lundi 17 novembre 2025

Matrix quand tu mélanges tes pilules !

 « La fabrique des héros » est une collection de petits ouvrages, des essais tournant autour d’une figure héroïque et où les auteurs tentent de décortique les aspects les plus profonds de personnages connus. Ainsi, Batman, Dr Strange, Hermione Granger , Mercredi Adams , Dark Vador et même Martine ou Milou on eu droit à leur essai respectif. 

La dernière entrée dans cette collection concerne Neo, l’élu de la saga The Matrix. 





Il est délicat de chroniquer un essai. Contrairement à une fiction , l’essai est purement théorique et souligne au vert fluo les vues de l’auteur. Il y a peu de place pour l’interprétation et critiquer le travail effectué flirt avec encenser ou critiquer ouvertement la personne derrière le texte. 


Selon le texte situé sur le quatrième de couverture, l’auteur, Sébastien Denis, est Professeur en Histoire, cinéma et médias à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Auteur de nombreux ouvrages, il travaille, entre autres, sur le cinéma de propagande, le cinéma d’animation et les relations entre cinéma et arts plastiques. 


L’on serait donc en droit d’attendre une méthodologie sérieuse et des remarques pertinentes. 

Malheureusement, il en va des collections littéraires comme des familles : il y a toujours des vilains petits canards dans le lot. Et cet ouvrage en est un sacré ! 


N’ergotons pas : quelques remarques sonnent juste et méritent en effet que l’on s’y attarde.

Le reste mon dieu…


Plusieurs défauts structurels de la pensée de Sébastien Denis sont exposés, par lui-même, dès le début de l’ouvrage. Par exemple, il ne prendra en compte que les films composant la tétralogie et délaissera les œuvres transmédia composant la saga. Certes, éjecter des parties d’un corpus n’est pas nouveau et ne constitue pas en soi un acte de barbarie ignoble et ignare. Cependant, il est de bon ton d’expliquer pourquoi ces parties ne sont pas prises en compte. 

Cette explication n’est pas abordée de manière sérieuse, l’auteur prétextant que Neo n’apparait pas ailleurs.  

Cela est d’autant plus étrange que l’auteur se référera dans son texte à Animatrix et Matrix Revisited ( sans prendre en compte pour ce dernier qu’il s’agit bien d’une œuvre promotionnelle dont certains passages semblent être au mieux antidatés , donc un brin frauduleux et tenant de l’hagiographie de la production du premier film ). 

Il n’y a aucune raison de laisser sur le côté Animatrix : ces courts-métrages animés enrichissent l’univers Matrix – univers où évolue Neo, produit de son environnement. Un environnement enrichi dans ces pastilles animées.

De plus , Neo intervient dans l’une d’entre elles. L’environnement de la saga agit sur Neo et Neo agit sur cet environnement. 



Ensuite, l’auteur va souvent et longuement faire reposer sa pensée sur une erreur de lecture de l’œuvre. 

Que vous ayez aimé ou abhorré The Matrix Reloaded , vous vous souvenez sans aucun doute de la scène où Neo rencontre le père de la Matrice : l’Architecte ( et se moque de Neo lorsque ce dernier prend l’Oracle pour la mère. Il s’agit en fait de Persephone ). 

Celui-ci explique à Neo (et donc au spectateur ) que Neo est une anomalie systémique. Connue et contrôlable. Neo en est d’ailleurs la 6e version. 

Sébastien Denis en conclut, un peu trop vite, que Neo est donc le 6e Neo , la copie d’une copie d’une copie…une sorte de clone revenant sans cesse.

C’est faire ici abstraction de deux détails pourtant bien pointés à l’écran : l’appartement de l’Oracle est rempli de jeunes gens orphelins dotés de capacités échappant à Morpheus ou Trinity ; et ces jeunes gens sont appelés des potentiels. Neo est un potentiel parmi d’autres avant d’être ramené par Trinity et de devenir l’élu. 

Et s’il devient l’élu c’est parce que Trinity en tombe amoureuse, manipulée par l’Oracle elle-même. Ce qui pointerait que cette anomalie en particulier est intéressante à exploiter au-delà du code informatique qu'il porte et permettant de recharger la matrice. Au contraire, il peut peut-être la révolutionner ( reloded - revolutions ).

Secundo , l’idée que Neo est une copie peut naître dans l’esprit du spectateur lorsque les écrans de contrôle de la salle de l’Architecte montrent diverses réactions de Neo face à la vérité énoncée.

Un regard scrutateur nous apprend pourtant que les écrans montrent tous une réaction différente. 

Sur ce plan serré où seuls quelques écrans sont visibles, nous pouvons compter 15  réactions différentes(oui, 15 !!!! Parmi des centaines d'écrans montrant des images différentes du même personnage ).
Il n’y a pourtant eu que 6 élus , Neo compris. Ce ne sont donc pas des images d’archives.  Impossible de prendre au sérieux quelque raisonnement basé sur cette idée de clone se répétant donc.



L'Architecte ne parle que d'équations et de probabilités. Les écrans montrent les réactions possibles de Neo et la caméra traverse alors l'écran correspondant à la réaction naturelle de Neo. Cette narration se répète plus d'une fois lors de cette scène. Cela peut désarçonner lors du premier visionnage. Pas lors de visionnages multiples pensés pour analyser la chose. 


L’auteur va ensuite , et je ne peux lui jeter la pierre pour ça , s’attaquer à…l’Église de Scientologie et Elon Musk. 

Par un tour de contorsionniste intellectuel , Denis va patiemment nous expliquer que Neo agit comme le parfait scientologue. Les preuves ? Les scientologues eux-mêmes se réfèrent à Neo lors de leurs actions ( cependant, l’auteur nous  bien rappelé en amont que l’archétype de l’élu est de nature syncrétique et donc permet à divers courant de s’approprier son mythe : l’extrême-droite honnie par les Wacho n’a-t-elle pas récupéré l’expression « prendre la pilule rouge ? » ).
Ensuite, en pointant pas si innocemment que les Wacho ont engagé sur la saga Jada Pinkett-Smith , amie de Tom Cruise et qui a suivi des cours dans des centres scientologues sans jamais adhérer à l’église. L’accusation de culpabilité par association est lancée non pas directement à la face du lecteur mais par insinuation douteuse. Une malhonnêteté intellectuelle crasse doublé d’un manque de courage flagrant. On n'accuse pas, on insinue. On laisse l'idée jouer à INCEPTION dans l'esprit du lecteur. 


