manque de caractérisation des personnages. La fin ouvre la voie vers de nouvelles aventures, espérons qu’elles arrivent vite et soient tout aussi bonne tout en corrigeant certains défauts de l’ensemble. Mais in fine, il serait dommage de se priver d’un comics aussi bon.

dimanche 21 mai 2017

Planet Opera.

Duke McQueen est un garagiste ayant entamé sa soixantaine. Veuf et isolé, ses enfants adultes étant
trop occupé à vaquer à leurs vies qu’à s’occuper d’un père qu’ils jugent au mieux embarrassant, Duke ressasse sa vie passée. Ses moments de bonheur avec sa femme avant son cancer, ses heures de gloire passées quand il était pilote pour l’Air Force. Ses aventures chez les Aliens de la planète Tentale.
Disparu quelques temps au cours d’une mission, Duke est revenu avec des histoires fantasques plein les poches. Histoires que personne n’a crues ( sauf Jo, son épouse), à commencer par ses marmots. Moqués par ses voisins, perdus dans ses souvenirs, Duke attend la mort.
C’est alors que le passé resurgit.
Non, McQueen n’est pas un vieillard sénile au cerveau en éponge ayant absorbé trop de récits de SF pulp , il a vraiment sauvé une planète de la tyrannie. Et le jeune homme dans le vaisseau spatial qui vient d’atterrir dans son jardin a besoin qu’il le refasse, encore une fois. Mais Duke est-il encore un héros apte à l’action ?


Mark Millar est un scénariste écossais ayant l’habitude de faire du comics à concept. Il doit néanmoins sa notoriété à des séries écrites pour les deux gros éditeurs que sont DC et Marvel Comics : The AuthorityThe Ultimates ou encore Civil War et Old Man Logan pour n’en citer que quelques unes. Mais le bonhomme , gêné par les impératifs d’écrire pour des héros qui ne sont pas à lui, a trouvé la parade il y a longtemps pour s’amuser avec toute la panoplie de l’amateur de culture populaire qui veut éviter les problèmes de copyright tout en jouant avec des néo-archétypes. Wanted, c’était déjà ça : et si les supers-vilains dirigeaient secrètement le monde ? Les pastiches du Joker ou de Catwoman nous montraient déjà que Millar en se laissait pas démonter si les Big Two ne lui donnaient pas les commandes. Il avait aussi en son temps écrit Superman Red Son : et si Superman s'éctait écrase en URSS et pas aux USA ? 










Avec Starlight, Millar replonge dans ses habitudes : et si Flash Gordon était vieux et que personne ne croyait en lui sauf les habitants de la planète Mongo qu’il a secourue dans sa folle jeunesse ? C’est le point de départ de notre histoire. Et puisque Millar n’a pas les droits du personnage, il va réinventer tout ça.
Et rendre poreuse les frontières entre différents univers de fiction par l’usage de clins d’œil repérables mais jamais voyant ( comment ne pas penser à un Han Solo féminin en croisant pour la première fois le personnage de Tilda ? . Le personnage de Wes rappelle même Fonzie, et le pire c’est qu’aussi gros que ça puisse paraît, ça marche ! ).




Millar frappe fort en commençant son récit en alternant les souvenirs de Duke et sa vie actuelle, un an après l’enterrement de Joannie. Le routinier et le désarroi de voir sa famille l’éviter sont contrebalancer par des flash-backs développés ou juste fugace de ses aventures. Mine de rien, ça vous pose une ambiance et un personnage. C’est la grande force d’un récit lancé à toute allure sans pour autant sacrifier ses personnages, créer un héros solide avec des failles liées à l’âge et l’expérience mais qui reste cohérent avec ses valeurs tout du long, quand bien même cette saloperie d’arthrite viendrait l’emmerder dans ses articulations douloureuses.  Le récit envoie Duke et ses alliés dans plusieurs directions, permettant à Millar de nous faire découvrir une planète riche en incongruités. Le côté «  recyclage de vieux concepts SF » est fait avec un amour profond pour ces vieux récits et pas avec un cynisme de nostalgie trop calculée pour être vraiment honnête et spontanée ( Stranger Things, suivez-mon regard ! ) dans le seul but d'attirer le gogo (power rangers ).
 Le côté naïf en devient attachant et emprunt d’une lumière qu’on oublie trop souvent ces derniers temps plein de morosités : il faut savoir encore rêver. Rêver devant des combats spatiaux de la mort qui tue, des batailles à l’épée ( au fleuret plutôt même ) qui sentent bon l’Errol Flynn dans l’espace ou encore John Carter, et les récits de guerre plus sérieux.




