lundi 17 juin 2019

The Predator Returns

Immortalisé par la magie du cinéma en 1932 dans The Most Dangerous Game, le comte Zaroff et ses chasses à l’homme sont entrés dans l’imaginaire collectif. Et ne l’ont pas quitté, que cela soit sous sa forme originelle ( la nouvelle parue en 1924 ) ou ses itérations plus modernes.

Sa pugnacité, son obsession et son, osons le dire, professionnalisme de chasseur implacable évoluant dans une jungle sombre et moite ( celle-là même, en studio bien entendu, qui servait dans le même temps à tourner King Kong qui devait sortir peu après ) participeront à créer une icône , si ce n’est un mythe ( l’honneur du premier mythe  créé par et pour le cinéma, cependant, revient à King Kong car il s’agit d’une création tout à fait originale et non d’une adaptation d’un travail littéraire existant ).

L’archétype du chasseur chassant la proie la plus particulière et la plus mortelle, l’homme, a infusé dans la pop-culture depuis lors. Citons des exemples récents tels Ramsay Bolton dans la série télévisée Game of Thrones ou encore le célèbre extra-terrestre Predator dont Arnold aura eu tant de mal à se débarrasser dans le film éponyme de John McTiernan.

C’est le prolifique scénariste Sylvain Runberg qui se colle à la tâche de donner suite au récit qui voyait la première défaite de Zaroff et sa mort apparente.
Mais plutôt que de suivre le cours du film de 1932, Runberg décide de remonter aux sources du fleuve, dans le cœur des ténèbres de la nouvelle de Richard Connell.
En petit rusé didactique, Sylvain Runberg pose les bases : une chasse ouvre l’album, une chasse qui aura pour conséquences de lancer l’intrigue principale.
Ensuite, il prend le temps de décrire la fin du récit original, permettant aux lecteurs qui n’auraient connaissance que du film, de bien distinguer les quelques différences et de s’immerger dans ce monde « parallèle » et ainsi de ne pas tiquer sur quelques détails qui ne colleraient pas avec le long-métrage qui les aura à n’en point douter marqués.

Ces éléments posés, Runberg va donc déployer sa carte de jeux et ses pions.
Zaroff a survécu et termine la préparation d’un nouveau terrain de chasse sur une nouvelle île éloignée de la civilisation. Aux USA, Sanger Rainsford, l’homme qui a défait le monstre, donne une conférence de presse pour relater ses aventures. Dans la foule, une femme au regard d’acier ne rate pas un homme. Fiona Flanagan a compris que son père, chef d’un gang de Boston , est mort des mains de Zaroff. Elle met donc au point un plan pour se venger : elle kidnappe la sœur de Zaroff et ses enfants et les lâche sur l’île. Zaroff doit les retrouver avec Fiona et son gang s’il veut espérer survivre et sauver ce qu’il lui reste de famille. Le sang va couler, mais qui en perdra le plus dans ce duel de psychopathes ?





Et grand dieu, quel duel. Que personne à Hollywood n’ait pensé à donner une suite digne de ce nom à ce classique reste un mystère mais cela permet à Runberg d’user de recettes connues : plus d’enjeux dramatiques comme la vengeance d’une famille face à la survie d’une autre, plus de personnages car l’on passe non pas d’un simple duel mais bien à un combat entre deux meutes dans des décors plus grands et plus variés.
Deux meutes dysfonctionnelles car les relations familiales entre les Zaroff sont tendues et tous au sein du gang de Boston ne voient pas d’un bon œil le fait d’être mené par une femme, surtout dans un enfer vert auquel ils ne sont aucunement habitués. Le dosage entre tension psychologique et aventure matinée de pulp est des plus équilibré et la lecture se fait d’une traite, haletante.

Runberg ne tombe pas dans le manichéisme, car, par touches délicates, ils nous rappellent que de Finoa à Zaroff, du gang à la famille, tous , à divers niveaux, agissent parfois pour des raisons sentimentales sans être pulsionnelles : Fiona aurait pu régner sur Boston sans venger son père, Zaroff pouvait laisser tomber une famille qu’il connaît à peine, mais des traces d’attachements à leur pairs subsistent encore ça et là. Sylvain Runberg ne se laisse pas non plus enfermer dans un schéma qui rappellerait le " rape and revenge " où la proie devient le chasseur et inversement. Ici, les étiquettes se confondent, ajoutant de donner du goût à une recette connue qui ne demande que le talent du chef pour se savourer.

Et outre le scénario linéaire mais bien ficelé de Runberg, l’on retrouve aux dessins François Miville-Deschênes dont chaque case respire le talent. Son trait élégant et à l’opposé du cartoonesque nous entoure bien vite d’un sentiment de réalité tangible. Et terrible.
Car sa jungle nous semble à la fois nouvelle et totalement connue, rendant hommages (voulus ou non ? ) à celles que l’on a arpenté dans King Kong ( celui de 1933 comme celui de Peter Jackson en 2005 ), de Predator, de Jurassic Park etc…
Une jungle luxuriante et belle mais qui recèle dans ses ombres la mort apportée par diverses espèces carnassières encore plus assoiffées de sang  que ne l’est le propriétaire de l’île.





Le travail sur les couleurs achève de donner un cachet à l’ensemble, mention spéciale aux séquences orageuses où chaque éclair ramène les cases vers du noir et blanc lorgnant sur celui de la grande époque de ce procédé cinématographique, créant ainsi une parenté avec le film qui rendit célèbre ce chasseur , cette créature aux traits humains mais aux goûts à l’opposé de toute humanité.
L'ensemble peut provoquer, chez les plus cinéphiles d'entre vous, l'impression d'entendre par moments quelques morceaux composés par Alan Silvestri pour le film Predator, signe d'une immersion totale dans ce récit muet car, faut-il le rappeler, le littéraire est avant tout...dans la tête !

La fin, ouverte, laisse vagabonder l’imagination du lecteur face aux potentielles nouvelles horreurs qui pourraient se produire.

Zaroff est donc incontestablement une grande réussite de bande-dessinée de cette année, publié dans la belle collection «  Signé » des éditions du Lombard, sorte d’équivalent à «  Air Libre «  chez Dupuis.

En Novembre, le scénariste revient s’attaquer à une autre icône de la culture pop : Conan le cimmérien, la création de Robert E. Howard qui bénéficie, chez Glénat d’une série d’adaptations de textes centrés sur le barbare le plus célèbre du monde où chaque album se voit confié à une équipe créative différente relevant le défi de transcrire un univers bien différent de celui imprégné sur la pellicule par John Millius dans les années 80 (mais nous reparlerons du pourquoi et du comment cet automne , si l’auteur de ces lignes ne cède pas à l’un ou l’autre album avant cela bien entendu : la saison estivale au cinéma cette année semble bien creuse et il devra chercher ailleurs de quoi nourrir son âme et son esprit ).

dimanche 28 avril 2019

Jeu automnal.