Plus loin, lors d’une analogie lunaire, Sébastien Denis rappelle que l’anagramme de Neo n’est pas que One ( élu. Mais le mot est polysémique) mais aussi Eon, une manifestation de Dieu chez les gnostiques. Bien vu, la saga est en effet profondément gnostique. 

Quelques pages plus loin, rappelant à notre bon souvenir ce mot , Eon , il n’hésite pas à accoler, entre parenthèse le nom…Elon. 


Je ne vais pas développer ici comment l’auteur semble penser que The Matrix fait l’apologie des magnats de la tech et de Musk en particulier ( je serais sans doute en plein dans le registre de la violation de copyright )  mais je vais pointer une absurdité.

Une absurdité datant de 2020.


2020 n’est pas que l’année de la pandémie. C’est également l’année où devait sortir DUNE de Denis Villeneuve. Et pour l’occasion ont fleuri moult ouvrages analysant la saga de Frank Herbert ( et certains dépassaient le cadre en allant vers les territoires apocryphes et hérétiques de Brian Herbert &  Kevin J. Anderson ). 




Dans un ouvrage collectif Les enseignements de Dune : Enjeux actuels dans l’œuvre phare de Frank Herbert –  dirigé par Isabelle Lacroix, l’un des articles expliquait calmement qu’en 1965 , Frank Herbert avait calqué son jeune héros, Paul , sur… Saddam Hussein.

Oui, ce Saddam Hussein. Qui en 1965 était un étudiant irakien exilé en Egypte. Bref, il n’était encore personne. 

En 1999 , année de sortie de Matrix , qui donc était Elon Musk ? 


Cette ouvrage sur DUNE annonçait cet ouvrage sur Matrix : tout universitaire soit-il , il est peut-être bon de lire/regarder les œuvres dont on va parler au lieu de simplement avaler les études parues sur le sujet.  Les multiples renvois à d’autres écrivains – dont un considéré comme le meilleur sans que jamais Sébastien Denis ne nous explique pourquoi – laissent peu de place aux doutes. Quant au paragraphe sur l’étymologie du mot matrice, il ressemble beaucoup au texte introductif de Louisa Yousfi pour l’émission « Dans le mythe : la matrice » pour le site Hors-Série.  


Un ouvrage bourrés de syllogismes , conçu semble-t-il non pas dans le but de décortiquer son sujet mais celui de descendre des entités extérieures ( certes peu recommandables) dans une prose rappelant l’éructation presque masturbatoire de certains profs d’université qui vous marquent en première année et que vous moquez dès que votre seconde est bien entamée. 

Pour le bien de la collection ( et de la carrière de son auteur ) , j’espère sincèrement que mon appréciation n’est basée que sur un incident de parcours. 


dimanche 16 novembre 2025

Alien Earth's Mighty Heroes.





Nous sommes en 2009. Disney rachète Marvel. Pas uniquement le studio de cinéma dérivé de l’éditeur. Non, toute la structure. 

Nous sommes en 2017 et Disney rachète la 20th Century Fox et toutes ses propriétés intellectuelles. Comme pour le rachat de Lucasfilm , cela implique les films mais également les droits des dérivés ( romans, comics, etc…) basés sur certaines licences. 

Durant des décennies, Star Wars a vécu , en marge et en parallèle de la sortie des films de Lucas , sous forme littéraire dans des collections de comic books, de romans pour lecteurs jeunes ou moins jeunes. 

Disney classera ses œuvres dans un univers à part, s’évertuant à créer son propre univers transmédia à partir de zéro, effaçant des multitudes d’aventures et de personnages. 

Dans le panier de la Fox , se trouve deux licences emblématiques : Alien et Predator. Sans surprise, Disney va confier à Marvel Comics le soin de relancer ces monstres dans les pages de comic book. Les comics du précédent editeur, Dark Horse, ne font apparemment plus partie du canon.


Cela dit, contrairement au cas Star Wars qui avait vite fait ses débuts après le rachat , nos bestioles ont eu le droit de rester un peu au repos avant d’être lancée dans le bain.

Et puisque Marvel et Fox appartiennent au même groupe, il était commercialement logique de voir les héros de chez Marvel se castagner avec les monstres de la Fox. 


Predator a eu l’honneur de débuter les crossovers avec les super-héros. Sous la plume du lourd Benjamin Percy ( qui s’était un peu sorti les doigts pour l’occasion ).  



Pour les personnes qui ne seraient pas familiarisée avec les mutants sur papier , le choix de les faire affronter un Predator était logique : au-delà du parallèle visuel entre les lames du Predator sur ses bras et les griffes de Wolverine, les X-Men ont leur propres versions des xénomorphes ( presque un plagiat de la part du scénariste Chris Clarement et du dessinateur Dave Cockrum ) : les broods.
Une race d’alien insectoïde qui infecte ses hôtes avec un œuf et dont la naissance tue l’hôte, héritant au passage de quelques traits génétiques propres à son porteur. Ça ne vous rappelle rien ? 





Bref, un crossover entre Alien et X-Men, ça sentirait en réalité le réchauffé au sang acide.

En revanche, avec les Avengers, ça serait une autre paire de manche. 


La mini-série AVA ( Avengers VS Aliens) est annoncée. Avec Esad Ribic aux dessins et…Jonathan Hickman au scénario. L’annonce peut surprendre : Hickman est un scénariste avec des thématiques d’auteur fortes et des envies très claires d’écrire des choses intelligentes en profitant (lorsqu’il écrit pour le compte d’un éditeur et non pour le sien )  d’une mythologie existante pour l’exploiter, la regarder sous des angles nouveaux et l’enrichir si possible.  Que vient-il donc faire dans une commande si commerciale ? 

Sans doute relever le niveau. 

Alors pari gagné ? 