Les dessins de Goran Parlov sont assez minimalistes mais se placent pleinement dans cette veine rétro mais pas trop qui colle si bien au récit. On a l’impression de lire du sous-moebius  dépouillé certes mais là encore, la démarche semble être d’adapter le trait aux références voulues pour plonger le lecteur dans un univers nouveau mais familier.



Starlight est un récit nostalgique puissant, qui rappelle le parfum des VHS trouvée dans un grenier et l’odeur des bonbons qu’on mange devant son écran sans même se rendre compte que le paquet se vide à vitesse grand V.







mercredi 17 mai 2017

Le 7éme passager.

Dans un futur proche, une sonde robotisée s’est posée sur Mars et a recueilli des échantillons pouvant contenir la vie. Cette sonde nommée Pèlerin revient vers l’ISS ( International Space Station, yes it is ! ) où l’équipage, d’abord euphorique de découvrir la première forme de vie extraterrestre, déchante vite quand celle-ci se montre un poil soupe au lait. Que les mises à mort commencent !

Le huis-clos, s’il est cher à Sartre, est un exercice de style connu et apprécié. Placer une menace mortelle dans un endroit isolé habité par un petit groupe de personnes, et la partie démarre.
Thrillers angoissants, film d’horreur gore ou plus stylisé dans la veine fantastique ou SF, voire carrément tout ça à la fois, le genre fonctionne car il convoque en nous des instincts primitifs de bases sur la survie dans un milieu hostile où l’on ne peut compter sur aucune aide si ce n’est celle de ses amis ( souvent de bonne volonté mais aussi de vrais bras cassés quand les clichés du genre sont pillés) et de son cerveau en surchauffe tant fonctionnelle qu’émotionnelle.
Alors , bien entendu, un alien pas gentil gentil qui a pour obsession de tuer plus de personnes qu’Hannibal Lecter coincé avec une poignée de passagers d’un vaisseau spatial, ça fait forcément penser au Alien de Ridley Scott ( dont le Alien Covenant sort ces jours-ci ).
Certes, mais ça serait oublier que les scénaristes du film le plus traumatique de 1979 (et oui, déjà : Star Wars aura 40 ans cette année et dans deux ans, ça sera le tour de cet autre classique intemporel ) se sont en partie inspirés de La Planète des Vampires, série B italienne de 1965 qui contenait déjà des éléments  ( un vaisseau en détresse , un second qui arrive et repère un massacre, des squelettes géants et des monstres vous prenant pour des hôtes ).







Des graines d’un navet allait pousser une asperge jouissive ( euh…mes métaphores sont nulles bien que visuellement parlante ), disons plutôt une tomate, belle, élancée et à l’apport protéiné énorme (euh, faut que j’arrête de regarder Jardins et loisirs moi putain ! ).
Enfin bref, une belle plante qui allait inséminer et faire germer tout un genre. Alien est un film séminal et LA référence en son domaine.  Désireux de surfer sur la vague, le producteur Roger Corman en commandera vite un ersatz B : La Galaxie de la terreur ( film sur lequel débutera un jeune James Cameron, réalisateur entre autres de Aliens , la suite de l’autre ).Je vous invite à chercher des images sur Google et à comparer certains trucs avec Alien, c'est un plagiat total !
La boucle était bouclée. Suivront Lifeforce ( parfois appelé Space Vampires ) avec Matilda May, The Thing de John Carpenter et autres projets plus ou moins solides.