Le mois de Mars , chez certains éditeurs spécialisés dans la littérature de genre, aura été « Le mois Lovecraft », l’occasion de s’intéresser à l’œuvre, la vie, la mort ( he’s dead) et surtout l’influence que ses écrits auront eu sur l’imaginaire collectif en général et celui de certains écrivains en particuliers.

Chez ActuSF, la réédition sous le label Hélios de «  Le Songe d’une nuit d’Octobre » fut l’une des occasions de se pencher sur, non pas un pastiche, mais l’utilisation de la mythologie du citoyen de Providence, une mythologie qu’il souhaitait voir employée par d’autres que lui.


C’est Roger Zelazny, dont le Route 666 m’avait plu sans plus qui s’attaque ici aux Grands Anciens, par un double biais sympathique.

Accompagnant fidèlement son maître Jack dans ses activités consistant à récolter divers ingrédients en vue d’un événement surnaturel , Snuff , le Bon Chien, doit également tenir à l’œil les participants à ce qu’ils appellent tous «  Le Jeu ». Un jeu composé d’ouvreurs et de fermeurs.
 Jill la sorcière, Le Comte à la vie nocturne, le Bon Docteur et l’homme qu’il a créé, ainsi qu’un pasteur fou et deux illuminés.
Chaque joueur est accompagné d’un familier, un animal à l’intelligence proche de l’humaine. Seul Larry Talbot, un américain, semble se situer en dehors de toute cette histoire. Mais comment en être certain quand personne ne dévoilera ses cartes avant la fin du mois, lorsque un étrange rituel se produira qui décidera du sort de notre monde ?
Et comment avancer quand le plus Grand Détective du monde ( non, pas Batman, nous sommes à l’ère victorienne que diable ) semble en savoir long sur ce qui se trame en ce mois d’Octobre où la pleine lune coïncidera avec Halloween ?

Roger Zelazny place son roman dans le modèle du «  World Newton » : divers personnages de fictions (ou non) apparus dans des publications et sous des plumes différentes évoluent dans le même univers et interagissent ensemble. L’exemple le plus connu est sans aucun doute le cycle d’Alan Moore et de Kevin O’Neill en comic books «  La ligue des gentlemen extraordinaires » , quant au plus récent, citons l’excellente série « Penny dreadful » avec Eva Green et Josh Hartnett ( il existe d’ailleurs un lien mythologique et patronymique entre le personnage incarné par Hartnett et un protagoniste du roman qui nous occupe ). Entre les deux, citons quelques romans de Kim Newman : Anno Dracula, Le Baron Rouge Sang, Dracula Cha-cha-cha ou encore Moriarty.







S’adonner à tel exercice nécessite de bien connaître les récits d’origines mais également de savoir en jouer sans les dénaturer.
Le second point , plus original, qui place ce roman dans un cadre des plus originaux, c’est que le narrateur n’est autre que Snuff, le chien, qui narre par le détails ses activités et ses rencontres avec les autres familiers des humains joueurs. Ceux-ci sont finalement très en retrait, sauf peut-être l’un doté d’une particularité disons toute…animale.

Chaque chapitre s’attarde sur un jour du mois, jusque la date fatidique du 31 Octobre et voit les relations entre les joueurs, tous inconscients de qui est un allié ou non, se dégrader peu à peu, rester courtoises ou frôler la parano.

La grande force de ce court roman est donc de suivre la pensée d’un canidé un brin cynique ( s’il vous reste des notions de grecs, cela vous fera sourire comme remarque ) et de ses relations avec les autres animaux impliqués dans cette affaire. Zelazny joue sur une corde de trapèze : ce décalage narratif fait bien entendu sourire mais est traité avec un grand sérieux, son procédé n’étant clairement pas là pour nous faire nous fendre la poire à chaque page ou réplique. Un vrai suspens s’installe au fil des chapitres car, roublard, l’auteur ne nous installe jamais dans la tête d’un humain et mieux encore, au fil du temps, chaque informations glanées par Snuff chez les autres animaux peut tout à fait être une fausse piste, un piège attendant de se refermer.

C’est donc non sans sourire ni sans frémir que l’on se rapproche page après page de la nuit d’Halloween et de ce qui s’y jouera. Et la nature des joueurs ne sera pas forcément celle que l’on pourrait croire au premier abord, des surprises vous attendent. Au pire regrettera-t-on une fin un peu abrupte mais le deal est indiqué sur la couverture : Octobre est le lieu de l’action et lorsque Novembre s’en viendra, il ne vous sera point communiquer ce qu’il s’y passera.

Bref, « Le songe d’une nuit d’Octobre » est une excellente lecture dont l’originalité première n’est pas dans son modèle littéraire de faire s’entrecroiser des personnages célèbres (et ce même si les clins d’œil et les références restent un petit biscuit pour lettrés et curieux) mais plutôt de voir comment ceux-ci sont perçus par leurs animaux de compagnie et le lecteur lui-même qui pourrait bien être berné par ses propres images et préjugés sur ces célèbres acteurs de fictions horrifiques ayant voyagés dans nos imaginations depuis des lustres.

Vivement conseillé.


Et si vous souhaitez en savoir plus sur l'influence de Lovecraft sur l'imaginaire actuel et sa vie  :




mardi 16 avril 2019

Panspermie (?)


1939. L’Allemagne Nazie est sur le point de s’étendre en Europe.
La propagande marche à plein régime totalitaire.
Friederich Saxhäuser , agent secret du SD , est un nazi de la première heure. Ancien garde du corps d’Hitler alors que le petit autrichien n’était qu’un agitateur de taverne, Saxhäuser jouit de la confiance du Führer et de son âme damnée, Heinrich Himmler, dans l’ombre duquel navigue le Fauve Blond, Reinhard Heydrich ( HHhH), aussi enragé qu’ambitieux et qui ne porte pas un personnage tel que Saxhäuser dans son cœur de fer.
Mais Saxhäuser ne s’en inquiète pas encore trop. Nazi par opportunisme et rage envers le traité de Versailles, Friederich a vite trouvé la parade pour rester loin du nid de vipère qu’est devenu Berlin, voire toute la Germanie : être un espion à l’étranger.

Et lors d’un de ses retours dans la capitale, Himmler le charge d’une mission en Irak. Officiellement, pour recueillir des informations et instaurer de bonnes relations avec d’éminents Irakiens prêts à les aider en attisant leur haine des juifs.  Officieusement, Himmler, occultiste notoire et convaincu de pouvoir prouver que la race aryenne est bien supérieure, charge Saxhäuser d’accompagner une expédition archéologique prometteuse.
Saxhäuser va alors faire une découverte. Une découverte pouvant faire pencher la balance envers l’Allemagne dans le cours d’une guerre qui s’annonce inévitable.
Mais cet homme froid, méticuleux et méfiant envers ses maîtres permettra-t-il que les monstres qu’il sert puissent enserrer le monde entier ? Ou au contraire prendra-t-il un autre parti, une voie radicalement différente que ce qu’il avait toujours bien pu imaginer ?