Au fin fond du vide cosmique, un vaisseau composé d’un équipage minimum complote de sombres desseins. Il est soudain attaqué par les forces spatiales de l’Empire du Wakanda , dirigé par Black Panther et secondé par son fils. Les troupes wakandaises prennent possession du navire et découvre les tristes plans orchestrés. Et dans ces plans, une planète chère au cœur de T’Challa, souverain du Wakanda est une cible : la Terre. 


Avec de tels prémices , le récit aurait facilement pu être une course contre la montre montrant le Wakanda foncer vers la Terre et aider les Avengers contre l’invasion imminente et l’éviter de justesse. 

Il n’en sera rien et le titre du récit est presque mensonger. Lorsque nous arrivons sur Terre, Hickman place quelques cases narrant comment la planète est tombée, ravagée par les Aliens et nous dévoile la dernière ville à tenir, derrière des murs épais, protégée par les rares super-héros ayant survécus. Et il ne sont pas nombreux. Ni plus très jeunes. Bruce Banner ( Hulk ) est un vieillard , Tony Stark est en fauteuil roulant…On imagine sans peine que les non-présents dans cette vile sont morts.  Hickman nous plonge dans un monde qui a connu l’enfer : envahi par les aliens, abandonnés par les mutants partis terra-former Mars grâce à leurs pouvoirs et technologies avancées. Les héros sont seuls. Et bien qu'ils ne le fassent qu'en quelques pages, il ne se prive pas de pointer du doigt le pourquoi du comment la Terre est tombée aux griffes des monstres. La critique sociétale est minime mais directe. 




En acceptant la commande, Hickman doit sans doute savoir qu’avec un nombre limités de numéros ( c’est une mini-série en 4 numéros mais à la pagination augmentée ) , il ne pourra pas pondre un chef-d’œuvre. Mais il a entre les mains de quoi écrire un excellent récit : il possède la mythologie Marvel  ( et les ajouts qu’il y fera, l’action se déroulant environ 40 ans dans le futur )  et la mythologie des films Alien. Et il ne fera pas abstraction de Prometheus et Alien Covenant. 

Ce qui provoque le gros souci de ce comic book : si vous n’êtes pas familier avec les univers utilisés ici, Hickman ne vous fera pas le cadeau de tout vous réexpliquer. Pour les non-initiés, les références subtiles ou directes seront peu compréhensibles. Pour les connaisseurs ( et ce genre de crossover est fait pour eux après tout), c’est l’occasion de voir un scénariste adepte des concepts de SF jouer avec des outils que Ridley Scott ne comprenait pas, lui. 



Sans bavardage inutile mais sans action ou suspense superflus, Hickman mène son récit profondément nihiliste et déprimant mixé avec un danger qui peut surgir de n’importe où tant les adversaires non-aliens sont retors et tordus. Il pioche dans les thématiques des films et les mélange à sa sauce pour en faire un travail avec une personnalité propre. S'il avait été taquin , il aurait utilisé les broods pour pimenter les choses mais Hickman n'en oublie pas qu'il existe d'autres aliens dans l'univers Marvel. 
La fin, ouverte, se fait visuellement et thématiquement en miroir de l’ouverture, permettant de montrer la valse incessante entre la mort et la vie. Un scénario mineur pour du Hickman mais surnageant très au-dessus du tout venant Marvel actuel. Pas mal pour une commande opportuniste.



Esad Ribic signe de très belles planches dans son style un peu minimaliste par moments mais son trait et  sont des compositions agréables à l’œil bien qu’il s’en dégage parfois l’impression de contempler des instantanés sans énergie cinétique.  Un dessinateur « roman photo » comme le qualifient certains de ses détracteurs. L’impression renforcée par les couleurs d’Ive Svorcina qui donne un aspect « peinture » aux cases.  L’avantage ? Cela coupe le lecteur dans son élan de survoler l’action ET les phylactères. Permettant à Hickman de-ci de là de jeter des idées de SF qui (on l’espère) seront un jour vraiment développées. Si la série est un succès, ce sont des fusils de Tchékhov, si pas, nul doute que l’auteur saura les recycler ailleurs. 


Aliens VS. Avengers n’est pas le comic book du siècle. Mais grâce aux talents de son scénariste et de son dessinateur, c’est un comic book tout à fait recommandable qui sublime la commande initiale de voir les plus grands héros de la Terre combattre les pires bestioles de l’univers. Hickman ne respecte pas la promesse du titre (la couverture est mensongère) et c’est tant mieux. 


lundi 13 octobre 2025

Faites de beaux enfants à l'Histoire.

Alors que les deux tomes de la série Inhumain chez Dupuis-Air Libre m’avaient laissé…dubitatif , Valérie Mangin (scénariste derrière Le Fléau des Dieux ) et son époux Denis Bajram (auteur de Universal War One  ) remettent le couvert à deux pour écrire une nouvelle série, cette fois-ci prévue au long cours. TANIS ! (oui, comme la cité antique – où un certain Dr Jones aurait découvert l’arche d’alliance ). 





Nous sommes en 10.000 avant Jésus Christ, toute la Gaule est occupée…euh attendez, non. Nous sommes en 10.000 avant Jésus Christ : ce qui deviendra le royaume d’Égypte n’est encore qu’un village sans nom, composé de huttes rudimentaires plongées dans l’ombre du Sphinx et des pyramides. La nuit, l’anneau d’astéroides autour de la Terre est éclairé par la lune.


Les peuplades éparpillées près du Nil et du delta de ses embranchements sont régulièrement rapinés par les Aryanas, un peuple sanguinaire et pilleur. C’est au milieu d’un carnage que «  l’ancien » d’un village retrouve un bébé, survivante miraculeuse d’une attaque. Ce petit être fragile a la particularité, dans un pays où les habitants ont les cheveux noirs, d’avoir les cheveux blancs. Pour lui éviter d’être considérée comme une aberration ayant attiré le mauvais œil, l’ancien décide de faire croire aux villageois que la petite Tanis est taboue et envoyée des Dieux, destinée à prendre sa place à sa mort.



