Scarlet est un film de Mamoru Hosoda et sorti en 2025 au Japon. Sa sortie (très) limitée en Belgique s’est produite le 18 Février et le film devrait jouir d’une meilleure distribution lors de sa sortie en France le 11 Mars prochain.
Scarlet, c’est aussi le nom de la fille du roi Amleth de Danemark dans un XVIe siècle fantasmé. Aimé de son peuple et partisan de la paix, le roi est vu comme un faible par son épouse Gertrude qui laisse entendre à Claudius, le frère cadet , qu’elle s’offrira à celui qui aura le courage de monter qu’il est puissant. Convoitant tant la couronne que sa belle-sœur, Claudius organise un complot qui se termine par la mort violente du roi. Privé d’un roi juste, le royaume voit les lois infâmes passer et Scarlet, fille chouchoutée et encouragée par son père dépéri devant ce spectacle comme le royaume voit la vitalité des rues et du peuple peu à peu se vider.
Envoyée étudier à Wintterberg , elle y forme son esprit mais aussi…son corps.
De retour à la cour pour venger son père et libérer son peuple, Scarlet … se fait piéger et meurt.
Dès le premier quart d’heure du film.
Scarlet se réveille dans le royaume des morts, où le temps est plus relatif que ne le pensait Einstein et où défunts de toutes époques peuvent se croiser. Ainsi, Claudius , son oncle , s’y trouve déjà et rassemble autour de lui toutes les armées du monde pour empêcher quiconque de gravir une montagne menant au pays infini, ce qui serait peut-être le paradis.
Scarlet a donc l’occasion de se venger à nouveau et va se lancer dans un périple où elle fera la connaissance de Hijiri, jeune secouriste japonais convaincu d’être encore vivant.
Après avoir accouché en 2022 d’une relecture 2.0 de La Belle et la Bête dans BELLE , Mamoru Hosoda reprend un nouvelle fois une structure occidentale bien connue : la couronne volée par le méchant oncle et l’enfant du roi venu réparer l’affront.
Que cela soit depuis une base shakespearienne ( Hamlet de Franco Zeffirelli en 1990 avec Mel Gibson – oui, Gibson est un acteur de théâtre avant Mad Max vous savez – ou le film de et avec Kenneth Branagh en 1996 ) ou un jeu de miroir en conventions avec les tropes (Le Roi Lion, 1994) ou encore en se basant sur les anciens textes norrois et saxons ( The Norhtman ,2022 ) en passant par la relecture depuis le regard d’Ophélie ( Ophelia , 2018 ) , le prince vengeur est un archétype bien implanté dans notre culture.
Le Japon a d’ailleurs déjà repris Shakespeare ( notons Le château de l’araignée d’Akira Kurusawa, adaptation de MacBeth ).
Hosoda , déplace l’intrigue au royaume des morts , sorte de purgatoire désertique dont le ciel rappelle parfois l’océan où rôde un terrible léviathan en forme de dragon capable de détruire votre essence en cet espace entre les mondes. Les intrigues de palais sont évacuées dès le début et c’est bien la traversée du désert de l’héroïne qui sert ici fil rouge plus que de son désir de venger son père.
Puisque d’Hamlet n’est pas, Scarlet n’entretenait pas les mêmes relations avec des personnages comme Laerte ou Polonius , les références du spectateur lettrés le feront peut-être sourire de reconnaître quelques personnages mais ceux-ci agiront avec d’autres intentions.
De ce déplacement « géographique » va découler des visions improbables et follement belles , des rencontres impossibles ( un secouriste du XXIe siècle rencontre une princesse danoise 500 ans après le décès de celle-ci , des danseuses hawaïennes côtoyant des SDF écossais au sein d’une caravane qui renvoie le mot « hétéroclite » au rang d’euphémisme nain )…et des remises en questions profondes chez l’héroïne dans un monde où malgré le temps, l'espace et les origines...tout le monde parle la même langue.
Être ou ne pas être, elle va devoir répondre à la question.
Et pour y répondre, elle sera aidée par son origine littéraire. Hosoda, petit malin, n’en fait pas un décalque du prince Hamlet, vengeur avançant lentement et presque impuissant dont les tourments hantent son château aussi sûrement que le fantôme de son père l’entrainant à le venger alors qu’un tel acte ouvrirait à son oncle les portes du ciel en tant que victime de meurtre.
Non, Scarlet est à la fois unique et multiple. Unique car Hamlet n’a jamais été une femme auparavant. Et multiple car…Hosoda a choisi d’en faire un archétype connu et musclé.
Scarlet est à la fois Bruce Wayne, fils favori d’une ville qui décrépit depuis la mort de son père et qui éduque son esprit et son corps loin de Gotham avant de revenir, elle est Furiosa, jeune fille arrachée à un monde de couleur et devant survivre à la cour d’un tyran avant de se lancer dans sa quête à travers les sables du monde. Elle est Lancelot tiraillé entre son devoir et ses envies. Ulysse voyageant chez les morts pour trouver le chemin de sa vie , Electre cherchant à venger Agamenon … l’amazone faite chevalier , la Chevaleresse faite ronin. Nous survolons ici une couche simpliste tant le film raconte de choses par son imagerie et ses sous-textes. (mais votre humble serviteur ne l'a vu qu'une fois et voulait profiter du film ).
