jeudi 12 novembre 2015

Prendre le Del Toro par les cornes !

Deux ans après le jouissif Pacific Rim, Guillermo Del Toro nous revient avec Crimson Peak où se mêlent romance gothique, maison hantée et tout un tas de références. Décryptage !

À l’âge de 10 ans, la petite Edith Cushing ( ah, ça y est , les références commencent : Edith Wharton était une romancière, Peter Cushing était un acteur abonné aux films d’horreur de la Hammer ) voit le fantôme de sa mère la mettre en garde contre Crimson Peak.
Un avertissement qu’elle ne comprend pas et qui laisse la jeune fille terrorisée et marquée à vie.
Devenue adulte et la fierté de son père, Edith se voit écrivaine mais son manuscrit d’histoire de fantômes est rejeté par un éditeur qui voudrait qu’elle y adjoigne une histoire d’amour ( car elle est une femme alors écrivez comme telle mademoiselle, non mais ! ).
Alors que toute la bonne société la voit finir vieille fille comme Jane Austen, Sir Thomas Sharpe arrive en ville depuis sa lointaine Angleterre, accompagné par sa froide sœur Lucille.
C’est presque le coup de foudre entre le baronet et l’écrivaine. Après quelques péripéties romantiques, Thomas ramène Edith chez lui, à Crimson Peak ! L’atmosphère du lieu ne tarde pas à choquer Edith, tout comme l’attitude de Lucille ou des domestiques à son égard. Mais très vite, ce sont les fantômes de l’endroit qui vont attirer son attention…

Guillermo Del Toro est un cinéaste passionné (et passionnant) : il a tant luté pour devenir réalisateur qu’il ne travaille avec aucune seconde équipe de tournage et qu’il va jusqu’à shooter lui-même les inserts. Il aime avoir le contrôle sur l’image (et on le comprend) et celle-ci se retrouvent donc bourrées de références, de symboles, de couleurs ( et oui, à une époque où le pseudo-réaliste et le tristounet sont de mise, Del Toro reste l’un des rares réalisateurs à oser les couleurs bien vives et voyantes pour faire passer des messages. Il rejoint en ça Zack Snyder, autre réalisateur à aimer harmoniser les couleurs ; et puisque les deux le font avec des sensibilités différentes, c’est tout bénéfice pour les yeux des spectateurs ! ).

La réalisation classique, classe et sobre de Del Toro joue avec les attentes des spectateurs en détournant des figures archétypales des contes de fées ( le prince charmant, la belle-mère, etc...) pour surprendre le public et s'amuser avec les codes des récits gothiques à l'Européenne ( grandeur et décadence des vieilles familles aristocratiques, les sentiments qui restent intériorisés et qui finissent par empoisonner ceux qui les ressentent, etc...).  La musique enveloppante et non envahissante ajoute une jolie couche à l'atmosphère générale du film ( tout ça pour rappeler que : le cinéma est un art collectif ! ).


Deux hommes ( un noble étranger et un autre,l' ami d'enfance), une femme. Un ressort classique mais toujours très efficace.

Cinéphile enragé, Del Toro va donc convier les fantômes du cinéma : que ça soit le cinéma d’horreur classique au plus baroque ( on pense parfois au Dracula de Francis Ford Coppola ). Il va aussi allègrement s’auto-citer. Parce qu’il s’agit d’un film somme ou parce qu’il a conscience d’être lui-même devenu une référence du cinéma actuel (et donc, autant couper l’herbe sous le pied de ceux qui voudraient en faire une source trop ouverte d’inspiration ? ) ? Difficile à dire. Mais Crimson Peak aura donc la particularité de brouiller les théories au sujet de son cinéma. Les milieux plus élitistes considèrent volontiers que la filmographie du monsieur se découpe en deux : les films hollywoodiens d’un côté, et les films sérieux tournés en espagnol de l’autre.
Il n’en est rien : sa filmographie est tout à fait cohérente dans son ensemble, charriant les mêmes thèmes et les mêmes obsessions de long-métrage en long-métrage.
Ainsi, il convie autant L’échine du Diable que Hellboy 2 (entre autres) dans ce dernier film et invite certains acteurs avec qui il avait déjà travaillé ( chose qu’il apprécie ).