Mais être une jeune femme taboue que personne ne peut touche ou approcher de trop près est un fardeau lourd à porter et avec son ami Sépi, qu’elle force à transgresser tabou sur tabou , Tanis va découvrir qu’il existe en elle des choses étranges. Après avoir ouvert par sa seule volonté la pyramide contenant le tombeau d’Osiris, Tanis et Sépi vont découvrir le tombeau du Dieu et lui voler son masque. Masque qui donnera à Sépi des capacités surhumaines. Capables de renverser le cours des choses. 

Pour le meilleur ? La première case de l’album nous montre Tanis, adulte, seule sur un trône surélevée, la foule prosternée devant elle.  Toute la série (ou une partie d’icelle) est donc destinée à nous narrer comment une jeune fille naïve mais idéaliste arrive dans une position de pouvoir semi-divin. Le texte en fait une sauveuse, l'imagerie nous raconte autre chose. Le narrateur, comme dans L'homme qui tue Liberty Valance, a-t-il décidé d'imprimer la légende, plus jolie ? 







De l’aveu même des auteurs, TANIS est une série à la fois hommage à leur lectures de jeunesse ( comme Papyrus, également chez Dupuis mais on sent l’influence que les comics des années 70 et 80 ont pu avoir également) et à l’envie de transmettre à une nouvelle génération le goût de la BD d’aventures à une époque où le manga est roi. Ce n’est sans doute pas un hasard si la série est d’ailleurs pré-publiée dans le magazine Spirou. À voir si cette noble ambition sera couronnée de succès. Peut-être via leurs parents qui achèteraient l’album. 


Comme je le disais en introduction, leur précédente double collaboration scénaristique m’avait refroidi ( du scénario assez plat aux dessins peu inspirants ). D’un point de vue de l’écriture, le résultat étant inférieur à la somme des parties.

C’est donc à reculons que j’entrais dans TANIS ( non, c’est pas sale ). Et là, la mayonnaise a pris, la génoise est montée.  Peut-être nos deux auteurs avaient-ils besoin de se lancer dans un projet plus axé jeunesse ? 


Dès le départ, Mangin et Bajram jouent avec le lecteur ( et le jeune lecteur risque de louper des références ). Historienne de formations, Mangin sait où elle met les pieds. Et Bajram avait entamé des études en sciences dures avant de bifurquer vers les beaux arts. Les voila pourtant tous deux en pleine histoire dignes des conspirations les plus folles : Dieux et Géants ayant marché sur Terre , Atlantide ayant coulé , technologie trop avancée pour l’époque. Etc…
Le tout agrémenté des classiques adolescences maussades et contrariées, animaux de compagnie accolés aux héros ( Spip chez Spirou, Milou chez Tintin , les daemon chez Philip Pullman...).

Les thèmes ne sont pas nouveaux mais comme le disait Salvatore Dali : tout a déja été raconté, mais pas par vous ! Défi relevé par Mangin et Bajram donc. 


Scène d'ouverture de Stargate, director's cut.

Les auteurs jouent, donc, avec des mythologies anciennes ( Osiris ) et modernes. ( difficile de ne pas penser à Stargate par exemple , œuvre qui , elle , vendait ses théories de façons un peu trop premier degré dans le domaine du «  On nous cache tout ! »  et les théories du complot comme on en trouve sur les chaînes télés poubelles après 1h du matin ).

Jouent avec les mots aussi : les aryanas sonnent comme les aryens, ce peuple mythifié par les Nazis comme venu du Nord. Et puisque il y a plus ou moins 4000 ans, les peuples de la mer ( des peuples que l’on tente encore d’identifier formellement ) ont attaqué plusieurs civilisations ( Hittite, Égyptienne,…) , il était tentant de mixer les deux et de leur donner un look de viking, avec l’imagerie qui va avec ( muscles saillants, commerces peu équitables , esclavagisme ). 


Le look, parlons-en. C’est Stéphane Perger qui met en images les écrits du couple Mangin/Bajram et ce dernier a un coup de crayon qui ne laisse pas indifférent. Son trait fin et élégant recèle assez de détails pour que personne ne puisse lui reprocher de bâcler quoique ce soit mais il laisse aussi des détails en suspend , lissant un peu l’image, rendant le tout digeste pour le lecteur plus jeune. 


Si l’on devait vraiment reprocher quelque chose à cet album c’est son rythme. Il doit poser une situation et une mythologie interne que l’on devine déjà bien plus grande que ce qui nous est montré ici et les péripéties s'enchaînent vite, au point que le tout semble « facile » et par conséquent cela limite l’implication émotionnelle du lecteur. 


Mais maintenant que les bases sont posées, il ne tient qu’à notre trio de passer la seconde. Et cela tombe bien, l’ambition de faire vivre la série sans devoir attendre 4 ans entre chaque album semble être ancrée dans le projet. 

Comme je le notais plus haut, TANIS est pré-publiée dans SPIROU Magazine et la grande tradition de la belle époque du mag était de retrouver de manière fréquente les héros qui le faisaient vivre. Ainsi, alors que cet album est paru en Janvier ( avec une pré-publi ayant débuté en Novembre ) , TANIS revient déjà dans un album numéro 2…dès ce mois d’Octobre. Un rythme soutenu donc qui semble marquer que l’héroïne est là pour squatter le magazine du groom en rouge régulièrement. 



Notons que pour éviter que la série ne serve de base aux idées les plus folles sur l’histoire du monde, un dossier faisant la part entre fiction et réalité est proposé en fin d’album et que cela devrait être la norme dans chaque tome de la série. 


mardi 29 juillet 2025

La dernière fille de Krypton !

C’est l’histoire d’une planète lointaine, aux habitants ressemblant aux être humains.

C’est l’histoire d’une planète si avancée technologiquement, scientifiquement et moralement que son hubris l’a aveuglée.

C’est l’histoire d’une planète qui allait imploser et d’un scientifique plaçant son unique enfant dans une nacelle spatiale pour l’envoyer vers la planète Terre et ainsi sauver la chair de sa chair.

C’est l’histoire d’un enfant que vous pensez connaître.

Mais ceci est l’histoire de…Kara Zor-El : Supergirl ! 





