jeudi 16 février 2017

Le cœur de la forêt.

Retour dans les bois des Rhyope avec Lavondyss, second tome du cycle La Forêt des Mythagos de Robert Holdstock.

Quand Steven Huxley est entré dans la forêt pour retrouver son frère Christian,il n’était pas seul. Accompagné par l’aviateur Harry Keeton, Steven a erré entre les arbres avec lui avant que leurs routes ne divergent.
Tallis Keeton , la jeune demi-sœur de Harry , en est persuadée : son frère est vivant , perdu, quelque part au fond des bois. Mais avant de pouvoir s’aventurer à la recherche de son cher frère, Tallis va subir d’étranges initiations. Et seulement alors, pourra-t-elle atteindre le cœur de la forêt : Lavondyss.

Alors que le premier roman du cycle était constitué de morceaux de journaux intimes et de narration à la première personne, Lavondyss opte pour un narrateur omniscient. Holdstock en profite pour augmenter le niveau de jeu littéraire en ciselant ses phrases comme un artisan maniaque.
Le revers de la médaille, c’est que la première partie du récit, dévolue à la découverte du personnage principal et à poser les bases du récit peut sembler longue.
La plongée dans la psyché de Tallis est totale mais il s’agit de la vie d’une jeune fille dont la vie est parfois ponctuée de faits étranges…faits qui iront crescendo bien entendu. La lenteur du roman , si bien écrit soit-il, peut rebuter. Surtout qu’il ne se passe pas grand-chose mais Holdstock ne nous fait pas languir pour rien. Toute cette partie est belle et bien nécessaire et vitale à la compréhension de la seconde partie qui se déroule de plein pied dans les bois étranges où les mythes et les légendes contenues dans l’inconscient humain prennent vie.

Une fois entré dans le forêt, le récit s’emballe sans pour autant perdre en dextérité d’écriture. Le phrasé reste travaillé comme avant et nous plonge dans un océan vert fait de bois, de feuilles mortes et d’hivers mortellement dangereux. Le style et l’écriture atteignent bientôt un tel niveau que l’on vit un trip sous LSD sans les effets de la synesthésie. On sent, on respire l’humus, les poils du dos se hérissent , conscient que l’on est d’avancer dans un territoire qui n’est plus celui de l’homme. Et plus notre héroïne progresse, plus l’auteur fournit des concepts bien plus dangereux et vicieux que lors du premier roman. Les mythes qui prennent vie ne sont qu’un danger parmi d’autres dans cet austère environnement où le temps ( tempus , pas la météo ) lui-même semble obéir à des règles étranges qui font passer la relativité appliquée pour du pipi de chat.



Refusant la facilité, Holdstock va mettre les nerfs de Tallis , et les nôtres, à rudes épreuves et fera passer les passages en forêt de Princesse Mononoké pour une agréable balade romantique ou le viol par les plantes dans Evil Dead pour un pic-nic en famlle.




Il partage en outre un autre point commun avec le cinéma de Miyazaki : inutile de chercher une fin en happy end où le sacrifice emporte tout sur son passage et offre un retour au bercail à la Disney. Non, la vie est dure, la vie est parfois injuste mais surtout, la vie n’est pas finalité en soi. Elle n’est qu’une partie d’une histoire plus vaste qui nous échappe. Et ceci n’est que le second tome d’une histoire aux ramifications qui rappellent les branches d’un arbre plusieurs fois centenaires.
On quitte cette forêt avec une certitude absolue : nous y remettrons les pieds et nous serons de nouveau démunis face à elle et aux êtres, de sang ou de sève, qui la peuplent.



dimanche 12 février 2017

Chevalier Noir et chevaliers d'écailles.

Arrivée en VF du crossover Batman & les Tortues Ninja ce mois-ci chez Urban Comics dans leur
collection « Urban Kids ». À priori, ces lascars animaliers n’avaient pas vraiment de raisons de se rencontrer. Erreur, les points de convergence abondent. Mais reprenons du début : qu’est-ce qu’une tortue ninja ?