Difficile de ne pas voir une certaine ressemblance entre les vêtements de Lucy Westenra ( Dracula) et ceux d'Edith (Crimson Peak).

Sa passion des mécaniques ? Toujours présente à travers les projets de Thomas Sharpe. Son obsession des insectes ? Idem (centrée ici essentiellement sur les papillons & les phalènes et les métaphores qui en résultent). Son amour des livres ? Présent également. Chez Del Toro, la personne qui lit a accès à des vérités cachées qui lui font avoir une longueur d’avance ( dès lors, le lecteur n’est pas forcément le héros, il peut également être le vilain : le rapport direct qu’ont les personnages avec les livres est tout à fait révélateur des caractères chez Del Toro ) : ainsi, le jeune Allan, médecin, lit des ouvrages de médecine mais aussi Conan Doyle (et s’imagine détactive). Mais Edith, est écrivaine : plus que lire, elle écrit et possède donc un rapport encore différent à ce savoir. Logique qu’elle ait dès lors accès au monde des ombres, carrément.

Le jeu de pistes référentielles continuent puisque si Del Toro créent des personnages lecteurs, c’est parce qu’il en est lui-même un depuis tout petit et également un écrivain depuis quelques années : des comics aux grands classiques , cet insatiable boulimique de culture entrepose sa collection dans son cabinet de curiosités Bleak House !





Quelques pièces de Bleak House, le cabinet de curiosités de Guillermo Del Toro.


Crimson Peak charrie donc les sœurs Brönte, des Hauts de Hurlevent à Jane Eyre ( qui a été interprétée par l’actrice qui incarne Edith, Mia Wasikowska) en passant par Rebecca de Daphnè du Mourier ou encore La chute de la maison Usher d’Edgar Allan Poe. Des lectures de Del Toro mais également des films : nul doute que ce nounours de réalisateur a été marqué par les deux approches.


La maison, personnage à part entière, .Et invoquer l'imagerie des murs qui saignent sans grand guignol ni explication spectrale est très fort et bien pensé.


Dans les rôles principaux, nous avons déjà vaguement évoqué Mia Wasikowska : son charme discret et son jeu qui ne tombe jamais dans l’excès nous font très vite trouver la jeune femme sympathique et attachante. Tom Hiddleston , dans le rôle de Thomas, est à la fois charmant et inquiétant : l’acteur, au demeurant très bon, profite qu’il a joué le dieu Loki pour Marvel, personnage éminemment double, ce qui permet à Del Toro de jouer avec les spectateurs qui s’attendent à une certaine approche du rôle. Jessica Chastain quant à elle incarne Lucille, la sœur froide, mais capable d’exploser, de Thomas. Chastain avait déjà travaillé pour Del Toro ( dans Mama dont il n’était que le producteur). Elle et Hiddleston portent des perruques noires et certains types de vêtements destinés à faire avaler qu’ils sont frères et sœurs (alors que les deux acteurs n’ont bien entendus aucun lien de parenté) : et rendre cela à l’image crédible d’un coup d’œil est assez balèze.





Certes, le film possède quelques menus défauts : l’arrivée à Crimson Peak est assez tardive, l’aspect un peu ampoulé des dialogues peut faire légèrement sourire (mais il s’agissait avait tout de coller au style des romans gothiques du 19ème siècle et à leur lyrisme si particulier), l’héroïne comprend un peu trop vite ce qui se trame (et nous avec : la faute à une intro trop longue mais si belle avant d’entrer dans la maison mystérieuse des Sharpe ) et le rebondissement final jure énormément avec le reste du film (encore que, est-ce vraiment une mauvaise chose ? Cela jure certes, mais cela surprend et a le mérite de secouer le public en dehors de la zone de confort qu’il pensait avoir construite durant la majeure partie du film).

Aucun chef-d’œuvre n’est parfait, car la perfection n’est pas de ce monde. Mais un chef-d’œuvre, en voila un, assurément !

mercredi 4 novembre 2015

Mars, on en repart !

Ridley Scott avait quitté la SF avec Blade Runner, il l’a retrouvée 30 ans plus tard avec l’agréable déception qu’aura été Prometheus (loin du navet intergalactique descendu par ses détracteurs féroces mais loin du chef-d’œuvre que veulent voir les fans acharnés de Scott : la demi-mesure n’existe-t-elle donc plus ? La subjectivité doit-elle être absolue ? Vastes débats. ). Et cette année, il y revient avec Seul sur Mars.