Première œuvre romanesque de Stéphane Przybylski, déjà auteur d’ouvrages historiques, la tétralogie des origines se lit comme un seul et même roman. Un énorme roman mêlant l’histoire avec un grand H, théories du complot alien cher à X-files et souffle romanesque puissant.

Que ces personnages soient réels ou fictifs, Przybylski apporte un soin certain à la caractérisation des protagonistes, n’hésitant jamais à doser les zones de gris pour nous faire pénétrer jusque dans les âmes les plus noires. Que les chapitres soient longs ou courts, Przybylski navigue entre les timelines pour tour à tour offrir des éclaircissements sur le passé des personnages ou préparer des rebondissements à l’aide de flashforwards.
Bien que cela demande au lecteur une certaine attention pour remettre ce puzzle dans l’ordre, Przybylski prend soin de ne jamais faire perdre le fil de l’intrigue principale. Une mécanique qui tient de l’orfèvrerie suisse.

Et comme chaque pièce d’orfèvrerie, Przybylski nous invite à d’abord nous dévoiler la surface avant de plonger dans les rouages de son histoire. Au fil des pages, et des tomes, les personnages qu’il suit et décrit se multiplient, les points de vue abondent, rappelant dans la forme un certain G.R.R Martin, l’auteur du «  Trône de fer ».

Espionnage, suspense, action, infiltration, batailles intimes ou dantesques, sa tétralogie ne manque ni de charmes ( féminins ) ni d’atouts : une connaissance de l’histoire au top ( vous apprendrez des trucs, que cela soit en lisant le roman ou dans les annexes – une vraie mine de renseignements pour épater vos amis ), une roublardise pour utiliser les ombres de l’Histoire (et de son histoire ), des personnages charismatiques et une écriture certes parfois ampoulées ( certains dialogues sont si littéraires qu’ils sonnent faux et font très fonctionnels, libérant la bonne info aux lecteurs au bon moment) mais terriblement fluide.

La perfection n’étant pas de ce monde, des scories se glissent ça et là entre les paragraphes. Ainsi, il n’est pas rare que l’aspect surnaturel de l’intrigue, qui , s’il est le moteur de l’action, est finalement la portion congrue du récit, sente un peu trop la série B pulp des années 40 à 50 et détonne dans le réalisme über documenté qui baigne une intrigue à tiroirs eux-mêmes cachant des poupées russes en leur sein. Certaines libertés avec l’histoire officielle peuvent choquer et demander une grande suspension d’incrédulité de la part du lecteur qui, happé, pardonnera sans doute que l’on sorte parfois un coup de théâtre comme l’on sort un lapin blanc d’un chapeau noir d’un magicien.

En oscillant ainsi entre le roman « James Bond » mâtiné d’Indiana Jones (où Indy Bond serait un nazi, parti pris osé ) tendance «  Royaume du crâne de cristal » (perso, le 4éme Jones ne n’a jamais semblé honteux, se plaçant au niveau de « La dernière Croisade » ) et les aventures de Fox Mulder, Przybylski joue parfois sur le fil de la corde MAIS s’il tangue, tel un Philippe Petit, ne tombe jamais, se payant même le luxe d’offrir une cohérence entre des éléments qui devenaient contradictoires chez les agents Mulder et Scully.
Car l’on sent l’auteur qui a pensé son récit et n’avance pas à l’aveuglette. Un récit qu’il a bichonné ( la mécanique est implacable et pourtant elle ne se révèle qu’au fil des pages, sans laisser le lecteur anticiper l’action, et ce même lorsque l’on sort d’un flashforward, très fort ! ) et biberonné aux influences les plus emblématiques de la pop-culture des 80’s à nos jours.

Revers de la médaille, en maniant si bien l’art de mixer Histoire et fiction, son œuvre pourrait bien devenir la bible des conspirationnistes les plus allumés.

Une lecture addictive, solidement construite, labyrinthique comme un film de Christopher Nolan et qui est désormais intégralement disponible au format poche chez Pocket.

vendredi 29 mars 2019

De l'importance du héros mythologique dans la construction personnelle.

Depuis l’aube des temps, l’homme est un conteur d’histoires.
L'homme a besoin de partager ses expériences , de trouver diverses façons de comprendre et de résoudre ses problèmes journaliers.
Lascaux, même si cela nous échappe, raconte
quelque chose.
Les histoires et ensuite les mythes font donc partie intégrante de notre patrimoine interculturel.

Pas une seule civilisation sans mythe !

Dans toute civilisation, de tout temps et en toutes circonstances, des mythes sont apparus,reflet de tout ce qui pouvait naître des activités de l'être humain et de son esprit.
Joseph Campbell.

Il n’est pas inintéressant de rappeler que le mot mythe vient du grec μῦθος , mythos. Sous son sens premiers, le terme désigne une fable, un récit !

Ces récits et leurs descendants modernes peuvent-ils aider, partiellement, à se construire en tant qu’individus?



Philip K .Dick a écrit : «  La réalité, c’est ce qui continue d’exister quand on a cessé d’y croire ! ».

Mais durant la lecture d’un mythe, d’une représentation théâtrale ou de la projection d’un film, notre esprit accepte le récit fictionnel comme étant réel (regardez par la fenêtre et voyez Superman voler, vous saurez que vous hallucinez mais ça ne vous choquera pas de le voir fendre les airs sur grand écran), c'est le principe de suspension consentie de l'incrédulité.

Non seulement c’est une transposition du mythe de la caverne de Platon mais c’est encore plus fort du fait qu’on sait que c’est faux et que cela est accepté (sans rejet par l’esprit) aussi facilement qu’un chèque de Kadhafi par Nicolas Sarkozy !
Dès lors, peut-on envisager qu’on puisse retirer une expérience de vécu d’une lecture, d’une représentation? Le mythe pouvait-il apporter quelque chose ?

Or le mythe, se subdivise en deux grandes catégories :
1° Il y a les mythes fondateurs, ceux qui expliquent l’origine du monde ( autrement dit, la Cosmogonie ) ; c’est Gaia émergeant du chaos originel, c’est Yahvé  (ou Jéhovah ) qui met 7 jours à tout créer (oui, le 7me jour il créa sa plus belle œuvre : le repos ! ).
Le mythe sert à expliquer la création de la Terre et son fonctionnement : chez les Grecs ( et les Romains qui leur ont tout piqué ) , les divinités sont des forces de la nature : Zeus manie son foudre, Apollon fait se lever le soleil, les relations mère-fille entre Déméter et Perséphone expliquent les saisons, etc…

2° Il y a le mythe comme représentation poétisée de la vie en société dans une époque donnée.
Les mythes se situent dans un contexte déterminé selon la culture dont ils émanent. Ils suivent cependant généralement une structure fort similaire, ce qui poussera le chercheur Joseph Campbell a posé la théorie du mono-mythe, le mythe à l’origine de tous les mythes. Son livre, Le héros aux mille visages/Les héros sont éternels, est d’ailleurs LA bible de tout scénariste hollywoodien qui se respecte !