«  Ce vaisseau transporte ma fille, Kara Zor-El. Traitez-la comme votre propre enfant et ainsi vous verrez quel trésor elle sera pour votre monde. » 


Supergirl apparait en 1959 , un peu plus de 20 ans après la création de Superman. Elle est décrite comme une jeune fille adolescente/très jeune adulte , cousine de Clark Kent par son père, Zor-El étant le cadet de Jor-El , le père de Kal-El ( Superman ). Au départ simple variation féminine d’un héros masculin , elle acquiert petit à petit sa propre identité s’éloignant du faire valoir du dernier fils de Krypton. 


C’est le prolifique scénariste Tom King qui est chargé en 2021 de faire d’une girl une woman dans une mini-série en 8 épisodes mensuels. Et il va jouer avec les attentes.


Lorsque nous ouvrons le livre, l’histoire nous est narrée par une alien humanoïde du nom de Ruthye, dont le père a été assassiné par Krem, un agent du roi. Ruthye se lance en quête d’un mercenaire dans une taverne malfamée pour chercher vengeance. 

Désarçonnant son lectorat, King se place ici dans ce qui ressemble à un récit classique de fantasy , rappelant tant par son ton que les décors une copie de Conan le cimmérien. Mais le mercenaire se joue de Ruthye et est alors interpellé par un témoin de la scène. Une pochtrone plus solide qu’elle n’en a l’air : Supergirl !

Celle-ci vient de fêter ses 21 ans et selon sa patrie d’adoption est enfin majeure. Mais le seul moyen pour elle de ressentir les effets de l’alcool est de voyager loin, vers une galaxie riche en soleils rouges , élément affaiblissant considérablement nos amis Kryptoniens ( sans tous les effets délétères et  fulgurants de la kryptonite ). Par un concours de circonstances , Kara se retrouve à accompagner Ruthye dans sa quête à travers les étoiles après que Krem, le fourbe et lâche assassin , ait réussi à la blesser et à toucher son chien, Krypto , d’une flèche empoisonnée.







Sous un soleil rouge, rendue moins résistante physiquement mais pas mentalement. 


Kara et Ruthye vont alors écumer les planètes à la recherche de Krem. 


Tom King , comme je le disais plus haut , joue avec les attentes du lecteur. En lieu et place d’une ou de plusieurs aventures de Supergirl sauvant les terriens de menaces diverses et variées, c’est un récit narré par un nouveau personnage, reléguant donc notre héroïne au second rang , dans un cade de space-opera lorgnant vers la space fantasy qu’il nous livre. 


L’on comprend vite en lisant le texte narratif que Ruthye nous raconte ses aventures avec Supergirl lorsque Ruthye était encore jeune, créant un effet de délocalisation temporelle entre ce qui nous est donné à lire et ce qui nous est donné à voir. Est-ce que le texte de Ruthye est mis en image ou bien les images sont-elles ce qui c’est passé , rendant le texte redondant ou pur effet de style ? Et bien cela serait mal connaître Tom King qui, s’il aime être verbeux , le fait rarement pour la simple gloriole. C’est un jeu avec le lecteur , pariant sur le fait que ce dernier aura l’intelligence de questionner la fiabilité de l’écrivaine Ruthye. 


L’autre couche de lecture méta est le portrait en creux de Superman à travers la vie de Supergirl. Alors que son cousin tire la cape à lui ( que cela soit dans son univers fictif ou dans notre réalité ) , Supergirl semble être un personnage secondaire en tout. Tom King nous rappellera, dans des passages parfois douloureux, que si les lecteurs et même les héros la déconsidèrent un peu , elle n’est en rien moins capable de grandeur et de bonté que son illustre cousin. 


Mieux, lors d’un flashback à la dramaturgie ciselée et presque insoutenable de cruauté, King s’emploiera à nous montrer de Krypton ne s’est pas défaite en un jour et qu’un bébé volant à travers l’espace pour s’écraser au Kansas a peut-être bien plus de chances qu’une adolescente ayant pleinement vécu les terribles incidents et tenté d’aider ses concitoyens avant son exil vers la planète bleue. 


Les dessins de l’artiste brézilienne Bilquis Evely rappellent à la fois les grandes œuvres des couvertures de la fantasy des années 50 à 80 tout en alliant les techniques de story telling modernes. Rarement surchargées, ces cases renferment ce qu’il faut d’informations sans pour autant lorgner vers le minimalisme. Si Tom King écrit un petit bijou, les dessins d’Evely sont des pierres précieuses rehaussant l’œuvre et la portant au rang d’incontournable. 



Couverture de Frank Frazetta décrivant John Carter de Mars , également un space opera lorgnant vers la fantasy et qui inspirera Evely.


Supergirl Woman of Tomorrow n’est pas un comics de girl scout gentillet. Si la bonté et la gentilesse inhérente à Supergirl sont bien mises en avant , cela n’est jamais fait au détriment de sa détermination ou de ses capacités bien égales à celles de son illustre cousin. Cousin dont les actions héroïques ont des conséquences sur la vie de notre héroïne. 


Aventure initiatique pour Ruthye, épopée pour Kara , Supergirl Woman of Tomorrow convoque tout autant magie, rappels mythologiques et dépaysement. Tom King croque le portrait de ce duo avec finesse et emphase psychologique, deux orphelines errant dans l’espace en quête d’une nouvelle raison de vivre après la disparition de leurs rêves et aspirations après une tragédie.

Et au centre de tout : un cœur qui bat , des mains tendues et des larmes d’empathie qui coulent face à l’horreur dans des systèmes solaires ou aucun surhomme n’a jamais mis le bout de sa cape. 




C’est un oiseau ? C’est un avion ? Non, c’est Supergirl ! Et elle mérite que vous lui fassiez une place dans votre bibliothèque !







jeudi 26 juin 2025

La roussette noire. Absolument.

Lors d'une sortie au Zoo avec sa classe, l'enseignant Thomas Wayne perd la vie face à un homme armé. Il a juste le temps de mettre les enfants sous sa responsabilité (dont son propre fils, Bruce) en lieu sûr avant de succomber sous les balles. Enfermé dans la sanctuaire des chauve-souris, animaux qui le fascinent, Bruce en sort déterminé à faire payer les criminels. En commençant par crier sa haine en plein tribunal lors du procès.