La mission Ares III ( Ares est le Dieu Grec de la Guerre, l’équivalent du dieu…Mars) est sur le sol martien depuis 18 jours quand une tempête force l’équipage à fuir la planète. Durant l’évacuation, le botaniste Mark Whatney est laissé pour mort et ses co-équipiers rejoignent le vaisseau Hermès ( le dieu Grec des messagers et des voyageurs) pour entamer le long retour vers la Terre. Après la tempête, Mark se réveille, blessé mais bien vivant. Seul dans un environnement hostile où seuls restent l’habitat de l’équipage et quelques rations de survies. Il va devoir faire marcher son cerveau comme jamais pour tenir le temps qu’une mission vienne le secourir. Mais pour ça, il doit d’abord trouver un moyen de contacter la NASA.

Il y a un souci dans Seul sur Mars : cette constante sensation que «  La situation est grave mais rigolons-en. ». Si les pilotes de la NASA sont recrutés avec entre autres critères un esprit d’acier et un optimisme ravageur, ils n’en sont pas moins des êtres humains avec les moments de doutes et de désespoir qui peuvent survenir. Ces moments seront peu nombreux et vites expédiés dans le film. Au contraire, les plus impliqués émotionnellement semblent être les bureaucrates terrien. Dès lors , la notion de suspense disparaît et on s’attache peu à un personnage un peu trop clownesque. Le décalage constant entre la situation et la musique ( des tubes disco issus de la collection du commandant de l’équipage ) est amusant mais finit vite par lasser. Là encore, tirer en longueur amène à voir l’artificialité de certaines situations.



S’il est absolument normal que le héros rencontre des problèmes ( non mais vu sa situation c’est naturel), l’impression qu’il faut absolument respecter la règle de division de l’intrigue en trois actes est palpable. Tout ce qui peut mal se passer se passera mal ( sauf si le danger est mortel ) et cela allonge presque artificiellement le film ( qui dure quand même 2H22 ) , au point que l’on viendrait presque à se demander après chaque péripéties «  Bon, il va lui arriver quoi maintenant ? ». J’ai envie de dire «  On s’en fout. » Le rythme soutenu de l’action devient alors moins intéressant que les rares phases introspectives. Un réalisateur visionnaire ( dans le sens qui a une vision , pas qu’il voit l’avenir ) sur un scénario de série B, ça coince un peu. Car le réalisateur va vouloir transcender son sujet. Quitte à en faire trop…et à lâcher son public en cours de route.




Néanmoins, Ridley Scott reste Ridley Scott : un directeur d’acteur avec de l’expérience à revendre et ayant des exigences plastiques très poussée.
Ainsi, ce n’est pas moins de trois ambiances très particulières que le directeur de la photo Dariusz Wolski (déjà à l’œuvre sur Prometheus ) va devoir créer : une ambiance très froide sur Terre , très chaude sur Mars et entre les deux dans le vaisseau Hermès. Très agréable à l’œil, la photo joue ici un rôle de premier plan.
La 3D par contre ne nous en met plein la vue que lors des phases en apesanteur et elle ne sont pas nombreuses. Mais bordel de merde, on est vraiment dans l’espace !

Les décors et les vaisseaux sont très réalistes et ressemblent sans doute au futur du programme spatial. Pas de vaisseau qui font wiiz ou de moteurs qui font psssssch dans l’espace. Le public a enfin capté qu’il n’y avait pas de bruit dans l’espace. Résultat ? Les réalisateurs sont obligés de travailleur leur visuel à fond car ils ne peuvent se raccrocher qu’à ça et la musique.
Mention spéciale au mélange entre mate painting et prises de vue dans le désert Jordanien, Mars est sublime et ,malgré son apparence de désert infini, est sans doute bien mieux représentée que dans le pourtant très bon John Carter d’Andrew Stanton ( un film fantasy contre un film qui essaye d’être le plus réaliste possible : ils ne sont évidemment pas en compétition).





