mardi 24 avril 2018

Rapace sanglante.

Quand on pense Fantasy, on pense immanquablement anglo-saxonne. On ne compte plus les romans, à commencer par Le Seigneur des Anneaux ou Le Trône de Fer à avoir été composé dans la langue de Shakespeare, poète  absolu de la perfide Albion. Du Royaume-Uni aux États-Unis en passant par l’Australie, la Fantasy semble être un territoire conquis par la langue anglaise. Mais parfois, surgit face au vent un auteur francophone qui se dit qu’il peut tout aussi bien faire. La production en langue française est moindre mais elle n’en est pas moins de qualité équivalente ( c'est-à-dire que ça évolue entre le pire et le meilleur, comme partout ).


Vous l’aurez compris chers lecteurs et lectrices, je vais vous entretenir d’un roman français , La Crécerelle de Patrick Moran dont c’est le premier roman (oui, ça fait deux fois roman, ah trois maintenant. Pour la règle de non répétition , nous repasserons, vous en conviendrez) paru aux éditions Mnémos, spécialisées dans les littératures de l'imaginaire.


La Crécerelle est le nom professionnel d’une femme parcourant le monde, laissant dans son sillage un sillon de sang. Les morts se comptent par centaines. Maîtresse d’une magie assassine, la Crécerelle tue. Mais pourquoi et pour qui ? Prend-t-elle plaisir à ôter la vie de ses victimes ? Patrick Moran décide dès le début de ne pas présenter son anti-héroïne comme un clone de la méchante fée clichée mais de la doter d’une psychologie poussée et parfois paradoxale. Mine de rien, ce simple petit trait lui donne une épaisseur considérable.

Ensuite, même si le roman est relativement court, Moran crée un monde aux régions et aux cultures multiples, rappelant bien entendu celles de notre propre monde, comme un miroir déformé, permettant aux lecteurs de s’immerger relativement rapidement dans les spécificités relatives à chaque coin du monde que la Crécerelle parcourt. Plus amusant encore, Patrick Moran est un spécialiste de la geste Arthurienne et il est très stimulant de trouver ce qu’il a emprunté au mythe du roi à l’épée Excalibur pour le tordre ou le détourner.

Désireux de proposer quelque chose d’original, les systèmes de magie que l’auteur met en place sont fort différents de ce que l’on pourrait croiser dans de la fantasy classique où baguettes et bâtons de sorciers servent à lancer des sorts et des incantations basées sur des formules dans des langues inventées. Ici , la magie à un coût, celui du sang. Plus le sort est puissant, plus l’héroïne transpire son liquide vital, rendant la surenchère magique impossible car des plus dangereuses. Ensuite, si, telle la Sorcière Rouge de Marvel, celle-ci venait à tenter de réécrire l’histoire, le tissu même de la réalité en serait fragilisé. Les possibilités de la Crécerelle sont en théorie infinie mais le prix est si élevé que le personne doit constamment être sur ses gardes, évaluer les risques. Nous sommes très loin d’un Harry Potter dont les limites sont en fait sa mémoire lui servant à réciter ses sorts.

L’aventure est riche et prenante, elle ne manque ni de rythme ni de personnages creusés. On regrettera peut-être que le roman soit peu épais tant l’univers présenté ne semble traité qu’en surface alors que l’on sent que le terrain de jeu est bien plus grand que celui qui nous est présenté. Dès lors, que la Crécerelle fasse des va-et-vient entre divers endroits quand le monde semble si vaste peut frustrer. Mais ce sont des scories au final peu dommageables et qui seront à coup sûr effacées petit à petit au cours de la carrière de l’auteur qui est définitivement à suivre de près.

jeudi 12 avril 2018

Les belles à la prison dormante.

Stephen ( prononcez Steven, si si ) King nous revient , accompagné pour l’occasion par son fils ,non pas Joe Hill mais Owen King qui a gardé le patronyme de papa , lui. Alors, plus d’idées dans deux têtes que dans une ? Réponse tout de suite.

Dooling est une petite ville perdue dans les Appalaches, en Virginie Occidentale ( King quitte le Maine ce coup-ci). Bourgade typiquement américaine où tout le monde connait tout le monde. Ce qui la distingue un peu, c’est sa prison pour femmes où officie le Dr. Clint Norcross, psychiatre d’une cinquantaine d’années, mari de Lila,  la Shérif de la ville.