Bref, les vilaines bêbêtes tueuses (encore que le premier d'entre vous qui ose dire que Matilda May est vilaine va se prendre une belle tatane sur sa tête d'azimuté ), c’est une recette connue de tous. Reste donc à voir le talent du cuistot ! Ici, c’est le réalisateur danois Daniel Espinosa qui s’y colle. Espinosa, on le connait surtout chez nous depuis le très efficace Safe House , déjà avec Ryan Reynolds et le plus ronflant Child44 ( merde, j’ai pas vu les 43 premiers. Qui a ri à cette blague ? Tu sors ! ). Ouf, c’est le retour du mec efficace !

Rien de tel qu’une petite scène d’action pour rentrer dans le bain et présenter les personnages. Ils sont 6 ici et s’apprêtent à récupérer Pèlerin qui a dévié de sa trajectoire. Tout ce petit monde s’affère et c’est l’occasion de tous nous les montrer par la grâce d’un faux plan séquence qui laisse déambuler la caméra dans toute la station , nous faisant donc visiter les lieux. Un plan séquence de toute beauté qui démontre une belle maîtrise technique quand on sait que les divers modules de l’ISS que la caméra traverse sont en réalités tous des décors séparés et posés sur deux plateaux de tournages différents. Une logistique lourde pour quelques minutes à l’écran, telle est la dure loi du cinéma où les efforts fournis durant des semaines voire des mois sont condensés en deux heures de film. Unité de lieu bien définie, personnage présenté dans leurs attributions et rôles au sein de la station sans lourdeur ( ces experts ne se la pètent pas avec leurs diplômes ou leurs connaissances, ils parlent boutique quand il est nécessaire de le faire, le reste du temps, ce sont des gens comme vous et moi , des humains quoi bordel ! ). On regrettera peut-être un léger manque de consistance psychologique mais rien qui viennent les rendre sans âme ou personnalité. Ils ne sont pas que leur fonction contrairement à beaucoup de films au fil des âges. Si Ryan Reynolds apporte comme de bien entendu des dialogues plus légers ou humoristique, c’est que le monsieur est abonné à ça et que les scénaristes ( auteurs du déjanté Zombieland d’ailleurs ) ont bossé avec lui sur le frappé Deadpool. Mais être le petit rigolo ne signifie pas être sans profondeur.
Les deux autres têtes d’affiche sont Rebecca Ferguson, LA révélation de Mission : Impossible Rogue Nation dont elle tourne actuellement la suite à Paris ( vive la France ! ) et Jake Gyllenhaal. Si Ferguson se paye la part du lion, rappelant sans jamais forcer le trait toute une série de femmes fortes sans copier Sarah Connor ou Ellen Ripley,
Gyllenhaal semble être un second voire un troisième rôle avant que le rythme ne s’accélère et que les 6 petits nègres ne commencent à se faire défoncer par une créature visqueuse mais élégante à souhait ( très beau travail sur le design de la créature que je ne dévoilerai pas ici ) .
Dès la première mort, le spectateur peut être certain d’une chose : n’importe quel personnage peut y passer sans que l’on devine qui sera le prochain. Malgré quelques baisses de tensions très passagères, la tension est au maximum et il est difficile de ne pas se sentir impliqué ! ( note personnelle, j’étais seul dans la salle et je me suis laissé aller à faire des commentaires et des  « prières » à voix haute aux personnages : j’étais dedans ! ).
Les personnages ne sont pas des décérébrés profonds qui semblent absolument vouloir faire des conneries, ils analysent les données et agissent en conséquence, quitte à se faire damer le pion par un adversaire plus intelligent. Néanmoins, la donnée humaine qui rend tout le monde dépendant de ses instincts est bien présente. Même un Einstein de compétition est soumis à des données biologiques qui peuvent le pousser à la faute sous le stress et le danger de mort imminent. Et le film jongle avec ces deux extrêmes sans se fourvoyer ( bien qu'une ou deux incohérences puissent passer...mais le rythme et la tension les cachent à la vue ).
Seule la fin m’a un peu déçue, visible à plusieurs kilomètres…mais compensée par un sadisme rare et limite déchirant qui laisse assommé !