L’être humain étant ce qu’il est, la comparaison entre les œuvres est souvent une chose qui survient lorsqu’il est confronté à l’une d’entre elles. C’est naturel, c’est presque un réflexe : on compare avec ce que l’on connaît (je l’ai d’ailleurs fait durant la projection et au cours de cette critique).

C’est pourquoi la comparaison de Seul sur Mars ( The Martian en V.O) avec d’autres films spatiaux ambitieux  comme Gravity ou Interstellar s’est faite et se fait encore, quitte à ce que certain magazine qui se voulaient autrefois intellectuels (Première, pour ne pas le citer) tombent dans le piège grossier de défendre un film en en défonçant un autre : pourtant, le seul point commun entre Interstellar et The Martian, c’est Matt Damon interprétant un astronaute coincé sur une planète inhospitalière ( les deux personnages sont d’ailleurs diamétralement dissemblables ).
Hors, comparer un film, un livre, un tableau, etc… ne prend vraiment sens qu’en le confrontant à ses influences mais surtout au reste du travail de son auteur.

Et dans ce cas –ci, Scott se cite souvent au début du film : la tempête rappelle celle de Prometheus, la scène des agrafes renvoient à celle de la césarienne dans Prometheus et la séquence où Whatney travaille sur son casque de sortie fait penser à …je vous le donne en mille, une séquence similaire dans Prometheus. D’ailleurs, le film est aussi bon que ce dernier. C’est à dire qu’il déçoit.

 Prometheus.
The Martian.

Enfin, papy Ridley ne cache plus son prosélytisme puisque le héros est sauvé, littéralement par … Jésus ! Les motifs religieux sont de plus en présents dans sa filmo, rendant Exodus Gods and Kings parfaitement cohérent au sein de ladite filmographie d’ailleurs.

Bref, Seul sur Mars reste au final un joli spectacle mais trop peu emballant par rapport au sujet de départ.

mardi 3 novembre 2015

La guerre éternelle.

La guerre contre la drogue reste l’un des nombreux thèmes récurrents du cinéma américain depuis plusieurs dizaines d’années , que l’histoire suive un baron à la Scarface ou une équipe de choc à la Miami Vice en passant par des histoires qui mêlent un peu tous les protagonistes comme dans le Trafic de Steven Soderbergh.
Le sujet est vaste, autant nourri par les actualités que les fantasmes des auteurs et des spectateurs sur les acteurs de cette lutte, du flic infiltré au boss sadique et impitoyable dans un monde en teinte de gris que le cinéma aborde de moins en moins par le prisme manichéen du blanc contre le noir.

Sicario se place donc dans cette mouvance sur ce terrain bien connu du public comme des cinéphiles d’ailleurs.
Kate Macer est une agent de terrain du FBI, elle appartient à une équipe spécialisée dans les prises d’otages. Au cour d’une opération de récupération, elle et son équipe découvre un véritable charnier caché dans les murs en simili d’une maison de banlieue appartenant à une société d’un lieutenant travaillant pour un trafiquant mexicain. Voulant absolument faire tomber le responsable de telles atrocités, Kate accepte de rejoindre une équipe montée par le ministère de la défense et composée de plusieurs agences. Très vite, l’agent Macer va comprendre qu’elle a mis les pieds dans un monde qu’elle ne comprend pas vraiment et qui pourrait bien lui coûter la vie.





La première chose qui frappe dans le film, c’est la logistique. La réalisation est d’une fluidité telle que le travail logistique a dû être un cauchemar a mettre au point et à appliquer. Cette maîtrise prend aux tripes le spectateur. La mise en scène est exemplaire et prouve une fois de plus qu’elle peut tirer un film vers le haut même avec un scénario déjà-vu.
Trois séquences sortent du lot : l'introduction, la scène du péage à la frontière et celle du tunnel. Des morceaux de cinéma intenses et éprouvants pour les nerfs tant des personnages que du public.
La réalisation est renforcée par la photo de Roger Deakins, directeur de la photographie attitré des frères Coen et qui avait fait un travail de dingue sur Skyfall de Sam Mendes ( dont il n’a pas éclairé Spectre, pris par le tournage de Sicario d’ailleurs). Les contre-jours sont tout simplement des tableaux vivants du plus bel effet.
Et la musique de Jóhann Jóhannsonn use des basses pour créer une tension et une atmosphère oppressante.