Deux évènements vont venir semer le trouble.
Internationalement, le monde voit toutes les femmes s’endormir dans des cocons de soie. Et gare à ceux qui tenteraient de réveiller une dormeuse : cette dernière se réveille avec la folie chevillée au corps et le meurtre sadique dans le sang.

Localement, l’arrivée de l’étrange Evie Black, enfermée, peu après son attaque mortelle sur deux petits chimistes dealers, à la prison. Evie semble en savoir plus qu’elle n’en dit sur l’épidémie Aurora. Sa présence va cristalliser bien des tensions dès lors qu’il apparait qu’elle est la seule femme au monde à pouvoir se réveiller sans encombre.

Difficile, à la lecture du pitch de ne pas penser à la série «  Y, The Last Man », qui partait sur un postulat inverse : tous les hommes du monde meurent au même moment, sauf Yorick, petit magicien qui n’a rien de spécial. Que faire alors que la moitié de l’humanité disparaît ? Une moitié indispensable à la reproduction ? Le monde devient-il fou ? D’après King et fils, oui, et cela semble pire si la moitié qui reste est masculine.

Si la première partie du roman prend son temps pour installer le décor et les personnages, elle le fait dans la plus pure tradition kingienne : la psychologie est fouillée, les points de vues de divers intervenants est exposée avec soin, du héros au salaud. Le sel se trouvant bien entendu dans les zones de gris : difficile de ne pas comprendre certaines réactions de l’antagoniste de l’histoire. Du moins, au début.
Car une fois l’échiquier mis en place et les pièces déplacées pour débuter le vrai cœur de la partie, les choses se gâtent. Le sujet était-il trop gros ? En 800 pages, sans doute. Le destin du monde, au final, se jouera en deux temps : un Fort Alamo certes prenant et réglé comme du papier à musique ET une histoire parallèle intéressante en surface mais qui ne plongera jamais vraiment dans le questionnement profond.
Et entre les climax et la mise en place d’une intrigue secondaire : du remplissage.
Du remplissage digne d’un soap opera. Pour créer de la tension artificiellement entre Lila et son mari, les auteurs collent une histoire de possible adultère donc la résolution se produit sans faste ou enjeu. Certes, les King nous ayant surtout attaché aux Norcross, cette zone d’ombre nous tient en haleine. Mais il apparaît bien vite que l’incidence de la chose sur la situation principale est proche du néant total.
Ensuite, la situation secondaire que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler n’aborde jamais vraiment de sujets intéressants.  Les hommes du monde semble désemparés, à raisons, mais le point de vue reste très masculin/féminin. Jamais la question des transexuels n’est abordée : les femmes devenues hommes se mettent-elles à dormir ? Idem pour les hommes devenus femmes, et quid des en transition ? Il y avait là tout un pan sociologique à aborder que les King laissent de côté. Très étrange de la part de Stephen qui aime pourtant explorer les situations sous leurs divers angles.
Reste que les King arrivent à mettre le lecteur masculin mal à l’aise face à ses questionnements et possibles contradictions. Pas mal, mais pas assez pour tomber le cul par terre. Le lecteur habitué de King ne pourra sans doute pas s’empêcher de se demander dans quelle mesure le roman est de Stephen ou d’Owen. La symbolique très marquée Judéo-chrétienne est en effet très loin de celle employée par papa King dans sa riche œuvre.



La postface n’abordant absolument pas le processus d’écriture des romanciers, c’est au fan de se faire une idée sur le sujet.
Trop de facilités et top de remplissage finissent de faire de cette lecture un roman dispensable qui , s’il n’est pas sans qualités profondes, regorgent de trop de défauts structurels pour vraiment créer l’adhésion totale.

mardi 27 mars 2018

Annihilation ça rime avec c..

Présenté à tort comme un film Netflix (il ne l’est pas plus que Cloverfield Paradox ), Annihilation,film écrit et réalisé par Alex Garland débarque en effet chez nous via la plateforme de streaming bien connue ( enfin, sauf aux USA , Canada et la Chine ). 
Suite à une sombre affaire, les droits d’exploitations ont été vendus.
Voila. Netflix n’a pas produit le film, c’est bien la Paramount qui l’a fait. Comme Cloverfield Paradox d’ailleurs. Le maître-mot semble devenir «  Tu ne sais pas comment vendre ton film ? Tu as peur du bide en salle ? Vends à Netflix ! »
Voila pour l’aspect polémique, nous sommes ici réunis mes biens chers frères et sœurs pour parler du film et non de la fameuse chronologie des médias.