Apparues en 1984 et créées par Kevin Eastman et Peter Laird, les Tortues Ninja sont les héros d’une bande-dessinée autoéditée conçue comme un pastiche des comics ultra-violents de l’époque. En effet, le côté désuet des comics tend à s’estomper et les auteurs ont une cible dans leur ligne de mire : Daredevil. Repris depuis quelques années par Frank Miller qui refondera le personnage et son univers, Daredevil ne laisse plus indifférent. Les auteurs entendaient parodier les comics de leur temps. Les origines des tortues ( à l’époque car il ya  eu refonte depuis quelques années ) sont ainsi intimement liée à celles de Daredevil mais sans que le nom du héros et des personnages ne soient jamais cités ( questions de copyright ).



Matt Murdock, le futur Daredevil, est un jeune adolescent lorsqu’il sauve un vieil aveugle d’un accident impliquant un camion. Ce dernier contenait des déchets radioactifs et une partie du chargement se répandit. Les yeux de Matt furent touché et il devint aveugle…mais l’étrange produit multiplia ses autres sens.
L’histoire des tortues commence de la même manière mais nous apprend que le produit s’est également déversé dans les égouts, entrant en contact avec un vieux rat de compagnie ayant fui la scène du meurtre de son maître japonais et quatre bébés tortues de mer. Petit à petit, les animaux grandirent et prirent forme humaine. Le vieux rat ayant observé son propriétaire répéter ses mouvement d’arts martiaux entraîna les tortues et les nomma des noms de quatre maîtres de la Renaissance : Leonardo, Michelangelo ; Donatello et Raphaël.  Alors que Daredevil affronte un clan ninja appelé La Main ( The Hand), les Tortues auront fort à faire avec le clan des Foot ( Le Pied ) mené par le redoutable Shredder, l’assassin de Hamato Yoshi, le propriétaire du rat Splinter.
Bien que n’ayant jamais vraiment eu une série pérenne et ininterrompue, les Tortues ont toujours su garder une certaine popularité dans la pop-culture et ce malgré les récents reboot WTF et les deux films produits par Michael Bay.



Bref, revenons à nos chiroptères !

Divers labos de Gotham City sont attaqués de nuit par des ninjas. Batman remonte la piste et tend un piège aux voleurs au sein même de Wayne Enterprise. C’est là qu’il fait la connaissance des Tortues et de leurs ennemis, le clan des Foot. Le clan et les tortues sont arrivés à Gotham en traversant un pont interdimensionnel et tous cherchent à rentrer chez eux. La rencontre est arbitrée par James Tynion IV , scénariste ami et protégé de Scott Snyder (auteur d’un run si pas en tous points remarquables en tout cas remarqué sur Batman ) et le dessinateur Freddie E.Williams II ( y a plus de Jr ou de ixième du nom aux States, des chiffres directement, comme à Hollywood).



Le scénario suit un schéma classique : ils se rencontrent, ils se castagnent et ensuite ils s’allient face à la menace commune. Je soupçonne Tynion d’avoir eu le cul entre deux chaises : plaire aux adultes et être accessible aux kids. Ainsi, on utilise un schéma simple compréhensible par tous et accepté par tous ( les enfants parce que ce n’est pas compliqué de monter en épingle un quid pro quo aussi basique et aisément résolvable et les adultes car ils sont généralement habitués à cette structure ). Mais Tynion a beau être l’ami de Snyder, il n’a pas le même talent et tout en ayant de bonnes idées, il ne saura en tirer pleinement profit.
Il introduit le fait que l’action se déroule aux alentours de l’anniversaire du meurtre des Wayne et que Batman cherche à éviter d’y penser en bossant bien plus ces jours , enfin, ces nuits-là. Il réalise aussi les points communs entre les Foot et la Ligue des Ombres dirigées par Ra’s Al Ghul mais n’en tire pas une menace bien plus féroce pour nos héros.
Le tout se lit néanmoins sans déplaisir mais sans surprise durant les quatre premiers chapitres. Les deux derniers, quant à eux, tombent dans la facilité et les délires Putain Le Quoi les plus primitifs des deux licences ici exploitées. Le tout se termine dans un vomi de guimauve pleine de bons sentiments où les esprits les plus robustes apprennent à faire preuve de souplesse et à s’apprécier plus que de raison.