C’est la seconde option qui nous intéresse ici.
Pour nous, par exemple, les mythes grecs peuvent nous éclairer tant sur leur mode de vie que sur leurs croyances. Mais pour un grec de l’antiquité, qu’étaient-ils ? Un agréable divertissement ? Une allégorie sur la vie ?
Tout le décorum sociétaire n’était là que pour plonger le lecteur ou l’audience théâtrale dans une situation connue. C’est la (ou les) figure du héros qui était importante et porteuse d’un message. Le héros, dans son acceptation globale (et pas uniquement gréco-romaine) est un être capable d’exploits surhumains (même si de nos jours, le simple fait d’aller contre son instinct de survie pour sauver quelqu’un fait de vous un héros). Comme le disent les américains, un héros est quelqu’un de «  bigger than life ! ».
 D’ailleurs, il est notable que le décorum des mythes grecs tels qu’ils nous sont parvenus est sans doute différent de ce qu’il était à la base.



En effet, la plupart des mythes grecs  ont  pour origine chronologique une période appelée « Le Moyen-âge grec » (mauvaise traduction de Greek Dark Age ) et située entre 1200 avant Jésus Christ et 776 (toujours avant J.C…mais non, pas John Connor enfin…) avec les premiers Jeux Olympiques. C’était ce que j’appellerai l’âge héroïque,où dieux et demi-dieux foulaient le sol de la Terre, guerroyaient pour la gloire ou l’honneur, où leur présence faisait et défaisait des nations. 
Troie est tombée pour quelques divins orgueils, Héraclès a aidé à unir le territoire Thrace et Zeus a engrossé la moitié des filles nobles du monde connu !

Et quel monde ! Troie en Asie Mineure, Andromède princesse enchaînée d’Ethiopie ,Prométhée qui,selon les mythes, est enchaîné ( décidément ! les grecs ont inventé plein de pratiques bizarres en fait.Le Sado-maso, ça serait donc eux, aussi ?) sur le mont Atlas ( en Afrique du Nord) ou sur le mont Caucase ( situé dieu sait où entre la Mer Noir et la mer Caspienne). Ce monde décrit, est pour les grecs de l’antiquité, terra incognita. J’entrevois deux hypothèses : soit les minoens et les mycéniens en savaient plus long sur la géographie qu’on ne le pense actuellement  (meilleurs explorateurs ? souvenirs du pays des hyperboréens si tant est qu’il exista ? ) soit, par le jeu des voyages et du commerce, certains mythes ont été importés.

Aucune civilisation  n’est vraiment fermée sur elle-même et la culture est poreuse, contaminante et contaminable envers d’autres cultures ! Il lui arrive même d’être agri…culture ! 



Ce Greek Dark Age dont on ne sait presque rien correspond à une période de troubles. À la même période, l’Egypte et le territoire Hittite connaissent des bouleversements, Mycènes s’est effondré. Des civilisations liées par le commerce et la guerre ! Si l’une disparaît, l’équilibre peut-il se rompre et entraîner les autres vers une chute ?
L’antiquité Grecque commençante, est donc une…Renaissance. On redécouvre l’écriture et les mythes de l’ancien monde ( dans le sens du monde ancien, celui que l’on a pas connu et qui précéda chronologiquement) sont couchés par écrit. Ils ont survécu oralement, dans la mémoire des populations, des rares artistes encore en activité,etc…C'est vers 650 avant notre ère qu'Hésiode couche la Théogonie.
Mais ces mythes ne reflètent sans doute plus le mode de vie de ces âges sombres presque effacés de l’histoire mondiale. Ils ont évolué. Le nombre d’aventures d’Héraclès,par exemple, a-t-il favorisé sa longévité et propagation comme certains illustrés plus modernes ? La question reste ouverte. 



Toutes les cultures font partie intégrante de l’histoire qui est une évolution ! Et les mythes , faisant partie de ces cultures, ne sont pas des récits fixes et immuables ! Ils peuvent être revus, corrigés pour intégrer de nouvelles données, des nouvelles valeurs morales, etc… Difficile de penser dès lors que les mythes grecs sont une copie carbone de ceux qui se racontaient à la cour d’Agamemnon ! C’est cette même logique qui est appliquée aux super-héros actuellement d’ailleurs ( mais je le répète depuis des années, ils sont une forme de mythologie et suivent donc les mêmes modes opératoires ! ).
La base est la même pour tous les films de Superman ou de Batman, mais les héros sont à chaque fois remis « au goût du jour », comprenez qu’ils sont placé dans un contexte plus actuel pour chaque film. Or l’actuel est une notion qui ne fait que passer !








Chacune de ces versions des héros était la plus moderne de son époque. Chacune était intrinsèquement le héros que l'on connaît tous mais le mythe a évolué. Et il évoluera encore ! Dés lors, des films comme "Troy" (avec Brad Pitt) ou "King Arthur"sont tout aussi légitimes que des adaptations plus fidèles à Homère ou à la matière de Bretagne car elles reflètent l'adaptation à notre époque en matières de récits pseudo-historiques.

C’est pour cela que les héros de Iliade ou de l’Odyssée se comportent comme des grecs antiques mais connaissent un monde plus grand, plus vaste ! Et ces mythes enflammeront l’imagination d’un roi macédonien: Alexandre le grand ! Ce monde oublié, il voudra le redécouvrir !
Cela lui coûtera tout. Mais les mythes auront fait passer un message dans son esprit !
Auront fait germer une idée !
Et comme le fera dire Christopher Nolan à DiCaprio ( dans une scène non retenue) d’Inception :

Une idée est le plus puissant des parasites ! Une simple idée issue de l’esprit humain peut construire des villes ! Une simple idée peut transformer le monde et réécrire toutes les règles ! 

Que le héros vive une aventure porteuse d’un message, d’une idée, il en était déjà ainsi dans la plus vieille épopée connue, celle de Gilgamesh : aussi puissant était-il, il était condamné à mourir comme tout le monde. On pourrait donc penser, qu’en filigranes, le message est que personne ne peut échapper à son destin. 
On retrouve cette notion d’inéluctabilité également chez les grecs. S’y ajoute aussi un autre grand thème : si vous ne prenez pas garde, vous vous ferez baiser par les dieux ( au sens propre comme au figuré ).