Au vu du titre, l’on pourrait croire que la saga Twilight s’offre une suite. Mais non, la série de « films » mettant en scène des sangsues humaines est bel et bien terminée ( ouf ) et elle n’avait pas le monopole des titres en – ion, elle qui aimant tant nous la mettre dans le f*on.


Lena travaille comme biologiste, chercheuse et professeur à l’université Johns-Hopkins.  Cela fait un an que son mari, Kane, soldat qu’elle a rencontré alors qu’elle travaillait elle-même comme militaire, a disparu lors d’une mission secrète. Dépressive et absolument pas prête à tourner la page, Lena ne s’attendait pas à ce que Kane rentre sans prévenir. Ni que celui-ci tombe subitement malade. Pris en charge par une organisation mystérieuse, Lena apprend que son époux est le seul à être revenu vivant d’un zone où l’armée a envoyé plusieurs expéditions. Une zone entourée d’un étrange mur miroitant et qui menace de s’étendre. Persuadée qu’elle peut être utile, Lena se porte volontaire pour rejoindre la prochaine équipe. Elle ne s’attendait pas à entrer dans un monde où la beauté absolue côtoie l’horreur la plus pure.

Alex Garland est romancier, scénariste et depuis peu réalisateur. Annihilation est son second long-métrage après Ex_Machina. Et l’homme ne change pas ses habitudes narratives de The Beach de Danny Boyle ( où il n’était pas scénariste mais écrivain du roman inspirant le film ) à Sunshine en passant par 28 jours plus tard , ou encore de Dredd (adaptation de Judge Dredd a mille lieues du navet avec Stalone ) , Garland explore les coins isolés avant de faire sombrer ses héros et antagonistes dans divers degrés de folies, révélant le côté obscur d’où ils se trouvent.
Rebelote donc dans cette histoire se voulant "Predator rencontre Miyazaki" mais qui tient pourtant plus de Alien Covenant.

Les ambitions horrifiques et oniriques du film tombent à l’eau très vite. La lumière assez froide du film lui confère une aura distante. Si la vie urbaine de Lena et Kane pouvait se permettre une telle ambiance, la garder tout au long du film ne permet jamais de créer une cassure ou une évolution quelconque. Il faut cependant avouer et reconnaitre la prise de risque d’un tel parti-pris artistique qui situe le film plus souvent de jour que de nuit, baignant le métrage dans une sorte d’aridité visuelle que dédaigne les films d’horreurs habituels, les ombres étant un moyen bien simple et facile pour dissimuler une menace. Ici, l’effet n’est utilisé une fois lors d’une des seules scènes à effet surprise du film. Le reste du temps, on sent venir la chose avec des gros sabots.

Le montage alterne plusieurs timeline. Après tout, le récit de Lena est une réponse à un interrogatoire. Impossible de dire si elle ment, dit la vérité ou si les questions qu’on lui pose ne sont qu’un effet de montage. Un montage alterné mais simpliste qui pousse de nombreux spectateurs à se demander si certains flashbacks ne seraient pas en réalité des flash-forwards. Mais même si c’était le cas, l’intérêt du film ne s’en trouve absolument pas impacté. Car Garland distille quelques mystères mais absolument aucune clefs pour les déchiffrer. C’est bien de ne pas mâcher le boulot du spectateur, c’est mieux si on lui donne quelques outils. Au mieux le film est abscons, au pire il est volontairement obscur pour simuler une fausse profondeur. Rien dans l’image ou les dialogues ne viendra aider à la compréhension de points peu claires, la réplique préférée des personnages étant «  Je ne sais pas ». Une attitude compréhensible si cela provenait de simples mortels, mais voila, ce sont pour la plupart des scientifiques. Quand ils ne savent pas, ils émettent une théorie et cherchent à savoir s’ils ont raison ou tort. « Je ne sais pas » n’est pas une réponse ou alors uniquement si elle est suivie d’un raisonnement intellectuel. Un intellect qui fait cruellement défaut aux personnages et à l’intrigue.