Les dessins de Williams sont situés entre la caricature pure et simple et l’envie de coller à une ambiance sombre et glauque. Là encore, la carapace entre deux chaises se sent à plein nez et pue comme une soupe de tortue qui aurait tourné. Jamais vraiment accessible pour les enfants et jamais vraiment plaisant pour un adulte avec un minimum d’estime d’esthète, le dessinateur compense avec un découpage sans accroc mais sans aucune prise de risque ou composition qui décrocherait la mâchoire au point de croire qu’elle vient de se ramasser un mawashi-geri dans les gencives !



Curiosité pour fans des Tortues et du Croisé à la cape, Amère Pizza ( c’est le titre VF ) laisse donc une drôle d’impression dans la bouche. Comme celle d’avoir mangé une pizza surgelée industrielle. Tout ce que l’on veut est dedans mais l’exécution est tellement fade et facile qu’on oublie très vite ce que l’on a ingéré. Il y avait moyen de faire bien mieux et on ne me fera pas croire que DC Comics et IDW (l’éditeur actuel de Teenage Mutant Ninja Turtles) n’avaient pas la possibilité de mettre sur pied une meilleure équipe.

mardi 7 février 2017

La La Land : métaphysique des c(h)œurs.

« La La Land : Avoir la tête ailleurs, dans sa propre petit bulle. »

Damien Chazelle est un jeune réalisateur , 31 ans , qui avait déjà un peu secoué son monde avec Whiplash où il résolvait la question «  comment filmer la musique ? » (entre autres choses). Le revoici avec une comédie musicale , continuant d’explorer des thèmes abordés précédemment. Ah , ça en fait un auteur si l’on croit la définition de François Truffaut ( hé hé, y en pas mal en fait des auteurs chez les ricains, faut pas croire. Le cinéma d’auteur, c’est pas juste une caméra fixe pendant un quart d’heure qui filme le vide d’une petite cuisine dans un appartement miteux ou parisien).

Mia Dolan est serveuse dans un café intra muros à des studios hollywoodiens. Elle rêve de devenir actrice et vogue de casting en casting comme de désillusion en désillusion.
Sebastian est pianiste fan de jazz. Lui aussi a un rêve : ouvrir son propre club de musique. En attendant, le bougre vit comme pianiste d’ambiance où son talent d’improvisation en free jazz n’est ni reconnu ni accepté.
Comme dans toute romance filmique qui se respecte, ces deux-là vont se rencontrer et entamer une histoire d’amour.

Un détail parmi d’autres tant les propos du film sont multiples et s’insèrent dans une trame rappelant que  " la vie n'est pas une comédie musicale où on se sent libéré, délivré, et où les rêves comme par magie se réalisent d'un seul coup ... ". Les rêves requièrent travail et sacrifices.

Vendu par Chazelle himself comme l’autre versant de la même pièce, La La Land peut-il pleinement s’analyser sans prendre Whiplash en compte dans l’équation ? Non.
Ce qui n’empêche pas le film de parfaitement fonctionner par lui-même, entendons-nous bien ! Mais difficile de ne pas voire les caractéristiques flagrantes qui se répondent entre les deux films.

Si l’analyse filmique partage quelque chose avec l’archéologie, c’est bien cette certitude que les cinéphiles , face à un objet filmique, établissent et étudient les différentes strates d’un film.
Considérons le dernier film d’un réalisateur comme la strate visible d’une ville en ruine ou même vivante. Les films précédents formes les strates plus anciennes qui se sont succédées une à une jusque à être cachées par la ville que l’on connaît (oui, un peu comme le site de Troie, j’en vois qui suivent, ça fait plaisir).  La ville actuelle est autant la résultante des « villes ensevelies sous elle » et dont le style rappelle un art défini que la résultante des évolutions et des influences extérieures.