Entré enfant de ce zoo, c'est un animal qui en ressort. Motivé et dopé par cette haine, cette aversion viscérale qu'il voue à Joe Chill, l'assassin de son père, Bruce comprend qu'il doit voir large, très large s'il veut avoir un impact à Gotham City.
Étudiant brillant doté d'une bourse sportive, il apprend tout ce qui lui sera nécessaire pour devenir ... Batman. 



Au début des années 2000 , Marvel Comics tente quelque chose. Alors que les X-Men font un joli score au box-office cinéma et que Spider-Man s'apprête à envahir les salles et tenir fièrement tête à Star Wars Episode II ( mastodonte de l'été 2002, même face au Minority Report de Spielberg ) , l'éditeur réalise que ces films vont sans aucun doute attirer de nouveaux lecteurs. Mais il y a un hic. Les séries de super-héros sont conçues comme des soap-operas qui se diffusent dans les kiosques depuis...plus de 40 ans. Certains héros ou équipes sont mêmes pourvus de plusieurs séries mensuelles. Pour un lecteur novice, la tâche peut être ardue pour s'y retrouver dans l'histoire mouvementée des mutants et de l'araignée sympathique. 




Comment alors permettre aux nouveaux lecteurs potentiels de ne pas se sentir perdus ? En lançant une gamme parallèle, libérée du poids de la continuité ( le paradoxe étant : cette gamme finira bien vite par créer la sienne, c'est inévitable ). Ce sera la gamme ULTIMATE COMICS. Spider-Man y subit un lifting , les X-Men se font plus proches et aussi plus différents que ceux des films et enfin, les Ultimates deviendront l'équivalent des Avengers de cette gamme ( et ironiquement, les Avengers du cinéma seront fortement influencé par les Ultimates , la boucle est bouclée ). 






20 ans plus tard, c'est au tour de DC Comics de se lancer dans une tentative de recréer ses héros emblématiques dans un univers à part de la longue continuité sur laquelle sont posées nos héroïques figures. 

C'est Scott Snyder qui présidera au destin de cet autre Bruce Wayne , avec Nick Dragotta aux pinceaux.
Scott Snyder n'est pas un puceau dans le monde gothamite : après avoir fait ses preuves sur quelques épisodes de Detective Comics et s'être illustré sur une mini-série explorant les origines de Gotham, Snyder se voit offrir le Saint Graal, la série titre Batman ,lors du lancement de l'ère New 52 de l'éditeur aux deux lettres. Déja à l'époque, il s'agissait de faire table rase d'une partie du passé des héros pour ré-inventer et ré-investir les titres d'une passerelle d'accès pour le nouveau lecteur (ou celui qui , parti , souhaiterait y revenir)
Il s'y évertuera à secouer le cocotier et introduira un nouvel élément : La cour des Hiboux , un groupe de riches enculés portant un masque de Hiboux et se regroupant dans les arrières-courts et les ombres de la ville, décidant de son destin en fonction des besoins de leurs portefeuilles d'actions. Le hiboux étant le seul prédateur naturel de la chauve-souris, le duel fera date. Depuis lors , Snyder a continué à toucher à Batman par-ci par-là, pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire. De quel côté de la balance penche donc cette nouvelle itération ? 


Visuellement d'abord, Nick Dragotta fait un travail superbe, un bonbon pour les yeux. Son trait en apparence simple, ne l'est pas. Il faut travailler comme un acharné pour obtenir un rendu si fluide, doux mais également plus détaillé que le premier regard ne laisse songer et capable de jongler avec tant d'ambiances différentes ( de l'intimiste au réaliste en passant par le pur body horror ; les lecteurs de East Of West, la série de SF apocalyptique qu'il a dessinée pour le scénariste Jonathan Hickman savent de quoi je parle ). Dragotta multiplie les approches : des micros cases au milieu de celles d'une taille convenable , des pages entières consacrées à un seul dessin imposant, etc...son découpage est dynamique et aide à créer une tension lors de la lecture.
Le gros bémol ? Le format de publication choisi par Urban Comics qui ne rend absolument pas hommage au travail acharné du bonhomme et qui demande presque une loupe pour lire les lettrages. Les plus optimistes pourraient attendre une hypothétique intégrale grand format et délaisser les sorties des albums ordinaires : ce qui nuirait au succès du titre.





Scénaristiquement ensuite , Scott Snyder pose son Batman dans un monde en proie aux problèmes sociaux et environnementaux que le monde réel subit de plein fouet en ce moment. En faisant de Bruce le fils d'un enseignant et d'une assistante sociale idéalistes, Snyder ne l'isole pas dans un manoir froid et loin des pulsions du cœur de la ville. C'est un garçon certes victime d'une horreur mais dont la mère est restée un pilier solide. Et surtout, surtout...Bruce a des amis issus du même milieu que le sien. Des amis comme Harvey Dent, Selina Kyle ( sa sœur de cœur , au pire ) , Ozzie Cobblepott , Waylon Jones et Ed Nygma. 

L'action débute presque comme une entrée classique dans l'univers de Batman. Un motard, casqué, anonyme, sillonne Gotham pendant que ses pensées nous sont exposées. Ce motard nous explique revenir à Gotham. Et là, surprise, ce motard n'est pas Bruce.
Snyder va jouer tout le long de ce premier recueil avec des références cinéma de Batman...pour nous prendre à revers. Et cela fonctionne même lorsque vous n'avez pas les références : les clins d’œil sont un bonus mais pas une fin en soi. 

Pour le reste de l'intrigue, Snyder avance ses pions en posant une intrigue de thriller d'action servant à faire avancer son récit de présentation. Un gang, les bêtes de soirées, des tueurs fringués sur leur 31 et avançant sous un masque animal ( il a ses marottes le père Snyder ) sème la pagaille, le meurtre et la destruction dans Gotham City. Le tout sous fond de campagne de ré-élection du Maire Jim Gordon , ami des Wayne depuis de longues années. 