Tout le monde dans ce film est fasciné et effrayé par la zone du miroitement car elle a déjà fait disparaître 11 équipes d’exploration. Toutes composées de suicidaires en puissances. Ah oui, tu m’étonnes que dans un environnement hostile des personnes ayant envie de mourir ne se battent pas aux limites de leurs forces physiques et mentales pour revenir. Et la directrice du projet, psychologue, ne voit pas ça ? Elle se contente de faire la leçon sur la nature autodestructrice de notre espèce. C’est faible et d’une facilité affligeante. La zone nous est montrée très tôt comme un endroit dangereux, où la beauté de la faune et de la flore cache des aberrations génétiques mortelles. Qui se révèlent bien pauvres visuellement. Un alligator croisé avec un requin, voila une idée en faire pisser dans son froque. Garland en fait un crocodile blanc dont l’intérieur de la mâchoire possède des dents de squale.  Un ours rôde, c’est à peine s’il est vraiment flippant malgré une identité visuelle certes mortifère et morbide mais là aussi emprunte d’une facilité absolue. Reste son identité sonore, un travail de quelques minutes vraiment dérangeant qui se voit détruite par l’explication béni oui-oui d’une membre de l’équipe.

Un crocodile blanc ? Mon dieu, c'est forcément un hybride avec un requin ! Aucune chance que ça soit un albinos un peu énervé !

Une équipe présentée comme traumatisée et prête à s’aventurer dans la zone car elle a des traumas : l’une a perdu un enfant, l’autre est alcoolo, l’une est condamnée par la maladie, l’autre a tenté si souvent de se suicider qu’un jour la tentative réussira. Seule Lena a une raison de rentrer ( et sans spoiler, elle rentre, je rappelle que son histoire est racontée après son retour à la base de départ ). Un jeu de clichés ahurissant qui n’a même pas peur de présenter la latino du groupe comme la violente de base, bien entendu. Il ne lui manque que le tatouage en forme de larme sous un œil pour bien remplir la grille de bingo du «  comment faire des personnages vite fait bien fait ». Rien n'indique que l'équipe ait une formation miliaire (même loin de là ) à part Lena, tout le monde hérite d'un fusil mitrailleur. Et devinez qui est la seule à s'en servir correctement ?

Devinez qui est la génie capable de séquencer l'ADN d'une plante du regard ? Bin celle avec des lunettes évidemment ! Les génies portent toujours des lunettes, c'est bien connu. 

La facilité est le mot-clé de ce film. Alors que le sujet de base aurait permis les délires visuels les plus absolus, Garland reste à la surface des choses : des fleurs bien de chez nous, des animaux ne collant pas du tout au discours d’hybridation et de réfraction de l’ADN , quelques tâches de couleurs sur les arbres ressemblant à des cancers provenant d’un carnaval délavé. Il y avait plus de folies visuelles (et mieux pensées et foutues ) dans les films du studio de Roger Corman que dans l’entièreté du film d’Alex Garland dont l’approche minimaliste est symptomatique de tous les émules de Christopher Nolan qui n’ont pas compris comment celui qui a ressuscité Batman au cinéma pense ses plans et sa grammaire cinématographique pour que jamais, ô grand jamais, le public ne viennent à penser qu’il y a trop peu d’éléments à l’écran. Garland est comme Dennis Villeneuve : c’est joli mais creux. Une toile sans relief qui se regarde comme un magazine en papier glacé.

Les acteurs, tous, donnent le minimum syndical voir glisse dans le mauvais ( voire la scène du retour de Kane qui lance la quête de Lena, Natalie Portman n’y est absolument pas convaincante pour un sou dans le rôle de l’épouse qui pleure de joie et de surprise , c’est surjoué comme une pièce de vaudeville amateur. Je rappelle qu’elle a gagné un Oscar il y a quelques années quand même ).  Le casting est donc au diapason de l’imagerie convoquée : creux.  Ce qui accentue le ridicule du début de la scène finale où Jennifer Jason Leigh récite son texte sans tonalité particulière malgré ce qui s’annonce, à savoir une scène métaphysique étrange mais aussi la plus poétique du film, l’une des rares où le spectateur va se sentir curieux, oppressé, soucieux de l’avenir de l’héroïne. Mais elle ne vaut pas les 100 minutes d’attentes qui mènent jusqu’à elle.