Bien que situé dans un futur indéterminé, le réalisateur opte pour une option de réalisme. Les décors sont construits en dur, et les fonds bleus et verts n’ont été que peu utilisé. Les acteurs incarnent des personnages de leur nationalité (ou presque ) : le canadien Reynolds joue un américain et la suédois Ferguson une britannique ( comme sa maman, donc la triche est presque inexistante ). L’anglais est anglais, le japonais est japonais, la russe est russe. Soucis d’authenticité salutaire. Ces derniers évoluent dans les décors à l’aide de harnais dont les câbles seront effacés numériquement  à l’inverse de Sandra Bullock dans Gravity où la synthèse était un peu partout ( et ce n’est pas un reproche, les deux films étant trop dissemblables sur le fond pour être comparés sur la forme ) et se rapprochant ainsi d'un Interstellar dans le traitement de ses effets.




Life est un film dont la recette est connue mais ce qu’on trouve dans l’assiette n’est pas un plat réchauffé de plus, il y a un artisan aux commandes et le plat est bon bien que pas inoubliable. Une série B de luxe (plus ou moins 60 millions de $ de budget ) qui emprunte les codes du genre sans jamais étirer la sauce, le film durant une centaine de minutes, générique compris. Une réussite mineure mais que l’on dédaignerait à tort.

mardi 16 mai 2017

“Le cinéma, comme la peinture, montre l'invisible.”

Mon ange. Voila bien un drôle de prénom pour un enfant. Et ce n’est pas le plus étrange chez ce jeune
garçon. Il est invisible ! Nul ne le connait à part sa Louise, sa maman. Aussi, lorsque Mon Ange se lie d’amitié avec Madeleine, une jeune aveugle de son âge et aussi seule que lui, c’est le coup de foudre. Mais bientôt c’est la panique : Madeleine va partir, pour subir une opération et retrouver la vue.

Le thème de l'homme invisible n'est pas nouveau, loin s'en faut.
Fantasme vieux comme l'humanité, il a divisé les philosophes ( relisez pour vous en convaincre la joute verbale de Socrate contre Glaucon dans La République de Platon ) avant, des siècles plus tard, de servir de terrain de jeu aux écrivains, aux cinéastes, etc...
H.G Wells en a fait le héros d'un de ses romans, Batman en a affronté un dans la série animée des années 90, Paul Verhoeven en a fait un pervers meurtriers dans Hollow Man/L'homme sans ombre.
Et ne parlons même pas de la célèbre cape d'invisibilité chère à Harry Potter , le sorcier le plus célèbre des 20 dernières années ( merci à cette grand recycleuse de concepts qu'est J.K Rowling ). C'est donc à une nouvelle variation que nous invite Harry Cleven.





Harry Cleven est un réalisateur belge d’une soixantaine d’années (pour l’avoir rencontré, je vous confirme qu’il ne les fait pas).
D’abord acteur, entre autres pour Jaco Van Dormael ( Toto le héros, Mr Nobody, etc…qui est aussi le producteur du film qui nous occupe ), il passe à la réalisation.
Mon ange est son quatrième long-métrage. Non content de retrouver Van Dormael, il renoue avec l’actrice roumaine Elina Löwenshon qu’il avait dirigée dans Pourquoi se marier le jour de la fin du monde (elle incarne ici Louise, la maman du héros éponyme).
C’est toujours bien de tourner en famille…en parlant de famille, ce n’est personne d’autre que la propre fille du producteur, Juliette Van Dormael, qui officie en tant que directrice de la photo.  Naturaliste au possible, la photo marque de par son apparente absence de parti pris fort, l’image proposée étant la plus réaliste possible. Pour mieux sous-ligner l’apparition du fantastique quand il doit se montrer fugacement à l’écran.

Tourné à 80% ( si pas plus ) en caméra subjective , Mon Ange est un film qui effleure les choses, les objets et les corps. Malheureusement , il effleure aussi parfois  un peu trop son sujet.