Qui dit mise en scène dit aussi direction d’acteur. Et le maître-mot semble avoir été sobriété ! Si quelqu’un a été tenté de cabotiner, il n’a sans doute pas su le faire longtemps.
Emily Blunt incarne le personnage principale de Kate Macer : une femme forte et capable mais soudain poussée hors de sa zone de confort. Résultat, elle fait passer comme une lettre à la poste sa prestation de femme d’action complètement larguée par ce qui se passe et dont le sens moral va être mis à rude épreuve. Cet aspect du film est par contre porteur d’un gros défaut narratif : le personnage de Kate est la balise du spectateur, nous comprenons au fur et à mesure qu’elle comprend, nous ne sommes pas pris par la main. C’est un procédé très immersif qui exige du public qu’il s’investisse dans l’histoire mais cela déforce l’aura du personnage, qui dès lors subit plus qu’il n’agit.
Les personnages d’action, quant à eux, cachent leur jeu : que cela soit sous un sourire et des manières mi-charmantes mi-agaçantes comme dans le cas de Matt (joué par Josh Brolin) ou un détachement mutin et ultra professionnel pour le personnage d’Alejandro de Benicio Del Toro. Plus on avance dans le film, plus les magouilles se révèlent et les actes sont expliqués.






Et c’est là que le bas blesse : ces magouilles, on les a déjà vues ailleurs. Les motivations ? Pareil, c’est du connu. Disons-le tout net : le scénario ne brille pas par son originalité ou sa prise de risque même si le personnage d’Alejandro tire son épingle du jeu ( tant par son comportement que grâce au jeu de Del Toro).
Et sans la technique de Denis Villeneuve, le réalisateur, Sicario n’aurait été qu’un film de plus du samedi soir prenant place dans cette guerre qui pourrait bien ne jamais se terminer qu’est la lutte contre la drogue et les cartels d’Amérique du Sud.
Mais voilà, la rigueur de réalisation tire le long-métrage vers le haut, rappelant même lors de quelques fulgurances viscérales l’excellent Zero Dark Thirty (là aussi une histoire de traque avec un personnage féminin fort…mais bien moins passif au final que Kate Macer).



Le Général MacArthur attribuait, à tort, une citation à Platon : "Seuls les morts ont vu la fin de la guerre."
Et en substance, la question finale du film est là : si l’on ne peut voir la fin de la guerre, peut-on y échapper ?

Un très bon film, à défaut d’être le grand film annoncé par la critique internationale et l’engouement au festival de Cannes, mais qui pèche par un scénario trop peu couillu et qui le condamnera sans doute à être vite oublié du public. Reste les cinéphiles qui devraient se souvenir encore longtemps de la réalisation plus que du film en lui-même : les lecteurs blu-ray vont chauffer à force de faire des pauses et des allers-retours pour décortiquer certaines scènes !
Un remarquable mécanisme d'orfèvrerie à défaut d'un bijou.

dimanche 11 octobre 2015

Tous pour un.

Paris, 1633. Louis XIII règne sur la France tandis que le Cardinal de Richelieu se charge de faire tourner le
pays. L'ennemi espagnol n'est pas tant retenu par la puissance militaire française que par le fait que la reine, Anne d'Autriche, était en réalité infante d'Espagne.  Mais si la cour hispanique ne s'en prend pas ouvertement à la fille aînée de l'Église, certains membres ne vont pas se priver.
Á commencer par la Griffe Noire, une société secrète de dragons. Au fil des millénaires, ces redoutables créatures ont réussi à dompter la magie suffisamment bien que pour prendre forme humaine et se mouvoir dans la nouvelle espèce dominante de la planète. Et aucune loge n'a jamais su s'installer en France. Mais la situation pourrait bien changer. C'est pourquoi Richelieu n'a pas le choix : il fait appel à une petite escouade tombée en disgrâce 5 ans auparavant, une escouade commandé par le capitaine Lafargue, une escouade que l'on surnommait " Les Lames du Cardinal" !