Une inventivité de tous les instants dans les cadrages quand l'héroïne passe en mode " Je suis une militaire, j'agis comme tel."

La couche de trop, c’est cette musique anti-harmonique bien lourde qui finit d’achever les tympans en même temps que la patience . On sortirait presque du film heureux tant ce bruit qui s’arrête est une libération.  Avec Lucy de Luc Besson, peut-être bien le film le plus « bête mais qui se croit malin » de ces dernières années.

jeudi 1 mars 2018

Le professionnel

Slade Wilson est un mercenaire implacable. Aussi à l’aise avec les sabres que les armes à feu. Un professionnel surentraîné qu’une expérience gouvernementale a transformé en machine à tuer dotée d’un pouvoir de guérison rapide.
Son nom de code est Deathstroke…et avant que vous ne vous étrangliez, sachez qu’il a été créé en 1980, soit 11 ans avant Deadpool ( qui n’est que « copie » de chez Marvel : un nom et une identité secrète qui se ressemblent , des aptitudes similaires, mais un gros changement : Slade est taiseux à la base).




Longtemps cantonné à des rôles de vilains de l’histoire ( surtout face aux Teen Titans menés par Nightwing, l’ancien Robin , et donc fatalement face à Batman ) , Deathstroke s’est vu offrir une série à son nom lors de l’opération New 52 de DC Comics en 2011. Une série qui durera moins de deux ans et qui n’aura pas marqué l’histoire des comics, du tout.




Alors, quand DC comics décide de relancer la machine lors de son opération Rebirth, on a de quoi être dubitatif. Certains aiment souffrir et refaire les mêmes erreurs encore et encore en espérant un résultat différent. Pas DC qui décide d’engager un scénariste renommé sur le titre, l’homme qui a marqué l’histoire éditoriale du héros Marvel Black Panther : Christopher Priest ( aucun lien avec l’auteur de SF dont il est un homonyme ).
Priest avait utilisé à l’époque un mécanisme de narration assez éclatée, mêlant le présent et divers épisodes du passés. C’est par ce procédé qu’il décide de nous faire plonger dans le monde de Deathstroke, partant sans doute du principe que poser certains éléments permettra au lecteur d’avoir de l’empathie ou peut-être l’envie de mieux comprendre un  personnage à la morale plus que douteuse.
Le premier point important est là : donner une psychologie au protagoniste tout en évitant de nous donner des raisons de l’excuser. Priest ne tombe pas dans ce piège souvent dangereux. Deathstroke reste un salopard avec un code qu’il suit. Parfois, son code permet d’éviter des victimes. Mais ce n’est pas sa préoccupation première.

Passés les premiers épisodes qui reviennent sur la vision de la vie et du monde de Slade Wilson et sur comment il effectue ses missions, la série doit trouver quelque chose à raconter. Voir Wilson exécuter un plan est une chose banale que l’on peut voir dans de nombreux comics où il est l’antagoniste. Le voir déjouer un plan est déjà quelque chose de plus stimulant. Quelqu’un a mis la tête de sa fille Rose à prix. Et le contrat a été accepté par un mystérieux commanditaire. Si Rose n’est pas une fille sans défense, loin de là, elle est inconsciente du danger qui pèse sur elle. Et papa a décidé « protéger » son bébé.



Priest a compris que Slade Wilson est une sorte de Batman inversé : un guerrier avec de la pratique du terrain, un esprit stratège et tout un tas de gadgets permettant d’obtenir un avantage sur l’adversaire. Il n’est pas étonnant que la chauve-souris point d’ailleurs le bout de ses oreilles pointues dans cet album : ce sont des adversaires récurrents et il y a une certaine histoire entre les Wilson et la bat-famille. C’est l’occasion de rendre le récit encore moins manichéen que précédemment en révélant que Slade admire la rigueur et les méthodes de Batman, qu’il n’a jamais réussi à démasquer ( on peut d’ailleurs se demander s’il le veut vraiment, des personnes avec des ressources financières et intellectuelles autres ont déjà réussi, comme Amanda Waller, la directrice de la fameuse Suicide Squad ). Par contre, il me semble que Priest se trompe lourdement en faisant dire à Batman qu’il ne s’appelle pas ainsi, que c’est un nom qui lui a été attribué pour d’évidentes raisons.