La princesse choisira-t-elle la voie de la vengeance et du soulagement personnel ou la justice pour elle et le petit peuple de cet entre-deux mondes livré à une terre gaste ( le terme wasteland vient de là…ou inversement ) et brûlée ?
Mamoru Hosoda est un réalisateur qui travaille en diptyque thématique : La traversée du Temps répond à Miraï ma petite sœur , Les enfants loups au Garçon & la Bête. Et Scarlet répond à Belle ( les deux films, à mon sens, se passent dans le même monde imaginaire : tellement proche du nôtre mais sensiblement différent ).
Dans leur look tout d’abord : un visage agréable, des yeux de biches virant au bleu, des robes fleuries ( Scarlet meurt dans une robe tissées de roses blanches, devenant rouge à sa mort. La rose rouge est un symbole christique et le jeune charpentier n’a jamais prêché que l’amour et le pardon, lui ! ) , dans leur quête coincée entre deux mondes : le monde réel et le monde virtuel pour Belle, le Danemark et le purgatoire pour Scarlet dont l’exploration fera prendre conscience peu à peu aux héroïnes des deux histoires que la définition de leur personne va au-delà des tragédies qu’elles ont connues et que leur changement de perspective peut avoir un impact sur le monde.
Hosoda place ses personnages dans des positions psychologiquement délicates : un infirmier peut-il tuer pour défendre ? Une vengeresse peut-elle continuer sa quête en espérant que cela réglera tout ? Y compris son vide intérieur ?
Mais aucune guerrière solitaire ne peut avancer dans une histoire.
Très vite, les possibilités narratives s’amenuiseraient ( pourquoi Batman, le héros le plus solitaire au monde a-t-il Alfred , Gordon et toute une Bat-family autour de lui ? ) et sa rencontre avec Hijiri est charnière et capitale.
Héritier d’un Japon pacifiste depuis Hiroshima et Nagasaki mais au fait des traditions guerrières des samouraïs, Hijiri est un sage qui s’ignore, ayant 500 ans de connaissances et d’avances sur Scarlet. Hijiri rappelle Hermes et son caducée sur les rives du Styx alors qu’il conduit les âmes vers les enfers. Mais point question ici de laisser Scarlet trouver le passeur seule, il l’accompagnera comme le dieu ailé le fit avec Héraclès et tentera autant que faire se peut de rester droit dans ses principes. Il est aussi Virgile face à Dante, capable d'expliquer un monde (le nôtre en l’occurrence) à son auditrice.
Si la morale finale du film peut faire sourire les cyniques ou les adeptes de la real politik , il est bon de rappeler que Scarlet est un film japonais et qu’un des facteurs clefs de cette nation depuis la fin de la seconde guerre mondiale est de privilégier désormais la paix. Naïve pour certains, porteuse des espoirs de la civilisation où elle a vu le jour, la fin du film touchera différemment.
Surtout en ces temps troublés qui sont les nôtres.
Et pour illustrer tout ceci , Hosoda va jouer avec les techniques d’animation. Les rendus des personnages principaux , Scarlet en tête, sont différents en fonctions du lieu de l’action : animation 2D au Danemark, elle prend une épaisseur 3D au royaume des morts.
Car c’est là qu’elle deviendra qui elle doit être et non plus seulement l’archétype qu’elle pense devoir être. Contrairement au héros de théâtre, nul fantôme ne vient lui révéler la vérité et réclamer vengeance, Scarlet se décide seule. À tort ou à raison ? La vengeance est-elle un simple acte de barbarie meurtrière ou peut-elle passer par la destruction des lois et des règles impures mises en place par l’adversaire ? Scarlet , malgré sa position privilégiée de princesse, va-t-elle remettre en cause le statu quo et la marche du monde ?
Bien que pétrie d’influences (pop)culturelles récentes , Scarlet n’en reste pas moins une héroïne originale malgré le travail de syncrétisme évident qui entoure son personnage. Si Bruce Wayne est pour toujours coincé dans une lutte contre le mal et si Furiosa malgré son triomphe à la fin de Fury Road annonce un éternel retour ( elle prend la place d’un tyran et son infrastructure : c’est donc une fausse happy end ) , Scarlet a en elle de quoi échapper à ces voies sans issues.
Formellement beau à tomber , fondamentalement plus profond qu’une histoire de vengeance dans une réalité alternative exotique pour le spectateur, Scarlet rappelle que l’écho de nos émotions et questions se retrouvent dans les mythes depuis la nuit des temps et qu’elle-même (Scarlet) est une nouvelle note chantée dans la caverne des premiers rites. Et qu’elle y a toute sa place malgré son statut de petite dernière arrivée. Et que peut-être…peut-être…cette note raisonnera assez fort pour faire vibrer nos êtres.
Le cinéma est une expérience de communion dans le sens où un film se vit en collectivité. Et vibrer ensemble a fait trembler plus d’idéologies douteuses dans le monde qu’on ne le soupçonne. Scarlet est un cri , c’est un chant : soyez meilleurs que vos douleurs.