Prenez Héra par exemple, femme et sœur aimante mais terriblement jalouse ! Héraclès, fils bâtard de Zeus est pour elle un affront et elle lui en fera voir de toutes les couleuvres ( je suis content de moi là ).

D’un point de vue personnelle, je n’ai jamais compris pourquoi ce n’est pas Zeus qui s’en prenait le plus dans ses divines bourses car le fautif, c’est lui. La reine des coups tordus qu’était Héra n’aurait pas pu, je ne sais pas moi, droguer l’ambroisie de son mari et lui administrer l’antidote le soir ? Comme ça, si Monsieur découche, il passe une nuit infernale !  Héraclès offre aussi un bel exemple de la porosité entre cultures. Il se verra accaparé par les voisins des Grecs, les Romains sous le nom d’Hercule ( si je t'attrape je...).
Plus fort encore, les mythes irlandais le désignent sous le nom de Cùchulainn , fils du dieu Lug, lui aussi dieu-roi de son panthéon. 

Le Hercule Irlandais !

La notoriété d’Héraclès peut s’expliquer par le nombre incroyable d’histoires le concernant venues enrichir son récit de base ( à moins que sa popularité n'ait entraîné la rédaction de nouveaux textes). Un héros populaire dont les gens étaient friands. Et qui de fait, donna naissance à divers « clones ».

Le premier qui me sort que Héraclès et Hercule sont la même personne prendre une belle tatane dans sa tête de banane azimutée car cette affirmation serait aussi erronée que d’affirmer que Superman, Appollo et Hypérion sont le même super-héros !
Ces deux ersatz du kryptonien ( il en existe bien d’autres,je vais pas tous vous les faire ) portent  d’ailleurs tous les deux des noms mythologiques associés au soleil, sources des pouvoirs de Superman (Apollo,Apollon en anglais, dieu du soleil, Hypérion le titan occupant la place avant la Titanomachie lancée par Zeus ). Batman n’est pas en reste, lui qui aura Midnighter ou encore Nighthawk comme copies affirmées voire revendiquées ! 








Pour le thème de l’inéluctabilité, prenons l’histoire de Persée, fils de Danaé fille d’Acrisios ! Hors, notre bon Acrisios avait été informé par un oracle que son petit-fils, un jour, le tuerait. Pour empêcher que sa fille ne mette au monde un enfant,Acrisios la fit enfermer. Zeus, amoureux de Danaé, se changea en pluie d’or pour contourner l’enfermement ( l’or n’ouvre-t-il pas toutes les portes ? Aujourd’hui nous sommes moins regardants, l’argent le fait tout aussi bien). Zeus et Danaé consomment comme des lapins et 9 mois plus tard…
Passons sur tous les détails de l’histoire de Persée, c’est le destin d’Acrisios qui est ici important. Quand son petit-fils est devenu grand, après son triomphe sur Méduse et son mariage avec la belle Andromède, il participa à des jeux. Lors d’une épreuve de lancé, il rate son coup et tue un spectateur…qui se révèle être Acrisios !
En tentant d’échapper à son destin, Acrisios a scellé sa mort. En tentant de modifier son futur, il n’a fait que le mettre en place. Aucune action ne peut vous empêcher de subir votre destin. 

On ne le répétera jamais assez, ne jetez pas vos discoboles n'importe où, il pourrait y avoir des blessés !

Ironiquement, c’est l’effet inverse qui se produit avec Cassandre. Elle a beau claironner que tout va mal finir et que Troie est encore plus foutue que l’économie de Détroit, personne ne l’écoute. Et bien entendu, Troie tombe ! Le destin est immuable : que l’on choisisse d’agir pour le changer ou qu’on ne prenne pas en compte les oracles, le destin, chez les grecs, ne se modifie pas ! 

Quels effets, de tels messages, peuvent-il avoir sur la construction personnelle des gens qui baignent dans ce genre de littérature ? Une acceptation de leur sort ? Après tout, les mythes sont une part de leur religion. L’opium de ce peuple. 

Mais les héros, malgré un destin souvent funeste ou homicide, accomplissent aussi des miracles ou des actes désintéressés ! Ces actes, peuvent-ils impacter le sens moral des gens ? Les inspirer ? 

À l’époque, comme aujourd’hui, les histoires avaient quelque chose à exprimer sur la société, sur la réalité vécue. Faut-il voir le mythe de l'Atlantide comme une histoire dramatique, une allégorie sur la suffisance d'Athènes et de facto une mise en garde contre sa chute ou encore une allitération sur la fin de la civilisation minoenne ( dont la fin semble de plus en plus concorder avec une ou l'autre catastrophe naturelle de grande ampleur ) ?

La société, bien entendu, est un concept mouvant.

Quittons l’antiquité et attaquons si vous le voulez bien, le moyen-âge.
Finis les mythes mettant en scène des dieux, des demi-dieux et autres créatures fantastiques. Nous sommes à une époque de ténèbres mentales, d’aliénation sectaire menée par l’organisation la plus puissante de l’époque : L’Église !

La Bible est le texte de référence. Le seul texte « mythologique » à ne pas être interdit. Et pour cause.
Les religions dites révélées ont toujours réclamé pour elles la possession de LA vérité et font toujours tout pour contester celle des autres ( au pif : l'inquisition, les croisades, les mises à l'index,la mutilation génitale des statues...).
De nos jours, un individu est d’ailleurs passible de la peine capitale en Arabie Saoudite s’il pénètre sur le territoire avec un ouvrage religieux non-islamique. Et en France et aux États-Unis, il y a des militants (nombreux) qui espèrent faire entrer le blasphème sur la liste des délits. Mais je m’égare.
Les mythes sont donc plus qu’hérétiques pour l’Église.Il faudra attendre la Renaissance pour que l'humanité redécouvre son immense patrimoine !





Il y a pourtant une littérature moyenâgeuse qui va se mettre en place. La Geste arthurienne. Descendante des chansons de geste, dont la première si je ne dis pas de conneries a été La Chanson de Roland. La Chanson de Roland est encore de nos jours exploitée dans les cours d’histoire alors qu’il s’agit d’une image d’Epinal. En réalité, point de jeune et héroïque Roland, juste un nobliau trentenaire ( à l'époque, 30 ans c'est vieux, très vieux), Hruodland, qui s’est fait buté minablement lors d’une escarmouche. Le tout a été passé aux moulinettes poétiques et patriotiques habituelles, rien de plus rien de moins. Mais notez que cela a exalté des générations entières à se comporter comme des héros, des chevaliers. Des générations qui se sont donc en partie construite là-dessus. Une chanson ! Imaginez alors le pouvoir de textes plus élaborés…et chrétiens ! 