Malgré le talent de Priest pour tenir son histoire, il tombe dans un travers assez gênant de ce genre de récits centrés sur des vilains : en tant que héros de l’histoire, Deathstroke ne doit pas perdre face à un super-héros. Il peut être mis en difficulté ou amoché mais la série doit aller de l’avant. Hors de questions de le mettre hors course ( en prison, dans le coma) si tôt dans la série. S’il y a chute, elle doit être spectaculaire pour que sa remontée soit grandiose. Et il faut laisser le temps aux lecteurs d’apprécier de le suivre dans ses basses besognes avant de les secouer.
Mais, d’un autre côté, les fans de Batman (& Robin) ne peuvent pas voir le chevalier noir être mis échec et mat. Batman est un control freak et il doit mener la danse. Dès le début, les dés sont pipés, il est évident qu’aucun des deux n’aura l’avantage sur l’autre. Mais Priest semble y avoir réfléchi et offre une fin d’histoire tout à fait satisfaisante (qui ne casse pas trop le contrat du schéma qui veut que le héros tienne en respect la menace à la fin ). 



Priest semble faire de Deathstroke avant tout une histoire de famille(s) et l’on peut être curieux de voir ce qu’il nous réserve avec le casting de sa série (et ses guest stars ).

Aux dessins, on retrouve Carlo Pangulayan et Joe Bennet. Joe Bennet est un vieux de la vieille qui a entre-autre officié sur Spider-Man lors de la saga du clone. Son style a évolué avec le temps, le rendant assez méconnaissable si l’on compare les deux époques. Il prend la relève de Pangulayan en milieu de parcours et la transition se passe sans problèmes, les deux hommes optant pour une approche réaliste mais pas trop que l’encrage et le colorisation rendent très comic book lambda mais appliqué. Le côté graphique manque clairement de personnalité et c’est bien dommage tant les personnages , eux, en ont !

Deathstroke se paye donc un excellent début de parcours sous l’égide d’un Christopher Priest inspiré.  Recommandable et recommandé, si vous n’êtes pas allergiques aux anti-héros amoraux et irrécupérables ( ce n’est pas de Jason Todd ou de Damian Wayne que l’on parle ici ).

mardi 16 janvier 2018

Hollywood confidential.

Los Angeles, 1948. L’après-guerre a laissé place à la chasse aux sorcières car que serait l’Amérique sans un ennemi (soit-il intérieur et imaginaire) et une lutte à mener ?
Charlie est scénariste pour le plus petit studio (fictif) de la ville.
Il est apprécié de certaines stars et de Dottie, la secrétaire miracle capable de falsifier le dossier d’un acteur et de mettre en scène celui-ci devant la presse.
Il vient aussi de se réveiller dans la baignoire du bungalow de Val Sommers après une soirée bien trop arrosée. Mais la gueule de bois n’a pas le temps de durer car Charlie retrouve Val étendue contre son sofa, morte étranglée.
Charlie fuit, ne sait pas ce qui c’est passé la nuit derrière. Le lendemain, la presse annonce que la star montante s’est suicidée. On a maquillé l’affaire.
Et ça, Charlie ne le supporte pas…

Ed Brubaker est un auteur connu et reconnu du monde des comics. On associe son nom à Batman, Daredevil et même les X-Men.
Il est également celui qui aura poussé la série Captain America dans la catégorie espionnage, conciliant autant une approche James Bond que celle proche de John LeCarré.
Mais depuis un moment, Brubaker a quitté les super-héros de DC et Marvel pour écrire ce qui lui plait le plus : de l’espionnage ( Velvet, chez Delcourt) et du polar. Deux choses qu’il maitrise depuis longtemps ( Captain America n’était pas un coup d’essai ) avec un copain de jeu récurrent : Sean Phillips.
De Sleeper, l’histoire d’un agent infiltré dont la vie tourne au cauchemar dans un monde de super-héros à Fatale en passant par Criminal (et bientôt Kill or be killed ) ou encore Incognito, Brubaker et Phillips sont une équipe gagnante.

Les voir s’attaquer à une période sombre de l’Amérique dans une Californie baignée de soleil, voila qui a de quoi exciter le lecteur potentiel.