La La Land est cette ville visible. Il est construit à la fois sur la filmo de Chazelle et sur les influences d’icelui ( tout réalisateur moderne est influencé par les travaux de ces prédécesseurs. Ce qui rend l’analyse filmique riche comme l’histoire de l’art car nous sommes face, depuis les années 60, à l’émergence perpétuelle de nouvelles générations de cinéastes eux-mêmes cinéphiles. Passionnant n’est-il pas ? Essayez un peu de vraiment vous pencher sur Le Garçon et La Bête de Mamoru Hosada sans avoir vu Les Enfants loups, tiens. ).

Les semences qui verront germer La La Land, comme je l’ai dit plus haut, se trouvent dans Whiplash, mais l’erreur grossière serait de ne pas prendre en compte Guy and Madeline on a park bench. Sans rentrer dans les détails potentiellement porteurs de spoilers, on y baigne dans la recherche de job, la vie sentimentale ET LA MUSIQUE ! 3 films, 3 ambiances/genres différents et toujours pourtant les mêmes thématiques. Tout comme la musique se base sur 7 notes pour former une infinité de symphonies, Damien Chazelle semble prendre plaisir à ressasser les mêmes sujets pour accoucher de films différents. Il y a une cohérence avec sa formation musicale, non ?
Bref, après cet exposé un brin verbeux, entamons notre fouille voulez-vous ? Elle se penchera essentiellement sur Whiplash et La La Land. Les influences extérieures ( telles que Les parapluies de Cherbourg ou Les Demoiselles de Rochefort ) seront énormément laissées de côté, n’ émanant pas du réalisateur qui nous intéresse ici.




Considérons que les deux strates sont visibles et séparées. Whiplash à gauche, La La Land à droite. Leurs constructions se fait autant en miroir (motifs récurrents) qu’en opposés ( situations inversées ).

Que raconte Whiplash ? Andrew est un jeune batteur qui a intégré une prestigieuse école New-Yorkaise. Repéré par le tyrannique Fletcher, Andrew va tout sacrifier pour s’élever dans le milieu ( sa sa petite amie à sa santé mentale).

Whiplash est un film où le héros poursuit un rêve artistique. La La Land est un film où les héros poursuivent un rêve artistique ( la comédie pour l’une, la musique pour l’autre). Miroir.
Mais l'un voit un musicien seul suivre un rêve, l'autre voit un couple poursuivre des rêves. Opposé.

Whiplash est un film situé à New-Tork City, filmé dans des lieux sombres . La La Land est un film prenant place à Los Angeles où les couleurs viennent éclater vos rétines comme jamais. Opposé.

Whiplash se divise en en plusieurs actes temporels signifiés par inserts écrits sur l’écran. La La Land aussi. Miroir.
Et là, on reste dans la lecture superficielle ( enfer et damnation, j’ai promis de ne rien spoiler après tout ).
La métaphore sur les faces d’une même pièce de monnaie n’est donc pas innocente et s’applique donc bel et bien ici.

S’ouvrant et se finissant à l’ancienne dans le choix des écrans présentant et clôturant le film, La La Land n’en reste pas moins un long-métrage moderne à la mise en scène et à la réalisation tout sauf plan-plan et classique. Entre un faux-plan séquence d’ouverture ( il est en fait constitué de 3 plans séquences différents pensés et montés pour sembler n’en former qu’un seul…oui, comme celui qui ouvrait Spectre. C’est bien, vous suivez encore )  totalement jouissif et énergique qui donne le La ♫ du peps qui se dégagera dès que ça s’anime un peu ( vérifiez vos pieds, ils tapent le sol tous seuls ) et un travail remarquable sur les couleurs et la direction photo, le film de Chazelle est une mécanique suisse.
Le film suit le schéma d’une histoire d’amour en allant au-delà du schéma classique des films romantiques. Et pour incarner LE couple, Chazelle a la bonne idée de reprendre deux comédiens dont la complicité n’est plus à prouver : Emma Stone et Ryan Gosling, qui se retrouvent donc pour la 3éme fois en 5 ans ( le film date de 2016 aux USA), ce qui les placent en bonne position pour un jour arracher le trophée à Tom Hanks et Meg Ryan ( 4 collaborations en 25 ans ).