Car la geste arthurienne est noyée sous le christianisme : la quête du Graal, la coupe du Christ ! Les valeurs chevaleresques calquées sur les valeurs chrétiennes ( regardez un peu ce qui arrive au parjure Mordred ou encore à Guenièvre et Lancelot pour avoir été amants illégitimes ! ) . La matière de Bretagne naît, grandit et s’enrichit encore et encore, même aujourd'hui ! Du pain béni pour et par l’Église qui ne devait pas tenter d’éradiquer cette littérature (ou alors nous aurions beaucoup moins de sources les enfants ! ).

Et encore une fois, le mythe s’adapte à son époque . Arthur est inspiré par un chef breton ( la Bretagne romaine, soit l’Angleterre) unificateur des tribus bretonnes mais surtout figure qui aurait à la fois vaincu les Saxons et accepté ensuite les migrants saxons venus pacifiquement, devenant le père des anglo-saxons !
Ce chef apparu au début de moyen-âge ( au dark age ) est recyclé un millénaire plus tard dans un contexte collant à l’époque de la rédaction de la geste ! Comme les grecs avaient remis « au goût de l’époque » les récits du Greek dark age ! 



Cette geste arthurienne va devenir une publicité ambulante pour les valeurs chrétiennes et chevaleresques : Lancelot, Perceval, etc….devenant des modèles à atteindre pour qui est sensible à tout cela (ne me faites pas dire que tous les chevaliers voulaient être chevaleresques, la plupart avait sans doute pour but de jouir de leurs privilèges et s’acquitter des devoirs en râlant ! ). 

Si l’Église, ayant toujours voulu imposer ses idées n’y a pas trouvé à redire, n’est-ce pas là une sorte de preuve , ou plutôt d’indice, qu’elle avait compris que le récit pouvait instiller quelque chose d’assez fort dans l’esprit des gens pour les faire agir d’une façon ou d’une autre ? Ou tout du moins, les inspirer (un lavage de cerveau c’est plus complexe et cette influence est plus restreinte, tout le monde ne sait pas lire en ce temps obscur, loin de là!).
La propagande est une invention qui a de l’âge ! 

On le voit donc, au fil des siècles, des millénaires, les mythes ont instillé des concepts dans les esprits et ont donc aidé ( ou pas , c’est selon comment on le prend ) à construire certains aspects de la personnalité des lecteurs, auditeurs et j’en passe et des meilleurs ! 

De nos jours, si je doute que les mythes classiques ou moyenâgeux puissent inspirer , les récits plus récents ( dès les romans de capes et d’épées de Dumas, plus ou moins ) peuvent jouer ce rôle. Ils ne font pourtant que reprendre des archétypes classiques mais dans un environnement contemporain et surtout loin de l’aspect désuet de héros passés de mode. Sans compter que les instances religieuses ( de quelques obédiences qu’elles soient ),qui ont toujours une main mise importante sur certaines littératures, ne peuvent pas suivre face à la masse d'ouvrages qui sortent chaque semaine! L'accès pour tous à la lecture et l'écriture a bien entendu fait exploser l'offre qui n'est plus aux seules mains des moines copistes !

Certains héros modernes sont de nouveaux héros "classiques", vecteurs de valeurs et intégrés dans leur époque pourtant mouvante. James Bond , éternel gentleman sur la fin de sa trentaine, a vu le monde changer et son décorum a donc évolué avec l’Histoire. Lui, est resté le même. Un héros incorruptible , intransigeant avec le mal, ne supportant pas de voir un ami ou une femme se faire malmener. Son pendant américain le plus proche est bien entendu Jack Bauer. 




Ces deux agents très spéciaux possèdent une mythologie riche qui nourrit leurs aventures. Ce sont aussi des outils de propagandes occidentales, ne le nions pas ! 

Tout comme Bond, la plupart des héros de bande-dessinée ( qui ne sont pas que pour les enfants mais qui sont souvent leurs premières lectures pour des raisons débiles : y a des images, c’est pour les gosses. Et ta sœur ? Elle bat le beurre ?  Le cinéma aussi ce sont des images et t’emmènerait pas ton gamin voir Se7en, si ? ) ne vieillissent pas. C’est leur environnement qui change et évolue. Spirou, Tintin, Batman ou Superman sont nés dans des publications des années 30. 75 ans plus tard ( Spirou et Superman ont le même âge ) , ils n’ont pas pris une ride. Si Spirou évolue sans que les auteurs se soucient d’une telle chose, les éditeurs de Superman (et de tout le panthéon DC comics )  remettent souvent les héros au goût du jour, en redéfinissant leurs origines dans un contexte plus moderne. Idem au cinéma où les récents Batman Begins et Man of Steel viennent corroborer mes dires. Se faisant, ces héros touchent finalement toutes les générations !

Le super-héros, cette mythologie moderne, peut-il apporter quelque chose à la construction personnelle ? Ses valeurs peuvent-elles inspirer certains jeunes au point de fortifier leur sens moral ? Je réponds par l’affirmative en nuançant : sans certains dons moraux comme l’empathie ( qualité qui se développent souvent durant ou peu après l'adolescence, et encore, pas chez tout le monde), les valeurs héroïques n’ont aucune chance de germer : la terre spirituelle est stérile sans certaines prédispositions !








Oui, ce sont des panthéons modernes, c'est bien plus frappant quand les héros sont en groupe.



Un héros peut-il positivement influencer un enfant ? Je le crois. Pour un adulte fait, je suis beaucoup moins certain, sauf dans le cas d'une épiphanie fulgurante de puissance 10.

Lorsque Captain America est créé en 1941, Pearl Harbor n’a pas encore été attaqué. L’évènement arrivera des mois plus tard. L’Amérique n’est donc pas en guerre. Mais voila, Captain America est un appel des auteurs à ne pas fermer les yeux sur ce qui ce déroule en Europe. La couverture du premier numéro montre d’ailleurs le héros en train de mettre son poing sur la figure de l’oncle Adolf !  Il n’y a bien entendu aucune statistique disponible sur le nombre de jeunes touchés par cette image qui iront s’engager dans les troupes U.S mais il est presque certains que cela a joué un rôle.
Captain America est aussi le vecteur d’une idée de son temps : la science comme solution miracle aux problèmes humains. C’est la science qui a rendu le chétif Steve Rogers en un homme grand, musclé et délivré de la maladie (et , ironiquement, un parfait aryen )



Dans les années 60, la bombe atomique est passée par là. La science n’a plus cette aura de bienfaitrice. Les héros seront les résultats de terribles accidents souvent atomiques : Peter Parker  est mordu par une araignée rendue radioactive par une expérience , Bruce Banner est irradié de rayons gamma sur un site d’essai de bombe et devient Hulk. Pire, les radiations dans l’air ont créé la race des mutants dont les X-men sont les représentants les plus connus.
Non, le message a changé : la science peut être un danger si l’on ne fait pas attention. La science, devenue déesse de son temps, a fait connaître son ire de ne pas avoir été traitée comme il se doit : science sans conscience est ruine de l’âme, chez Marvel elle devient également ruine du corps ! 