Divers questions philosophiques sur l’existence sont à peine esquissées.Pour laisser le spectateur se faire sa propre opinion ? Peut-être. Loin de moi l’idée de taper sur un film qui se fait se poser des questions mais il aurait peut-être fallu que le personnage qui se les pose émette un peu plus son opinion sur le sujet. Au risque de sortir de l’ambiance conte de fée ?



Beaucoup de questions pour un paragraphe pas vrai ? (oups, encore une ). C’est que le film balance toujours entre fantastique et réalisme, entre la situation magique de base et la réalité qui frappe le personnage de Madeleine. Et quelques trous dans le scénarios pourraient sembler inexcusables si l’on n’était pas dans un esprit de conte fantastique.Le seul vrai gros défaut du film, c'est que l'on ne sait jamais sur quelle chaise on est assis tant le part-pris semble changer au fil des scènes.

La seule constante est que chacune de ses facettes est traitées avec une sorte de poésie un peu naïve mais au final si douce qu’elle emporte l’adhésion du spectateur le plus cynique{1}, c'est-à-dire votre humble serviteur.
Les effets spéciaux ( les objets qui « volent », les enveloppes qui s’ouvrent toutes seules)  , si ils sont numériques, copient l’aspect suranné des effets d’antan,épousant une réalisation aérienne elle aussi misant sur des effets réussis grâce à un peu d'astuce qui marche du feu de dieu, certains jeux d’ombres ou de matières laissent apparaître la transparence oppressante du personnage principal qui n’apparaît jamais, si ce n’est sous forme de contour artificiel : malédiction d’un être plein mais si vide au regard extérieur. D‘où sa détresse que son amie/grand amour retrouve la vue.

Pas d'effets gratuits ici, pas besoin de lunettes 3D pour voir l'invisible en relief. Mais un travail visuel simple et direct, renforcé par une direction sonore intéressante lorsqu'il s'agit de tenter de placer le spectateur dans les oreilles d'une personne aveugle. Mais sans esbroufe, l'on n'est pas là pour sortir avec la tête comme un seau ! ( ce qui n'est pas une problème en soi,ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Il y a des films bourrés d'explosions qui sont très agréable aussi...c'est juste une autre veine).

Quand elle revient, adulte (elle était auparavant jouée par deux actrices plus jeunes) et voyante, Madeleine est interprétée par la révélation absolue de mon année cinéma, Fleur Geffrier. La caméra l’aime , elle fait partie de ces actrices faites pour être filmée/prise en photo tant plus qu’un corps, c’est une aura qui s’imprime. Ce n’est plus de la simple poésie enlevée qui est distillée sur la toile quand elle se montre à l’écran, c’est du Baudelaire , du Rimbaud ! C’est une âme qui nous est donnée à voir, dans ses passions et ses atermoiements.  Si la vie de Mon Ange est définitivement le cœur du récit, c’est le jeu  et le charisme de Fleur Geffrier qui sont le cœur battant du film.




En dire plus serait criminel, le film ayant le bon goût de ne pas s’étaler outre mesure ( 80 minutes ) , il convient donc de ne pas trop en dire et de préserver des surprises pour le spectateur.

N'en déplaise aux Dardenne, le cinéma belge vaut mieux que de filmer à l'arrache et sans réflexion sur la création d'une image. Et ce n'est pas sale de montrer la beauté , même métaphorique, en lieu et place de l'éternelle misère sociale qui semble n'être le seul décor possible d'un cinéma sans souffle. Merci Messieurs Cleven et Van Dormael !


nb : le titre de l'article est une citation de Jean-Luc Godard.

1la note cynique : alors, oui, techniquement on pourrait se demander comment le personnage ne meure jamais de froid car pour rester invisible, il est supposément toujours à poil dans le film. Et super barbu et chevelu aussi sans doute parce que sans miroir, ça doit être la misère pour se raser ou couper les cheveux tout seul. Et je vous raconte même pas si on se penche sur de la physique pure : un être invisible c'est quelqu'un qui laisse passer la lumière à travers lui. Hors, si la lumière passe à travers ses yeux, donc sans les toucher, elle ne peut les exciter. Donc, il devrait être aveugle lui-aussi. Et bien même en ayant ça en tête, j'en ai rien à cirer durant la projection. Il y a des choses que le pouvoir du cinéma vous fait laisser sur le perron de la porte d'entrée de la salle.

jeudi 4 mai 2017

L'espion qu'on aurait aimé aimer.