Pierre Pevel est un auteur français qui œuvre principalement dans la fantasy.  Et les dragons semblent peuplé son imagination ( sa trilogie précédente, La trilogie de Wielstadt avait elle aussi sa part de grand reptile cracheur de feu). L'originalité de la chose est que les dragons ont ici pris forme humaine ( et certains diront même des formes généreuses). Néanmoins, l'histoire semble rester l'Histoire dans ce monde un peu uchronique où les rares différences avec notre monde sont du domaine du détails : par exemple, Richelieu ne s'entoure pas de chats ( il a vraiment réintroduit l'animal comme animal de compagnie ) mais de dragonets. D'autres petites surprises parsèment les aventures de notre petit commando, aucune raison de spoiler. Sachez juste que l'auteur y ira de sa petite version du masque de fer : on est joueur ou on ne l'est pas.

Si la présente chronique se penche sur la trilogie, c'est pour une raison toute simple : si chaque épisode peut se lire comme une aventure des lames, ils forment une intrigue unie grâce à un fil conducteur. De plus, le premier tome met énormément de temps à se mettre en place car il présente, dans un style très travaillé et soigné, les divers personnages de l'intrigue et ils sont nombreux. Mais lue d'une traite, la trilogie souffre bien peu de ce défaut et l'on se prend vite d'affection pour certains personnages ( ceux qui ont des personnalités plus folkloriques comme Marciac ou Ballardieu, plus sombre comme Leprat ou pour les femmes fortes comme Agnès ou l'espionne Italienne).









Pevel adopte donc un style soigné mais aussi extrêmement direct et sans fioritures pompeuses. Le rythme est rapide, sans vrai temps morts tout en caractérisant les personnages (en leur donnant une épaisseur ) et même en se montrant parfois didactique, Pevel ne se privant pas de nous apprendre des choses sur des expressions, des détails historiques, etc… Apprendre en s'amusant, voila comment devrait fonctionner la littérature dans les écoles tiens !
Une des approches intéressantes et fun est d'avoir mélangé ce monde avec celui d'Alexandre Dumas : ainsi, l'on croisera certains mousquetaires bien connu, monsieur de Rochefort (mais point de Milady : évidemment car on est chez Folio ! … alors, si vous ne pigez pas la blague, c'est pas grave, même votre serviteur se sent lourd pour le coup ) et bien entendu le Cardinal, ici présenté sous une forme bien moins noire que dans les aventures de D'Artagnan ( bin oui, c'était pas Mazarin non plus Richelieu! ).

De la magie, des capes et des épées, des retournements de situation, des dragons, du feu, du souffre, de l'érotisme soft mais aguicheur. Le tout servi par une plume habile et agréable. Cependant, la trilogie n'est pas un chef-d'œuvre, il s'agit d'une très bonne série B à qui il manque parfois un peu de souffle et qui, de facto, ne vous le coupera pas des masses. Mais franchement, pas de quoi crier au scandale à la lecture. Vivement conseillée.


Des chauves-souris dans le beffroi de l'école !

Urban Comics fait débarque en VF la série Gotham Academy. Avec un titre pareil, on aurait pu avoir peur de se retrouver face à une série de lycée reprenant les personnages connus de Gotham City où, tous ado, ils se seraient déjà fait la guerre dans les couloirs de l'école ( oui, voila, comme dans le dessin-animé X-men Evolution ).
Que nenni, en lieu et place d'un Dawson gothamite nous avons droit à … Harry Potter !

Oui , d'accord, la comparaison est aisée et racoleuse, dédié à faire en sorte que ça clique facilement sur l'article mais … Harry Potter, la saga scolaire dont l'un des buts avoués était de faire en sorte que les jeunes se re-passionnent pour la lecture tout en permettant aux plus "âgés" de prendre leur pied de lecture !
Et bien Gotham Academy, c'est le même principe dans l'univers de Batman : comment faire pour que les enfants lisent du Gotham sans être traumatisés par la violence et les images fortes ? En les mettant dans la peau des Gothamites de demain tudieu !

Olive Silverlock entame sa rentrée scolaire dans la prestigieuse Gotham Academy après avoir passé un été chaotique ( été dont elle ne se souvient pas, distillons un peu de mystère d'entrée de jeu). Dès le premier jour, elle est convoquée chez le directeur qui lui enjoint de servir de tutrice à une première année, Maps, la sœur de son pas-tout-fait-ex-mais-c'est-tout-comme. Dans les dortoirs la rumeur gronde : l'aile nord de l'école serait hantée ! La preuve ? Le bâtiment est désormais fermé ! Et pourquoi Diable Bruce Wayne est-il si souvent vu dans les environs et s'intéresse de près à Olive ?