Crazy Stupid Love ( 2011)


Gangster Squad ( 2013) 

Si Gosling se la joue minimum syndical ( ce qui, dans son cas, revient à être très bon sans se forcer : il donnait plus de sa personne dans Fracture/La Faille en 2006…mais il avait Hopkins en face à qui tenir tête, obligé d’élever le niveau de jeu là ) quelques mois après sa performance allumée et loufoque dans The Nice Guys (est-ce, parce que là aussi un grand acteur, Russel Crowe, se tenait face à lui ? ) , il en va du contraire pour Emma Stone qui se donne à fond. Émouvante, forte et fragile, Stone est réellement l’ancrage émotionnel du film. Difficile de ne pas coller au personnage de Mia.




En général, le film romantique consiste à voir un couple tenter de se former. Et une fois le baiser scellant cette formation passé, le générique de fin déboule. Chazelle va plus loin. D’un début tout feu tout flamme ( aaaah, l’Amour) , Chazelle embraye sur les compromis et les actes routiniers.
Tout feu, tout flamme ? Les couleurs sont éclatantes et les personnages en portent surtout une qui définit leur état d’esprit et leurs mentalités.
Plus routiniers ? Les couleurs portées flashent moins, le directeur photo contraste moins les prises de vues ( c’est réaliste donc un peu délavé par rapport au début où tout est rose et violette ! ). Mieux, ce choix visuel se répercute dans l’écriture des dialogues et la présences des passages chantés et dansés ( nombreux au début, de plus en plus disséminés au fur et à mesure de l’avancement du film. Encore une fois, quand ça pleut des endorphines dans votre cerveau, vous n’avez pas envie de sourire et de chanter uniquement sous la douche. Avec le temps va…tout s’en va ? ) : l’écriture se fait plus facile mais à dessein «  Je suis content d’être à la maison » , «  Je suis contente que tu sois rentré ». Facile…mais commun, le réel reprend ses droits (et ce même si le Los Angeles du film reste fantasmé, propre et pas inquiétant de l’arpenter à deux heures du mat’ en talons hauts).
Les conversations par danse interposée font place aux mots. Le chant et les rimes aux discussions directes mais peu artistiques. Une évolution qui se sent tout le film, petit à petit. Un équilibre rarement bancal ( le film souffre d’un tout petit ventre mou après sa première moitié mais rien d’insurmontable).






À la musique, Justin Hurwitz est le complice attitré de Chazelle depuis le premier film de ce dernier. L’homme est capable de faire taper du pied ou de tirer les larmes en quelques notes : sa nomination aux Oscars n’est pas volée. Les arrangements musicaux des chansons sont assurées par Marcus De Vries, un habitué de l’exercice, lui qui a officié sur Moulin Rouge ou Sucker Punch (et oui, le film de Zack Snyder, délire-dans le bon sens du mot- geek est aussi en partie une comédie musicale). Chazelle sait s’entourer, la marque des grands et il se peut que , tout jeunot qu’il soit, il puisse entrer dans le club assez vite.



Alors, malgré la somme de talent qui compose le film, la hype autour de lui est immensément exagérée. C’est ce que j’appelle l’effet Amélie Poulain : le film est très bon, il est coloré et mignon sans être cul-cul ou naïf mais le bouche à oreille , sans doute amplifié par le fait que des films positifs et gais, ça ne courent plus les salles de cinéma,  s’accentue de bouche en bouche et d’oreille en oreille tant les superlatifs employés par les premiers spectateurs semblent devoir être explosés par les seconds tentant de convaincre les troisièmes, etc… De quoi peut-être faire déchanter (un comble dans une comédie musicale) les spectateurs qui tarderont à la voir et à qui l'on aura promis le film du millénaire pendant un mois. Forcément, ça coincera un peu.