Second round pour Warren Ellis avec le tome 2 des aventures du plus célèbre agent secret au service de sa gracieuse majesté : James Bond. 

Alors, notre bon Warren nous refait-il une resucée du premier opus livresque qu’il nous avait donné à lire ou bien a-t-il décidé de faire plus que le minimum syndical histoire de terminer son petit tour ( 12 numéros, soit un an ) sur une meilleure note ?

007 est envoyé à L.A pour protéger et rapatrier une de leurs agents infiltrée à l’ambassade Turque. La compétente demoiselle a en effet découvert des mouvements financiers douteux et son adresse sécurisée a été découverte. Sa couverture a sauté et l’agence aimerait autant nier avoir eu connaissances de ses activités. Mais très vite, Bond et sa mission sont pourchassés par divers groupes de services secrets étrangers.



L’intrigue mêlant action, infiltration et magouilles est plaisante. Sans casser trois pattes à un connard ( ça, c’est le boulot de James ), Ellis nous donne à lire une histoire suffisamment prenante pour que l’on ne s’endorme pas. Hélas, c’est peu quand on connait les compétences du bonhomme. Le minimum syndical est à peine dépassé. La série n’aurait pas du s’appeler James Bond mais M :I-6. Si l’on ne peut en aucun cas venir reprocher au scénariste de développer le temps de présence des rôles secondaires, cela vient faire tomber le temps de présence de Bond. Chaque personnage est important et Bond devient un personnage comme un autre. Compétent, dur et direct mais presque un héros parmi d’autres.
Si Ellis continue à le présenter différemment de l’image d’Epinal que tout le monde connaît, il lui fait également perdre de son sel. Il rencontre une femme, ils finiront ensemble. Mais sans panache, de manière assez anecdotique. Pas de joutes verbales destinées à impressionner la conquête féminine ou à aiguiser l’intérêt de 007. Et aucune scène osée non plus. Pas même un réveil dans le même lit le lendemain matin. C’est expédié sans préliminaires. Passez-moi l'expression, mais ce n'est pas fort couillu tout ça.




Pareil pour l’action. Bond est toujours la machine présentée dans le tome précédent. La majeur partie de l’action se déroule en sol Britannique et un élément intéressant avait été introduit par Ellis : la règle stricte : les agents du M :I-5 sont armés car ils s’occupent de l’espionnage intérieur et ceux du M :I-6 ne peuvent porter d’arme car ils sont des agents s’occupant de l’étranger. ( Il me semble que Greg Rucka annonçait le même dans sa série Queen & Country ). Cette règle , pouvant s’avérer être un bon moyen de mettre Bond à l’épreuve est vite expédiée et , si son introduction est loin d’être anecdotique pour l’intrigue, elle reste une broutille pour James qui n’est pas connu pour être très à cheval sur les règles.

Les fans de l’agent secret s’amuseront quant à eux à repérer les clins d’oeils qui leurs sont adressés, comme lors de la discussion de James avec son ami Felix Leiter. Quelques petits os à ronger pour se mettre les connaisseurs dans la poche. Un procédé qui fait sourire mais qui est ici utilisé pour faire adhérer par sympathie et non pour la haute qualité de l’ensemble.

Les dessins de Jason Masters n’ont pas évolué en bien. Ils sont parfois un peu brouillon dans les angles et les postures des personnages. Le même défaut de sensation de rigidité apparaît ici et les aplats de couleurs ne viennent pas donner un semblant de vie à l’ensemble. Reste un certain talent du dessinateur pour penser ses planches et disposer ses cases. Son story-telling est modèle d’efficacité.