(voila, on a quand même échappé à ça : une Barbara Gordon qui en pince secrètement pour Bruce qui a du mal à se comporter normalement quand Selina Kyle lui fait un rentre-dedans digne des plus grandes garces)

Les scénaristes Becky Cloonan et Brenden Fletcher ( ah ça fait peur à première vue quand on voit la série Batgirl qu'il co-écrit également) jouent à fond la recette "Potter" : une école prestigieuse, des dortoirs, des ambiances gothiques et une petite bande qui se forme pour résoudre une énigme, le tout dans une mythologie gothamite conséquente ( l'aura de Batman mais aussi celle de Gotham planent  sur l'école. Et les plus acharnés ne verront pas la statue d'un hiboux trônant sur le haut escalier comme un clin d'œil à Hedwige mais bien à un élément intiment lié à la ville) mais vue par des enfants/adolescents ignorants les tenants et les aboutissants de l'activité super-héroïque. D'ailleurs, ce sont bien plus les secrets de l'école, et donc de l'histoire de Gotham, qui font le sel de la série.




Les dessins de Karl Kerschl sont à la croisée du cartoon et des poncifs mangas et les couleurs flashy et limites dessin-animé japonais renforcent cette impression. Ce n'est pas follement original mais ça fait le job correctement et c'est même plutôt agréable à l'œil et non dénué d'originalité dans le découpage des séquences !

Malheureusement, comme il s'agit d'une série ciblant un public plus jeune, certains poncifs ne sont pas ignorés ( la romance contrariée) et certains raccourcis narratifs sont vraiment des raccourcis ( la meilleure ennemie qui devient une alliée en un temps record, etc…). Mais les auteurs semblent aussi joué avec les autres succès de librairie ayant suivi dans la mouvance Potter ( difficile de ne pas voir en Tristan Grey un pied de nez à Edward et Christian Grey ) pour s'amuser et amuser le lecteur adulte.



Gotham Academy est une série fun, qui apporte une certaine fraîcheur dans l'univers bien sombre du chevalier noir et qui a pour elle de proposer une galerie de personnages attachants à défauts d'êtres super originaux.  Le tout loin de la sinistrose ambiante qui hante la plupart des comics actuels (Batounet en tête.Malgré la qualité des séries mensuelles consacrées à la chauve-souris, on ne peut pas dire que ça soit la fiesta non-stop à Gotham City).  Et les dernières pages relancent un peu le mystère " Bruce Wayne" tout en nous présentant un futur étudiant bien connu des bat-fans !
Allez, faites-vous plaisir!

samedi 10 octobre 2015

Le blues de l'Araignée.

Le scénariste Jeph Loeb et le dessinateur Tim Sale sont les auteurs de trois classiques "batmaniens" : A long Halloween, Dark Victory et Catwoman: when in Rome.  Des récits prenant place dans le passé du héros gothamite alors qu'il commençait tout juste à se faire une place dans la cité du vice. Des histoires sombres et réalistes dans leur aspect mafia contre police et un peu naïves dans l'approche des menaces plus exotiques. Mais jamais niaises. Un équilibre subtil et délicat digne d'équilibristes chevronnés. Du grand art.


Quelques années plus tard, Marvel propose à nos deux larrons d'appliquer la recette sur quelques héros de chez eux. Cela donner Daredevil : Yellow, Hulk : Grey et Spider-man :Blue (en attendant que sorte enfin Captain America : White ).

Peter Parker.
Le garçon mordu par une araignée radioactive qui lui a donné des pouvoirs surhumains.
Et une vie compliquée car quand on a des grands pouvoirs, on vous file aussi des grandes responsabilités.  Il n'est guère aisé de construire une vie quand l'appel du devoir se fait sentir, alors quand on plus on s'appelle Peter Parker et que vous avez la poisse de naissance… Et pourtant, Peter , à l'époque de l'histoire avant que ça ne soit effacé par cet éditeur malfaisant de Joe Quesada, est marié à Mary-Jane Watson.