Ce Batman n'a pas des milliards en banque , c'est un génie de l’ingénierie qui a passé son temps à la salle de sport et dans les amphithéâtres universitaires , un travailleur qui est resté en col bleu pour rester au plus près de la population ET des infrastructures qu'il pourra pirater et détourner ( la nouvelle batmaobile ? Ha, vous n'êtes pas préparés ). Violent, détective...mais faillible. Et qui compense par un certain sadisme et un jusqu'au-boutisme dangereux. Pour les autres, et pour lui-même. 
Et si Batman est un prolétaire qui n'a pas parcouru le monde pour apprendre avec les meilleurs, alors que nous réserve son opposé ultime, le Joker ? Grande question mais à la quelle Snyder a sans doute les réponses puisqu'il ne se prive pas de nous annoncer très vite que la némésis de Batounet existe également sous une autre forme dans cette itération de Gotham.


Une entrée en matière honorable, qui respecte les grandes lignes du mythe tout en jouant avec une nouvelle donne. Mais il est encore impossible de pleinement analyser ce que Snyder veut nous proposer tant on devine que derrière cette entrée se cachent une série de plats plus savoureux et tordus. 
Voici donc une série au haut potentiel, entre les mains d'un auteur qui n'a jamais demandé que de pouvoir pleinement secouer le monde Batman sans pouvoir totalement le faire en raison du statu quo imposé à sa contre-partie "officielle". 



mercredi 21 mai 2025

Inhumain n'est pas alien.

 Dans bien longtemps, dans une galaxie proche, toute proche…






Un petit vaisseau d’exploration constitué d’un équipage minimaliste : capitaine, pilote , docteure , ouvrier, soldat et gynoïde – se trouve en vue d’une planète inconnue. Le pilote semble crasher le vaisseau volontairement, sans que personne ne se soucie de la chose, tous étant dans un état de douce euphorie. Tous ? Non, Ellis , un petit robot à l’allure féminine résiste encore et toujours à l’absurdité totale. Mais pas assez fortement pour éviter le pire.



La petite nef spatiale s’écrase dans un océan immense et le choc fait retrouver leurs esprits à l’équipage. Plus ou moins. Alors que le vaisseau coule et que l’issue semble réglée , des créatures marines tenants du poulpe et de la méduse les poussent vers la surface.

Mais ce n’est pas la seule surprise qui attend notre petit groupe. Sur le rivage, des humains ! Nus comme aux premiers jours du monde. Mais qui parlent...leur langue ! 

Accueillants , les « sauvages » installent nos protagonistes dans des huttes. Mais quelque chose cloche. Tous sont obsédés à l’idée d’être utiles. Tous se lèvent et se couchent au même moment. Et petit à petit, leurs étranges habitudes béates , dont certaines choquaient les tabous , se transmettent à l’équipage. Le peuple de ce monde parle d’un Grand Tout à rejoindre, d’un Grand tout qui veut ton bien. Est-ce ce Grand Tout le responsable de cette société réglée comme une horloge suisse ? Et quel serait donc son but ? 


Scénarisé par Denis Bajram & Valérie Mangin et dessiné par Thibaut de Rochebrune , Inhumain est un thriller parano mâtiné de planet opera. Le couple de scénariste s’y connaît en science-fiction : Bajram est l’auteur des séries Universal War One et Universal War Two ; Mangin a écrit Le Fléau des Dieux et Le Dernier Troyen ( votre humble serviteur ne soumet ici qu’un échantillon de leurs travaux ). Rochebrune provient lui du monde de l’animation avant d’avoir bifurqué vers un autre art séquentiel, la bande-dessinée. Les présentations étant faites, notre trio s’en sort-il ? 


Oui et non. Le découpage des séquences et le trait de Rochebrune rappellera parfois celui de Bajram sur Universal War. Effet voulu par le scénario ou mimétisme de l’artiste envers le style de son co-auteur ? Impossible à dire mais la réponse n’a peut-être pas tant d’importance que cela : tout est lisible, s’enchaine, se focalise sur ce qui est essentiel sans oublier les petits détails. C’est beau à défaut d’être totalement original dans ses designs et Rochebrune étant également coloriste, il démontre une belle fusion entre dessins et mise en couleurs pour créer des atmosphères palpables tout au long des 94 planches de l’album.


Inhumain est un album de la collection Aire libre des éditions Dupuis. Cette collection s’éloigne des standards habituels ( environ 40 pages par album ) pour laisser aux auteurs l’espace nécessaire à raconter des histoires resserrées ne s’inscrivant pas dans une logique de série au long court. Et c’est pourtant là que le bât blesse. Malgré l’espace alloué aux auteurs , ceux-ci ne tirent pas en longueur leur récit. Mais ne l’étire pas assez pour le rendre pleinement passionnant. 

Dès lors que le groupe de voyageurs spatiaux se met en marche pour explorer la planète et , peut-être trouver comment la quitter, le récit devient un peu répétitif et suit un même schéma dans sa narration : le groupe découvre un nouvel élément du puzzle, en discute un peu beaucoup à la folie et passe à un nouveau niveau , comme dans un jeu vidéo.





Au milieu de tout ceci , bien entendu , des ambiances pesantes et intrigantes ( nos larrons savent écrire ) et des questionnements profonds qui hantent l’esprit humain depuis qu’il a créé la civilisation. Faut-il privilégier le collectif au risque de perdre son identité ou faut-il s’en forger une au risque de faire dérailler tout le collectif ( et donc, toute l’humanité ? ). Faut-il s'infliger la souffrance du libre arbitre , de la conscience et des conséquences ou embrasser avec joie la soumission volontaire à une autorité supérieure, un Grand Tout qui règle nos vies dans une répétition incessante sans accrocs mais aussi sans surprise ? 
Bajram et Mangin n’ont pas la prétention d’avoir les réponses. Mais leur scénario semble avant tout être un prétexte pour présenter ces dilemmes , ces nœuds gordiens intellectuels que nul Alexandre ne parviendra sans doute jamais à trancher. Avec , in fine , cette question : qu’est-ce que la nature humaine ? Et qui est vraiment inhumain dans toute cette histoire ? 