La La Land, sous un vernis sucré et mignon, n’est pourtant ni cul-cul ni naïf. Il nous rappelle que , malgré le monde réel et extérieur, nos petites bulles ont leur place et peuvent se superposer à la couche « vraie » de la vie , que les rêves que l’on fait avec une certaine personne ne se réaliseront pas forcément avec elle mais surtout, surtout, que « Les cœurs des grands rêveurs dansent avec les étoiles… » si l'on en croit V. H. SCORP.

vendredi 3 février 2017

Cinéma de Minuit

Scott Macgrath est journaliste.
Son boulot lui a fait perdre crédibilité et mariage alors qu’il enquêtait sur Stanislas Cordova, réalisateur mystérieux vivant dans le plus grand secret et dont la filmographie déchaîne les passions de par ses thèmes et sa cryptique symbolique.
Macgrath n’a aucune raison de se relancer dans une chasse au Cordova,mais lorsque Ashely, la fille du réalisateur, est retrouvée morte (suicide ) , Scott va tenter de retracer le parcours de la jeune fille …et ressortir ses vieux dossiers.
Avec l’aide de deux pré-paumés ayant vu Ashley peu avant le drame ( Nora , hôtesse de vestiaire , et Hopper, petit dealer ), Scott remonte la piste d’un gibier étrange, maître de la manipulation , et s’enfonce peu à peu dans l’univers underground vouant un culte à l’œuvre de Cordova…et à sa fille, enfant prodige ayant peut-être trop de dons pour que cela soit honnête, ou naturel...

J’avais déjà dit tout le bien que je pensais de Marisha Pessl, je reconfirme mes dires.
Alors que nous l’avions laissée écrivant à la place d’une jeune fille de 18 ans, nous la retrouvons nous narrer l’histoire à la première personne d’un homme d’âge mûr. Grand écart total qui démontre la versatilité stylistique de l’auteur.
Plus brut mais pourtant toujours délicatement ciselé pour se lire comme on boirait un doux sirop , la narration du roman garde l’empreinte Pessl : des tonnes de références culturelles – moins nombreuses que dans La physique des catastrophes, Macgrath ne jouant jamais les puits de science pompeux et insupportable -  et un amour du cinéma indéniable ( le personnage de Hanna, dans le roman précédent, était professeur de cinéma, rappelons-le ).

Marisha Pessl crée une ambiance de polar pour bifurquer petit à petit vers le film d’horreur psychologique. Plus les personnages progressent dans le monde de Cordova, plus ils en saisissent le sens, les sens ou l’essence, plus l’ambiance « Twin Peaks aux frontières du réel » se resserre sur eux, tel un étau noir.
On avale tout ce que l’auteur raconte tant elle aura passer son temps à nous faire entrer dans la tête de Macgrath (le narrateur) , très rationnel... donc quand il flippe, on a tendance à flipper aussi, et à lâcher une bonne info au bon moment pour créer un effet qui telle une vaguelette avec de l’ambition, finit par se muer en vague littéraire puissante et accrocheuse.

Pour donner corps à ce « journal de bord » du personnage principal, l’auteure inclut photographies, coupures de presses et captures d’écran de divers sites « cordovistes » sur le dark web. Le procédé n’est pas nouveau mais il est extrêmes poussé et réfléchi, impliquant et immergeant le lecteur au fil des pages dans un univers où les repères se brouillent aussi vite qu’un projecteur mal réglé ! Même de fausses affiches des films de Cordova ont été réalisées et publiées sur le sit web de Marisha Pessl.
En convoquant les codes et conventions des genres les plus noires de la littérature et du cinéma , Pessl convoque notre mémoire culturelle et installe des conditions optimales pour nous agripper.
Comment, déjà, ne pas penser à Citizen Kane , ce film immense qui retrace la vie d’un millionnaire aux dernières paroles empreinte de mystère ?






Intérieur Nuit est un chef-d’œuvre. Les amoureux de cinéma s’y retrouveront, les adorateurs de la littérature seront séduits par un style qui n’a rien à envier aux maîtres du genre tout en restant immédiatement reconnaissable par les fans du premier roman de Pessl. Un coup de poing dans l’estomac de plus de 700 pages qui, à l’image des films de Cordova, recèlent plus de mystères que ce que le texte nous offre.
Un chef-d’œuvre vous dis-je !

jeudi 2 février 2017

La dernière croisade du chevalier noir.