Plus tard, ce n'est plus la force nucléaire qui sera présentée comme une menace mais la force génétique. Spider-man sera clonés plusieurs fois dans le but de détruire sa vie. Le Peter Parker de l'univers Ultimate sera mordu par une araignée génétiquement modifiée, tout comme le Peter Parker des films. Plus tard, Miles Morales, l'actuel Ultimate Spider-Man sera lui aussi mordu par une araignée OGM.



Spider-man et Scarlet Spider. L'original et le clone issu des expériences du Dr Warren pour pourrir la vie de Peter Parker. 


Mais ces êtres modifiés, maudits par leurs différences, sont habités par des concepts moraux ! Des concepts moraux qui transcendent les cultures. Non, ils ne sont pas les porte-drapeaux de l’impérialisme américain. Ils sont américains et donc pensent et agissent comme tel mais c’est aux lecteurs internationaux de faire preuve de recul. On ne reproche jamais à un personnage européen de se comporter en européen.  Mais il s’agit bel et bien d’une mythologie moderne, ancrée dans son temps ! 

Mais cela n’empêche pas certaines notions antiques de franchir les barrières du temps : Thor le dieu du tonnerre Asgardien (ou Ase si l'on veut être vraiment précis. Mais parfois, le public a besoin qu'on lui balise le chemin) est devenu un héros Marvel, emmenant avec lui son panthéon . Wonder Woman est une amazone, adoratrice des dieux grecs et membre de la Trinité DC qu’elle forme avec Superman et Batman.

Les dieux classiques, en plus d’être une source d’inspiration, sont parfois devenus membres complets d’une nouvelle mythologie. Et dans la réalité parallèle «  Earth 2 », Wonder Woman est adoratrice des dieux romains. Ceux-ci ont payés un lourd tribut lors d’une invasion extra-terrestre et seul Mercure est encore vaillant. La fin du premier épisode le verra, mourant, transmettre son pouvoir au futur Flash. La boucle est bouclée, le premier Flash, dans les années 30, avait le look de ce dieu aux bottes et au casque ailés !







« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » , telle est la devise de Spider-Man. Elle exhorte a ne pas se débiner lorsque l'on a les moyens d’aider. Nul besoin de super-pouvoirs pour faire le bien.  Les X-men quant à eux sont une métaphore sur le racisme et la ségrégation qui gangrènent les années 60 aux USA. Plus tard, les mutants seront les représentants de toutes les minorités et des exclus car différents : le gros du lectorat gay, juif ou étranger lit les séries liées aux mutants. Charles Xavier et Erik « Magneto »Lensher sont les Martin Luther King et Malcolm X de l’univers Marvel ! Quelle influence peut avoir sur le jeune lecteur ces notions ? J’ose croire que l’on emporte avec soi une part de nos découvertes fictionnelles. Si l’on est touché l’espace de la lecture, si un lien empathique s’est créé, pourquoi se détricoterait-il  une fois le livre refermé, le film fini ? 

La continuité des mythes grecs vers des héros modernes ne se limite pas aux comics. Les mangas aussi ont puisé leur inspiration dans la Grèce antique. Saint Seiya ( Les chevaliers du Zodiaque ) en est un bon exemple. Les valeurs de fraternité entre les hommes, de sacrifice et de courage y sont portées par les chevaliers d’Athéna ( notion européenne, au Japon point de chevaliers mais des Saints, d’Athéna, car ils sont capables de miracles ).
Et on en est à pas moins de 7 séries différentes centrées sur les chevaliers sacrés ! Et lors d’une aventure propre au seul dessin-animé, Seiya et ses compagnons croiseront le fer avec les guerriers divins du royaume d’Asgard ! 












Enfin, comment ne pas parler de Dragonball qui puise une part de son inspiration dans des mythes asiatiques ( comme la légende du roi singe ) mais aussi dans la mythologie moderne des comics ? Les origines de San Goku ont bien trop de points communs avec celles de Superman pour que cela soit innocent. 

Et là aussi l’œuvre n’est pas dénuée de valeurs fortes comme le dépassement de soi, l'appel de l'aventure initiatique,le refus de renoncer et la protection des plus faibles face à des tyrans immoraux et prêts à tout !


Abordons le cinéma.
En tant que média de masses, il est peut-être le moyen d'expression moderne qui touche le plus de personnes sur la planète !
J’ai , par la bande, abordé le cinéma de super-héros, je n’y reviendrai donc pas. La mythologie, surtout gréco-romaine, a été une source d’inspiration pour le cinéma. Hercule a été le porteur d’un bon nombre de nanars italiens (conscients de leur non potentiel, les italiens font maintenant du cinéma sur les terrains de foot d’ailleurs ) et hollywoodiens. Plus récemment, nous pouvons signaler Le Choc des titans, son mauvais remake ( mais l’original ne volait pas déjà bien haut ) et sa suite La colère des Titans ou encore Immortals qui revenait sur l’histoire de Thésée. Mis à part une mise en image léchée ( les dieux et les créatures en jettent ), ces films sont loin d’être inoubliables.








Une saga moderne a pour elle d’avoir largement pioché dans les mythologies et leurs mécanismes sans que cela ne se ressente pour le profane. La saga Star Wars.

Il a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine…
Cette accroche est tout bonnement géniale. Elle contient en quelques mots tout l’apport du mythe que le spectateur est sur le point de voir : le mythe est souvent une histoire située dans un passé lointain et presque oublié et sa situation géographique est …exotique ! Quoi de plus ancien qu’une époque oubliée, quoi de plus exotique que des planètes inconnues ?  Tout, je dis bien tout, dans Star Wars est mythologique et brasse des figures connues et reconnues. Et les films ont beau être inégaux, les apports mythologiques ont toujours été traités avec soin car découlant non pas d’une volonté absolue de les inclure mais d’une connaissance encyclopédique sur le sujet.

Bien que, techniquement, les 6 épisodes d'origine sont l’histoire de la chute et de la rédemption de Dark Vador/Anakyn Skywalker ( sa chute renvoyant autant à Lucifer qu’à Icare), c’est le parcours de Luke Skywalker qui est le plus à même d’illustrer la puissance mythologique du récit ! La nouvelle trilogie semble lui offrir un nouveau rôle qu'il nous faudra découvrir dès l'épisode VIII en Décembre 2017.




Le héros des mythes commence son aventure en quittant son village, souvent poussé par un vieux mage. Il devra affronter des épreuves, apprendre la vie et revenir chez lui pour faire partager son nouveau savoir et changer les choses. Là, d’un coup, je viens de vous parler de Luke Skywalker, de Neo, de Frodon Saquet ( et de Bilbon tiens aussi ) ou encore de Jake Sully dans Avatar (mais je ne vais attaquer que Star Wars, qui est déjà un sujet vaste et que vulgariser ici m’ennuie un peu car c'est bien réducteur.Mais c'est un article, pas un essai ).