Tous les ingrédients sont bons mais notre trio de bédéastes livre un album agréable, au-dessus de la mêlée même mais trop en dessous de ce dont on les a déjà vus capables.
Un sentiment de trop peu se fait sentir : trop peu d’horreur physique, trop peu d’horreur psychologique , trop peu d’explorations des mœurs , etc…le tout est trop sage et le lecteur n’est jamais poussé dans ses retranchements et trop peu mis mal à l’aise pour que les personnages ne survivent vraiment dans sa mémoire. Pourtant, le trio joue sur les symboles visuels évidents tout en leur donnant une autre signification en cours de route, preuve d'une réflexion travaillée.
Reste l’intrigue et surtout les problématiques qui en découlent,parfait sujet pour faire surchauffer votre disque dur biologique interne et/ou ceux de vos convives lors d’une discussion qui s’annoncera animée et sans fin véritable. Trop profond pour ne pas intriguer, trop impersonnel et linéaire pour durablement marquer. Il ne manquait pas grand-chose. 

Une suite est depuis sortie : est-elle apte à apaiser les quelques frustrations ? Réponse au prochain épisode ! 




lundi 22 avril 2024

Sisters in Arms.

 




Factus. Le trou du cul de l’univers connu. Une lune désertique, un far-west étouffant tant par sa chaleur que son manque d’oxygène. On y retrouve principalement d’anciens détenus dont il est peu clair qu’ils soient là par choix et divers colons malchanceux ou naïfs qui n’auront sans doute jamais les moyens de partir de ce trou à rats géants. C’est sur cette lune que vit Dix Low, médecin voyageant dans les terres isolées, soignant qui s’y trouve pour régler un mystérieux compte avec son passé.

C’est que Miss Low a participé à une guerre. Et qu’elle n’a pas choisi le bon camp. Ou du moins, pas le camp qui allait gagner. 


Gabi est une jeune ado.
C’est aussi une Générale de l’Accord, la faction qui a gagné la guerre et envoyé des enfants aux combats car les adultes pensent généralement à deux fois avant de buter un gosse. Erreur fatale, tu te prends une balle (nb : soyez sociopathe, tirez sur tout ce que l’ennemi envoie ! ).
Elle et Dix n’auraient jamais du se croiser. Mais le mystérieux crash du vaisseau de Gabi va les mener à traverser la poussière et en mordre pas mal pour sauver la jeune fille de ceux qui veulent son trépas. Sauf si Gabi décide de buter Dix en apprenant son passé durant le voyage.


Que cela soit sur le 4è de couverture ou un peu ailleurs sur le net, Ten Low ( le titre V.O ) est comparé à Firefly/Serenity ( la série de Joss Whedon et le film concluant icelle ) et Mad Max Fury Road. Disons que ce roman a sans aucun doute des brins d’ADN en comun avec les œuvres suscitées mais il a son identité propre, comme un cousin éloigné. 


Et il coche les cases attendues : le mystérieux passé de l’héroïne qui la ronge, les villages ou villes remplis de brigands, arnaqueurs, j’en passe et des meilleurs ainsi que des lieux étranges, presque mythiques grâce à leurs noms  que personne ne veut visiter mais où nos deux larronnes iront bien entendu foutre le bordel. Du réchauffé.

Mais est-ce un tort ?
Les ingrédients sont connus mais efficaces et le tout est fait maison dans une casserole et pas un plateau repas en carton remplis de colorants et de conservateurs jetés à la va-comme-j’te-pousse comme la première série Disney+ micro-ondée venue. 


C’est que Stark Holborn, la femme derrière tout ça , sait comment poser son récit, faire monter la sauce, envoyer les tripes et les boyaux au bon moment avant de relancer le repas et les couverts à travers les gueules de celles et ceux qui peuplent son univers. 

En plus de jouer habilement avec le suspens et l’action bourrine bien jouissive et défoulante d’un western de série B saupoudré d’amphétamines, de bruit et de fureur sans raisin mais avec colère , Holborn crée des éléments qui lui sont propres comme la secte des Chercheurs, des charognards délestant toute épave (mécanique ou humaine ) , les Freux , un gang aussi armés qu’acharné et les « Si » , les habitants de Factus.
Des créatures élémentaires que seuls quelques rares «  élus »  peuvent percevoir. Et pas forcément pour leur porter bonheur. Influant sur le hasard et les probabilités pour en tirer le pire, les Si suivent Low à la trace, ayant bien senti son potentiel chaotique. 


Ce monde désertique comporte aussi donc ses lieux emblématiques dont les noms ne sont que rarement annonciateurs d’une ambiance de Parc d’attractions. Comme la Fosse ou la Bordure ( aka l’endroit dont on ne revient pas ) dont je vous laisse découvrir l'horreur.


Bref, le roman étant relativement court et prenant, les lecteurs reprendront peu leur souffle entre deux chevauchées, embuscades, coups fourrés, infiltration burnée et autre plans de sauvetage tenant surtout grâce à du papier collant MacGyver et la détermination acharnée des personnages prêt à en faire chier tous ceux qui ont tenté de les enculer. 


C’est entre les lignes, ces zones blanches sur lesquels le lecteur peut projeter ce qu’il veut, que l’on pourra plus ou moins appréhender les factions ayant fait la guerre ayant précédé l’histoire et leurs motivations «  toujours belles et nobles » dans la propagande bien rodée. 


Au final, le roman est un agréable divertissement que les amateurs de musiques de films liront en mixant dans leur cerveau aussi bien Ennio Morricone qu’Hans Zimmer en passant parfois par Jerry Goldsmith. Souvent pour le meilleur dans l’action violente mais chaque fois dans une dynamique de lieux et de temps différents et plus rarement pour le pire (ou disons le moyen) tant trop de personnages ressemblent à des archétypes connus à qui l’ont aurait greffé un peu plus de background que l’on s’y attendrait. Mais hey, des graines psychologiques disséminées ainsi peuvent très bien pousser plus tard si on les arrose d'assez de sang, de sueur et d'alcool frelaté.


Rien de bien neuf sous le soleil du western mâtiné de SF donc mais encore une fois, le réchauffé peut avoir du goût, remplir son homme et le faire se sentir assez rassasié tout en le poussant à vouloir en reprendre. Et ça tombe bien, l’auteur a déjà une suite à son actif et un 3è tome devrait sortir en VO d’ici peu. 

Espérons que les Si ne nous fauchent pas l’opportunité de pouvoir les lire un jour en VF.