Brubaker ne signe pas un récit d’enquête à la thriller. Le héros n’est ni flic ni détective et la victime n’annonce pas une série de morts ni ne se place dans une série d’icelles. Son métier, sa vie, ne sont pas un jeu de déductions permanent. Et s’il veut connaître la vérité, il va devoir la jouer fine. Ou pas, il faut bien créer un peu de tension de temps en temps.
En posant Charlie, Eb Brubaker pose son entourage et son environnement : la chasse aux rouges, les studios tout-puissants ayant la main-mise tant sur leur personnels ( stars inclues, qui se prêtaient à d’autres studios comme un club de foot prête ses joueurs ) que sur la presse et les flics. Pour se faire, les studio avaient des agents appelés « fixer » , en français, des réparateurs, qui devaient trouver des solutions pour éviter les scandales.
Si vous avez vu le film Hail Caesar des frères Cohen, vous constaterez qu’ils ont fait de ce métier bien réel un ressort de comédie satirique. Brubaker nous dévoile l’autre face de la pièce, la vraie, la sale.



L’enquête de Charlie, aussi vitale soit-elle pour lui, est presque un prétexte pour Brubaker de nous dévoiler l’envers du décors de la machine à rêve hollywoodienne de l’époque. Et si certaines habitudes ont disparu, la récente affaire Weinstein nous montre bien que tout n’a pas vraiment changé là-bas.
Mais c’est en créant des personnages nuancés, à la psychologie soignée dans l’écriture, que Brubaker arrive à nous faire croire à tout cela. Tout est en nuance de gris. Seul la nuit et le jour se situent aux extrêmes du spectre. Les gens coincés entre eux deux ne sont que des ombres ou des flammes éphémères, comme ces starlettes qui ne marqueront plus les esprits une fois la quarantaine passée.

Au fil des pages, le lecteur le sent : l’enquête sur la mort de Val n’est qu’un fragment de l’autopsie d’un monde disparu (mais pas encore totalement éteint) , violent et lourd, où les secrets doivent être cachés et protégés à tout prix, où le scandale est le pire ennemi de tous car il détruit des vies aussi vite que le feu la pellicule. Et les puissants sont prêts à toutes les bassesses ( si possible commises par d’autres mains que les leurs ) pour que leur monde et leurs privilèges restent intacts, que rien ne change, que les mêmes recettes se répètent encore et encore. Donner au public ce qu'il veut ( une nouvelle Veronica Lake et non une nouvelle actrice, par exemple ) pour être certains que les recettes suivent ( et ça,le ciné américain, français ou même indien l'applique encore de nos jours vous savez).
Pessimiste mais jamais cynique, Brubaker nous emmène dans ses tours et détours sans jamais nous perdre, dosant parfaitement les actions sur les pages et nous fait plonger derrière l'écran, là où le cauchemar se joue pour donner naissance au rêve sur pellicule. La cité des anges n'en abritent aucun, et si par hasard ils venaient à s'y perdre, la ville du Diable ne leur pardonnera pas.

Le trait de Phillips est élégant et agréable à l’œil. Sans être photo-réaliste, il ne se pose pas en déformation cartoonesque du réel et se prête bien aux ambiances noires que son collègue scénariste lui demande de poser sur le papier. Il est suffisamment précis dans son trait pour donner un visage unique aux personnages et retranscrire les quelques caméos de personnages célèbres qui viendraient à passer lors d’une soirée, le cinéma est une grande famille après tout.

L’édition Delcourt est de toute beauté, près de 400 pages reliées sous une belle couverture. En parlant de couverture, Delcourt place les 12 couvertures des 12 mensuels US en bonus. Et ce ne sont pas les seuls , suivent la bande-annonce de l’ouvrage sous forme de BD ( qui ressemble plus à un manifeste qu’à une pub pour un produit fini, l’auteur avouant que lorsqu’il écrit , i sait où il va mais pas forcément comment ) ainsi que diverses illustrations qui accompagnaient les articles sur le cinéma joints aux mensuels aux States…articles qui ne sont pas inclus dans cette édition ! La grosse faute de goût de Delcourt sur ce coup-là mais ils sont coutumiers du fait : Velvet, du même Brubaker, contenait un courrier des lecteurs auquel l’auteur répondait. Et rien n’aura été traduit non plus dans notre belle langue de Molière. Mais que cela ne gâche pas votre lecture de Fondu au noir, une histoire qui aurait très bien pu arriver…

dimanche 7 janvier 2018

Oh douce France.