Luke va suivre le vieux sage Obi-Wan Kenobi ( une figure à la Merlin ou encore à la Gandalf le Gris ).
Obi-Wan "Ben" Kenobi est l’un des derniers chevaliers Jedi, versé dans l’art du contrôle de la Force. Luke est le fils d’un Jedi assassiné par un chevalier noir (vous sentez l’influence arthurienne ? ).
Tel un Siegfried de l’espace, Luke recevra l’épée de son père ( le sabre-laser pouvant être comparé à une épée magique, il est facile de relier tout ceci à Excalibur également ) et devra secourir une princesse en détresse. Si Siegfried terrassait un dragon pour sauver la dame, Luke prendra d’assaut l’étoile noire. Et ça, ce n’est que pour le premier volet de son aventure !





Dès L’Empire contre-attaque et jusqu’au Retour du Jedi, les influences deviendront plus subtiles et parfois plus empreintes de philosophies que de mythologies. Yoda est une sorte de farfadet nordique qui a fait le tour de bien des questions (normal, en 900 ans ont a le temps de se pencher sur plein de chose ). Il est sans doute le personnage de la saga le plus marquant, ses remarques philosophiques étant simplement émises et font souvent mouche :
«  Regarde moi, est-ce par ma taille que tu peux me juger ? Et bien tu ne le dois pas.», les apparences sont trompeuses et il faut voir avec ses yeux comme avec ses facultés mentales et spirituelles.



«  Un grand guerrier ? Mmmm, personne par la guerre ne devient grand ! » , cela se passe de commentaire, je tomberais dans le pathos.

« Toujours en mouvement est l’avenir ! » ; contrairement à Vador qui serine à Luke « Tel est ton destin ! », Yoda offre une vision opposée : nul destin n’est scellé , il n’y a de destin que ce que nous faisons de nous-mêmes ( James Cameron ). Vador le redécouvrira d’ailleurs et le payera de sa vie.

Obi-Wan était décrit comme un guerrier vieillissant au service d’un idéal juste, il était d’ailleurs général lors de la guerre des clones. Yoda apporte plus de perspectives au rôle d’un chevalier Jedi. Les techniques de guerre doivent être apprises pour le seul fait de les connaître et pour se défendre face à ceux qui les emploieraient pour l’agression. Yoda, dans les films centrés sur Luke, n'apparaîtra d'ailleurs jamais l'arme à la main : " Tes armes, tu n'en auras pas besoin..." dit-il à Luke avant une épreuve. Luke ne l'écoute pas et échouera.L'expérience de la vieillesse est bien souvent ignorée par la jeunesse qui doit faire ses propres expériences et poser ses propres choix..

Le manichéisme tend à s’estomper. Y compris en la personne de Dark Vador qui se révélera être le père de Luke. Le personnage le plus noir de l’histoire du cinéma de l’époque va devenir le sauveur de la Galaxie : c’est bel et bien lui qui tuera l’Empereur, le maître du côté obscur ! Soudain, il devient un être habité par le conflit entre les forces de la lumière et des ténèbres et il placera l’avenir de son fils au dessus de ses désirs tyranniques.Ses méthodes resteront le meurtre...appliqué à la défense légitime de son enfant, le dernier lien avec son humanité qu'il croyait perdue.



L’Empire, puise son imagerie dans un mythe plus récent. Un épisode de l’histoire moderne que l’humanité a tellement assimilé au mal absolu qu’il en a été en partie mythifié : les nazis. Les uniformes des officiers impériaux ressemblent énormément à ceux des officiers de la S.S. Tout comme l’Allemagne, l’Empire s’est armé en dépit des traités, etc… On notera même une sorte de xénophobie,ils sont tous blancs et il n’y a aucuns non-humains dans les rangs impériaux ! Et les rares aliens appelés en renforts sont extrêmement mal vus . L’alliance rebelle, elle, regorge d’extra-terrestres dans ses rangs ! L’image a bien fait passer les différents discours des deux camps en faction !

Lorsque Luke regagne enfin les siens, il est le dernier des Jedi. Ou plutôt, n’est-il pas le premier des nouveaux ? Son apprentissage va changer le statu-quo de la Galaxie ( de son monde ) mais aussi de son Ordre et devrait profiter à tous : à la Nouvelle République à naître qui pourra s'appuyer sur des nouveaux Jedi mais surtout aux futurs nouveaux Jedi à qui Luke apportera une vision moins dogmatique : l'attachement personnel qui le lie à son père ne le mènera pas sur le chemin du côté obscur, c'est même tout l'inverse qui se produit.
Les nouveaux Jedi seront moins limités que les anciens. Cela ouvrira diverses voies dans l' univers étendu de Star Wars (les comics, les romans, les Jeux Vidéos ) : la possibilité de se marier et d'avoir des enfants pour les Jedi, l'émergence des Chevaliers Impériaux (chevaliers entraînés à obéir, ce qui les rend moins tentés par le côté obscur, et dévoués à un homme et non à un côté ou l'autre de la Force) un siècle et demi plus tard, etc... Le rachat de la licence par Disney et la mise en chantier de nouveaux films vient créer une ligne du temps parallèle à toutes ces histoires annexes.


Mara Jade, la "main de l'Empereur" a été le prototype des chevaliers impériaux si l'on y fait attention.

Luke Skywalker et Mara Jade-Skywalker, sa femme. L'amour commence toujours par une dispute.

Groupe de chevaliers impériaux, 150 ans après la mort de Luke Skywalker.



Luke et la famille Skywalker ne sont plus au centre de l'histoire. Star Wars explore une nouvelle direction.

Le héros, pour celui qui n’est pas apathique, est une figure forte et inspiratrice. C’est une métaphore de ce à quoi nous pourrions prétendre si nous poussions certains traits de caractère à leur apogée et si nous en délaissions (ou du moins si nous voulions bien en amoindrir) quelques uns moins glorieux. Et s’ils arrivent à faire passer ne fut-ce qu’une once aussi petite soit-elle d’eux-mêmes dans l’esprit des lecteurs, alors leur existence fictionnelle aura servi à autre chose qu’à amuser le public…elle aura participé à sa construction. Pour le meilleur espérons le, il y aura toujours des gens pour penser qu’Hannibal Lecter fait un boulot formidable…


Ils sont capables de grandeur, Kal-El, ils en ont la volonté. Il ne leur manque que la lumière pour les guider. Plus que toute autre raison, c'est pour leur capacité au bien que je t'ai envoyé parmi eux. Mon fils unique.

Tu donneras aux peuples de la Terre un idéal à atteindre.Ils se rueront sur tes pas, ils trébucheront, ils tomberont. Mais le moment venu, ils te rejoindront dans le Soleil. Le moment venu, tu les aideras à accomplir des miracles.