Non, Batman ne part pas à la recherche du Graal.

En 1986 , le dessinateur/scénariste Frank Miller , auréolé de son succès sur la résurrection qualitative de Daredevil chez Marvel, entame la publication chez le concurrent DC de « The Dark Knight Returns » (ou TDKR pour faire plus simple…oui, comme The Dark Knight Rises, de Nolan : ce n’est pas un hasard).

 Une proposition scénaristique qui place un Bruce Wayne vieillissant et démissionnaire de la cape  dans un monde fort différent de l’univers DC classique de l’époque. Tel un Beowulf {1} grisonnant, Bruce Wayne va devoir reprendre du service dans une Gotham plus infernale que jamais.
Massif comme un ours ( Beowulf signifiant littéralement le loup du miel, soit l’ursidé bien connu ), le Batman de Miller est un monstre dont l’apparence de chauve-souris n’est pas le seul atout effrayant, la masse musculaire fait aussi partie du show.
En petit malin, Miller, dans cette «  dernière » aventure du chevalier noir ( surnom désuet que l’auteur remet en avant avec cette aventure crépusculaire) place des éléments qu’il réutilisera plus tard. Ainsi, une discussion entre Bruce et Gordon trouvera un écho dans son travail suivant : Batman Year One qui revenait sur les premiers pas du croisé à la cape. Deux œuvres en miroirs.
C’est aussi, en 86, deux ans avant « Un deuil dans la famille », que Frank Miller introduit le fait que Jason Todd, le second Robin, mourra pour la cause.

Si pendant des années, TDKR a été vu comme un futur plausible pour l’homme chauve-souris, Year One a été LA référence absolue en matière de récit sur les origines de Batman. L’histoire écrite par Miller faisant pleinement partie de la continuité ( aujourd’hui, cette histoire a été effacée au profit de Batman Zero Year ). Peu importe que Year One fasse ou non partie de la continuité. Pour Miller, chacun de ses travaux gothamites fait partie d’un tout. À l’heure où DC Comics tente d’avoir le contrôle sur ses personnages, Miller se pose comme étant le seul à avoir un univers parallèle à entière disposition pour évoquer SA vision de Batman ( car son Batman est un Batman …différent). Si Jeph Loeb, avec Un Long Halloween et Dark Victory, offrait deux suites à Year One, pour Miller, la seule suite est celle qu’il aura écrite : All Star Batman & Robin, the boy wonder.






En 2001, Miller offre une suite, conspuée, à The Dark Knight Returns : The Dark Knight Strikes Again. L’affaire semblait pliée. Miller, atteint d’un cancer, se consacrait surtout à sa santé et parfois à son autre gros bébé : Sin City. Il tentera tant bien que mal de vendre un Batman contre Al-Qeda mais son projet sera refusé. Il le recyclera en Holy Terror. À Ce jour, il est difficile de savoir s’il considère ce graphic novel comme faisant partie de son corpus Batmanien ou non. Mais la vie est faite de surprises…
En pleine rémission, Miller que l’on imaginait déjà mort et enterré, se relève ! Il propose une suite à son Dark Knight Strikes Again…mais il ne serait que co-scénariste et laisserait le dessin à un autre. C’est ainsi que le scénariste Brian Azzarello ( spécialiste du polar mais ne crachant pas sur du super-slip ) et le dessinateur Andy Kubert arrive sur DK3 : The Master Race. Un comics prévu en 9 tomes mensuels. Mais Miller tient à dessiner lui-même les suppléments. Et là c’est le drame, le délais de parution devient chaotique et une série entamée en novembre 2015 n’en est qu’à son 7éme numéro à l’heure actuelle.








Pour faire patienter les fans, Miller et Azzarello écrivent The Dark Knight Returns : The Last Crusade ! Un numéro de 64 pages se situant dix ans avant TDKR . Pour encore plus chauffer les curieux, il est annoncé que le dessinateur sera John Romita Jr…Qui avait déjà fourni, avec Frank Miller au scénario, Daredevil : the man without fear. Revoir une équipe ayant fourni un travail emblématique est toujours un rêve de gosse pour les fans. Mais la magie n’opère jamais de la même façon.