Je suis un cynique.
Il y a un mois, je me gaussais de l’ampleur de l’hommage à Johnny Haliday.
Alors, pourquoi aujourd’hui, alors que France Gall nous quitte, je me mets à pleurer ?
Parce que je sais bien pourquoi les fans du représentant officiel d’Optic 2000 étaient touchés (et pourquoi ces chansons qui resteront sont signées Berger et Goldman, essentiellement), le cynique ne connait pas la naïveté, il existe en partie parce qu’il sait se moquer d’elle et la remettre à sa place ( dans la poubelle intellectuelle ).


Les chansons ont du pouvoir. La magie combinée de la musique et de la poésie symphonique et déclamée. Nous sommes des animaux, tous nos sens sont focalisés sur une chose essentielle, nous faire ressentir. Millénaire après millénaire, nous avons apprivoisé nos instincts, cultivés leurs différences. De nos tympans servant à nous prévenir du danger ou du chant appelant à la reproduction ( Thanatos et Eros, les moteurs de la vie ), nous avons obtenus un organe qui fait plus que nous pousser à fuir ou à baiser comme bêtes. La musique et la langue parlée reposent sur les sonorités, nous les avons développées, complexifiées au fil du temps et des instruments. Puis est arrivée la musique des années 90 et 2000 et Justin Bieber mais c’est un autre débat, je parle d’évolution, pas de l’inverse qui s’expose sans honte dans l’espace actuel.
Les notes et les syllabes ont commencé à dire quelque chose, à nous toucher au cœur avant de remuer le cerveau. C’est de la magie. Pas un tour de cartes ou de la clinquante prestidigitation. Non, des formules complexes instrumentales et fondamentales à faire passer les passages exotiques du langage d’Harry Potter pour roupie de sansonnet. C’est pourquoi lire de la poésie à haute-voix est plus stimulant.
Sous le pont Mirabeau coule la seine, ce n’est rien. Mais lisez à haute et intelligible voix. Entendez-vous maintenant la peine, la douleur, la mélancolie qui coulent et s’échappent dans les airs. Les paroles s’envolent car la magie est éthérée, les écrits restent pour nous enseigner les formules, rien de plus.
Écoutez le second mouvement de la 7éme de Beethoven. Percevez la force d’évocation dramatique émise par un romantique brisé. Pleurez d’une histoire sans mots mais non sans âme.
Lancez le presto de l’Été de Vivaldi, sentez la galvanisation de vos muscles, de vos sens. Cette envie soudaine de courir, de bondir, de s’esquinter tel un hussard sur le toit.
Et maintenant, combinez donc la langue et la musique. Il y a le désir, l’envie, la libération qui vous étreignent alors que le Nessun Dorma de Puccini pulse dans vos oreilles. Et soudain, ce n’est plus la scène , c’est de votre corps que proviennent les pulsations. La magie de l’opéra a fait de vous une étoile à neutrons, félicitations. Voila l’une des drogues les plus puissantes, cette expérience collective qui vous fait sentir, vous et vous seul, exceptionnel d’avoir compris. D’être entré en connexion avec l’œuvre. D’être à la fois extérieure et intérieur à cet étrange objet. La transcendance. Vous la sentez à cette simple évocation n’est-ce pas, cette onde qui vous inonde autant le cerveau que l’âme.

La magie aide à tenir. Elle nous porte, nous fait mal, nous fait du bien, nous fait vivre. La magie est quantifiable, explicable, infinie et incompréhensible. La magie est tout. Mais surtout, surtout,plus que tout, la magie fait du bien.
Elle sait nous trouver quand nous avons besoin d’elle et s’insinuer sous notre peau, derrière nos tendons et nos os et nous soulever, nous élever , nous remettre sur pieds le temps que nous trouvions comment remarcher sans elle.
C’est ce que France Gall ( et Michel Berger, bien entendu, mille fois bien entendu) a fait pour moi il y a plus de 6 ans maintenant.
Je suis un littéraire et un esthète. Je crois aux pouvoirs des phrases et des images. Mais les pouvoirs s’invoquent.
La magie se convoque, et elle ne répondra que si elle le veut bien. Certains avaient ses faveurs, et ils nous laissent désormais un peu plus seuls…Les chanteurs partent, leur magie reste.
On pleure la disparition des faiseurs de miracles, mais les miracles n'ont pas disparu. Et c'est à ça qu'il faudra s'accrocher...