Ce tome 2 de James Bond se lit sans déplaisir mais sans joie non plus. Quelques répliques et roublardises de narration viennent égayer la partie technique mais sans plus. En ne se foulant pas des masses, Warren Ellis risque de laisser le prochain scénariste faire mieux que lui et de passer pour une mauvaise passe pour un bon personnage. Un comble quand on regarde la carrière du scénariste, capable de pondre les intrigues les plus tordues, les plus bourrées de références pop et classiques sans jamais être rébarbatif.

Enfin, comme disait Campbell, les héros sont éternels et Bond résiste à tout, même une écriture à la légère.

Goth-âme en morceaux.

Sortie demain de «  Batman, cité brisée. Et autres histoires… » chez Urban Comics.
Un recueil compilant tous les travaux gothamites réalisés par le tandem Brian Azzarello et Eduardo Risso , les créateurs de la saga 100 Bullets.

Au programme, l’arc narratif Broken City donc, mais aussi les quelques pages de Gotham Knights déjà publiées dans l’anthologie en deux volumes Batman Black and White, Wednesday Comics et Batman Knight Of Vengeance, mini-série se déroulant durant l’event Flashpoint qui dépeint, entre autres , un monde où Bruce Wayne est mort enfant à la place de ses parents et Thomas Wayne devenant Batman.
Un chevalier noir qui a cultivé quelques différences avec la version incarnée par son fils et que nous connaissons.

Brian Azzarello est un auteur de polar. Il a ça dans le sang. Si il arrive à être très à l’aise et même carrément bon en dehors ( son run sur Wonder Woman le prouve ), il est comme un poisson dans l’eau quand il s’agit de convoquer les codes du roman noir dans ses œuvres. C’est peut-être cette ambivalence qui a convaincu Miller qu’il était la bonne personne pour travailler avec lui au scénario de Dark Knight III : The Master Race  et The Last Crusade?

Si chaque histoire présente dans ce recueil respire le roman de détective privé des années 50, c’est réellement Broken City qui enfonce le clou. Si vous enlevez la couche « Batman », vous vous retrouvez avec une histoire de privé enquêtant sur un meurtre, une Police coopérante mais pas très chaude à l’idée de voir un chien fou jouer dans leur jeu de quille, une femme fatale aguicheuse, des pontes de la pègre et une exploration des bas-fonds peuplé de populations défavorisées.


Batman étant un héritier des romans pulps de détective , cet ADN roman noir se glisse parfaitement dans son univers sombre et violent. Azzarello nous plonge dans une intrigue tortueuse narrée en voix off par un Batman en pleine introspection : il ne lui manque que la clope au bec et la bouteille de gin dans la poche de sa cape.

Assurément le meilleur morceau de ce livre, Broken City se hisse presque au niveau d’un Batman Year One tant les deux font le pari d’un univers certes codifié « Batman » mais ramené à une dimension presque réaliste : plus Nolan que Burton. D’ailleurs, Knight Of Vengeance présente un Joker fort ressemblant visuellement au Joker incarné par feu Heath Ledger (et « Joker », scénarisé par Azzarello et mis en dessins par Lee Bermejo , présentait un Clown psychopathe qui s’en approchait également. Difficile de ne pas penser que Nolan s’en inspira pour son The Dark Knight…et il aurait eu tort de se priver de piocher dans un corpus riche et varié).



Cependant, il serait mensonger de prétendre que seul Broken City tire son épingle du jeu. La mise en bouche en noir et blanc annonce la couleur de la suite : ça sera violent, ça sera psychologique et ça se lira bien trop vite.

Les dessins de Risso , un peu cartoonesques , flirtent avec la grandiose. Sa gestion des ombres et du clair obscur sont parfaitement adaptés à l’univers de Gotham City. Il se paye également le luxe de faire quelques clins d’œil au style de Frank Miller le temps de quelques cases.

Du très bon Batman en somme.

vendredi 28 avril 2017

Indien vaut mieux que deux tu l'auras.