Bref, entrons maintenant dans la vif du sujet.
64 pages, pour livrer une histoire complète, en comics actuels c’est peu. Mais c’est plus que jouable. Mais le titre est mensonger : la dernière croisade, on le devinera à la fin, est la conséquence de l’intrigue du livre qui vient d’être publié en VF chez Urban Comics.
Et l’intrigue est riche : entre un Joker qui rentre à Arkham (avec, comme d’habitude, la ferme intention de vite en sortir), son gang qui continue ses méfaits, et une enquête sur de mystérieux hommes riches qui sont retrouvés morts au quatre coins de Gotham, Batman aura fort à faire, lui qui sent son corps le lâcher et la peur que son nouvel apprenti, Jason, ne soit pas prêt à prendre un jour la relève. C’est un Bruce Wayne défaillant, faillible même, accro aux antidouleurs et ne rechignant plus à voir Selina Kyle régulièrement (et bien plus si affinités ) qui arpente les rues de la sombre Gotham, livrant une guerre au crime avec un seul soldat. Court, le récit se retrouve pourtant maîtrisé. Les auteurs n’ont pas le temps de partir dans toutes les directions, il faut faire avancer l’intrigue et les sous-intrigues de concert sans que l’une ne vienne phagocyter l’autre.
Sans vrai temps mort, mais sans vrai suspens ( tout lecteur de cet univers sait qui survit et qui n’a pas cette chance ), Miller et Azzarello tricotent une tapisserie efficace et n’hésitant pas à revenir sur certains points de continuité et à les déformer un tantinet ( c’est une univers alternatif, ils en ont le droit après tout. Et mieux, ils offrent une version d’un événement traumatique pour Batman qui, à mon sens, fonctionne encore mieux que la version officielle).



Aux dessins, alors qu’il était prévu que Bill Sienkiewicz encre les dessins mais il s’est désisté pour une raison inconnue. Décision est alors prise, devant le travail de Romita Jr, de coloriser directement sur les crayonnés. Des crayonnés si précis ,qu’en effet,l’encrage aurait été superflu ( ils sont en bonus dans l’édition Urban Comics ).
Romita Jr, qui sort de longues années où sa qualité avait chuté, retrouve ici le feu sacré. C’est le Romita Jr de Amazing Spider-Man et de Daredevil que l’on retrouve, pas sa pale imitation qui vivotait chez Marvel. Son art du story-telling est au diapason avec la beauté retrouvée de son style atypique.




Si cette histoire relativement courte n’a pas le temps d’aborder de grands thèmes profonds, elle ne jette pas pour autant l’opportunité, sous forme de questions posées par des journalistes, de questionner le lecteur sur certaines pratiques du chevalier noir. Si ce one-shot ne révolutionnera pas le monde des comics, il s’intègre parfaitement dans la structure de l’univers TDKR. Si les scénaristes du prochain Batman voulaient l’intégrer sous forme de flashbakcs ( faisable sans rien changer à la BD d’ailleurs ) à la Nolan dans Batman Begins, ça ne serait pas une mauvaise idée du tout.

Miller, que l’on aime son trait ou pas, que l’on apprécie ses scénarios ou pas ,et votre serviteur maudit certaines œuvres de l’auteur ( Holly Terror dans son entièreté, TDKR et Ronin dans leurs dessins), en relit d’autres avec plaisir ( Daredevil, Year One, Sin City, TDKR, Ronin…oui,mes yeux souffrent ), reste un scénariste fascinant à analyser tant à travers ses écrits que ses interviews souvent provocantes et réacs. À moins que l’homme ne soit un poseur cherchant à choquer son auditoire et le faire réagir. Et que serait un auteur qui ne fait pas réagir son lectorat si ce n’est un simple vendeur de papier ?


{1} Merci à M. pour m'avoir pointé les similitudes, ma grille d'analyse a été impactée.