Nous connaissons tous son nom. Mais connaissons-nous son histoire ?
Peu la connaissent , un conflit sur un continent séparé de l’Europe par un océan, une mythologie hollywoodienne remplie de foutaise et qui commence seulement petit à petit par faire sauter sa couche romancée et raciste. Et oui, les Westerns (et avant eux les cirques ambulants sur le thème du Far West ) sont essentiellement des inepties. Qu’ils parlent des Indiens ou des héros de l’Ouest.


Bref, avant d’être un cri de guerre tout aussi usité que Banzaï ou Allahu Akbar ( point de cri de guerre français. Il faut rappeler que l’examen final des officiers de St Cyr consiste à dire «  Je me rends » en 18 langues différentes), Geronimo était un homme. Un apache dont le nom de naissance était Go Klah Yeh…comment donc en est-il arrivé à porter le nom sous lequel il est entré dans la légende ?

C’est en partie l’une des questions qui seront abordées dans cette biographie sous forme de bande-dessinée du guerrier apache et ancien homme-médecine de sa tribu. Une biographie conçue par Matz et Jef, qui se retrouvent une fois de plus après leurs deux polars musclés ( critique ici et ici ) basées sur des idées du scénariste et cinéaste Walter Hill.

Point de Walter Hill ce coup-ci, juste la documentation et un scénariste qui se plaît bien chez l’éditeur adepte des one-shots volumineux.
Fin des années 1860, une tribu apache fait halte non loin d’une ville mexicaine. Alors qu’une délégation s’en va faire commerce avec les mexicains, la tribu est attaquée. Le futur Geronimo jure de se venger, ainsi débute l’épopée guerrière d’un homme qui voulait rester libre, poussé à la guerre par des envahisseurs sans scrupules. Une histoire qui se répète encore et encore depuis l’aube des temps (et souvent entamée par l’homme blanc d’ailleurs).
Mais est-ce que 108 pages est un terrain de jeu suffisant pour compter LA vie d’un homme et laisser le dessinateur s’amuser sans surcharger ses planches ?
La réponse est non. Il était inutile de faire durer le suspense.
Voila, merci de m’avoir lu…Ah, vous êtes encore là.
Bien voyons donc ce qui ne fonctionne pas des masses dans ce Geronimo.




LE problème principal, c’est le rythme. En voulant raconter la naissance de Geronimo, c'est-à-dire le passage de Go Klah Yeh au personne mythique qui a marqué l’histoire, jusque sa reddition près de 30 ans plus tard, Matz s’attaque à un sujet vaste. Trop vaste pour un tome , fut-ce-t-il aussi gros que 108 pages. Les ellipses sont nombreuses, et n’aident pas à poser une ambiance ou une implication du lecteur. On ne s’attache pas aux personnages, peut développés et restant dans le domaine de la fonction, et encore.  Les dialogues sont bateaux et, comble de l’ironie pour une histoire centrée - et surtout contée – du point de vue des amérindiens , font passer les indigènes des Amériques pour un peuple assez naïf. Plus habitué à écrire des salopards, Matz semble plus à l’aise dès qu’il s’agit d’écrire les dialogues des mexicains et des américains.

Néanmoins, l’histoire se focalise aussi sur les mécanismes qui poussent des minorités à se rebeller, se révolter et se défendre par la violence. Matz n’est pas inconscient des exactions de son personnage principal ,et puisque expliquer et comprendre n’est pas pardonner, Geronimo est présenté tant en leader d’une révolte basée sur les violences subies mais aussi comme un être perdu dans une quête où la violence aveugle se dispute aux exactions immorales.

Les dessins de Jef sont de toutes beautés, certaines planches tenant plus de la peinture que du simple dessin. Le story-telling est fluide et ce que le scénario foire, le dessinateur ne le loupe pas. On regrettera fortement que beaucoup de visages se ressemblent de personnages en personnages.

Geronimo n’est pas la Bande-dessinée de l’année mais elle offre une évocation visuelle agréable à l’œil et un point d’entrée dans la vie d’une légende de l’Ouest dont presque tout le monde ignore vraiment l’histoire. Un album en demi-teinte qui donne cependant envie d’en apprendre plus sur la vie de cette icône et sur les guerres menées par les Apaches.