Et si ce mariage a été rendu possible, c'est parce que Peter Parker…est sorti avec Gwen Stacy.
Gwen, la fille inaccessible lui est tombée dans les bras. Mais ça n'a pas été une mince affaire.
Car au moment où elle lui montre de l'intérêt, Peter voit catastrphes sur catastrophes se produire : le Rhino s'échappe, le Vautour fait des siennes, Kraven le chasseur débarque et Mary-Jane Watson lui est présentée et lui fait un rentre dedans pas possible.



Jeph Loeb alterne une narration en voix-off pleine de douceur et de nostalgie , c'est la voix de Peter qui se rappelle ce temps-là : nous sommes à la St-Valentin et il enregistre des messages sur cassettes que Gwen n'entendra jamais. Les fans de comics le savent (et les spectateurs de cinéma aussi depuis l'an dernier ) : Gwen est morte après que le Bouffon Vert l'ai jetée depuis les hauteurs de New-York. Le drame, c'est que c'est probablement Peter qui, en lançant sa toile et en rattrapant Gwen, l'ai en fait tuée. Et sous le texte, les images de Sale nous racontent une histoire très colorée, qui sent bon les facilités et les naïvetés des années 60.

Encore une fois, les deux jouent les équilibristes mais, alors que le drame de Batman se situe dans son enfance, le drame des héros Marvel se conjugue souvent autant au passé qu'au présent.  Si conquérir Gwen est un peu présenté comme une comédie romantique où le héros a le monde contre lui, la fin, douce amère nous explique en quoi Mary-Jane n'est pas un second choix de luxe pour Peter. C'est une évolution logique pour MJ et lui. Parce que la mort de Gwen n'a pas été qu'une perte pour Peter : elle avait aussi une amie rousse follement branchée.



En elle-même, cette histoire reste anecdotique et nécessite d'être un fan de super-héros pour lui trouver un intérêt. Mais, comme je le disais, la narration de Peter sort du lot : rarement, un auteur aura si bien perçu ce qu'est le drame de Peter Parker. Et aura réussi à nous le faire ressentir.
C'est un drame humain considérable, un tournant radical dans l'histoire des comics ( la mort de Gwen mettra fin à l'âge de l'innocence).  La vie de Peter Parker est un mélodrame comique quasi permanent. Et là où certains auteurs en jouent plus ou moins bien , Jeph Loeb est parvenu à nous le faire ressentir pleinement. On sort de cette lecture avec la larme à l'œil, rien que parce que les bons mots ont été utilisés. Pas parce que le choc des images nous ébranle. Non, parce que les phrases nous submergent et nous emportent.

Ce n'est pas pour rien qu'aucune image super-héroïque n'est présente dans cette critique.



mardi 29 septembre 2015

Ces gens-là !

Jean-Chistopher Grangé, l’un des plus gros vendeurs de thrillers français, est de retour avec son nouveau roman : Lontano ( première partie d’un diptyque consacré à une famille très dysfonctionnelle ).

Grégoire Morvan est le premier flic de France, ancien barbouze pas tout à fait à la retraite, il règne sur le côté obscur de la république. Envoyé au Congo dans les années 70, il y a arrêté un tueur en série redoutablement sadique : l’Homme-Clou.
Son fils aîné, Erwan Morvan, est un inspecteur de la brigade criminelle : le 36, quai des orfèvres est son véritable foyer.
Loïc, le cadet, est un drogué fini, maître de la finance : revenu de tout sauf de son futur divorce.
Gaëlle, la benjamine, est une actrice ratée qui tapine pour se faire un carnet d’adresse et de l’argent aussi facile que les hommes qui l’achètent.
Maggie, la mère, cool baba devenue petite bobo, oscille entre épouse modèle et femme battue.

Tout se petit monde a du mal à se sentir, mais quand l’Homme-Clou semble reprendre du service, c’est toute cette cellule familiale qui va devoir se serrer les coudes, ou du moins ce qui s’en rapproche le plus au sein de leur petit monde en grande partie régi par la haine.
Faut vous dire monsieur, que chez ces gens-là, on ne cause pas monsieur, on ne cause pas…on flingue !
Le quatrième de couverture nous parle de la famille grecque des Atrides et la comparaison n’est pas injustifiée : voilà une famille de dingue dans une tragédie sanglante, un opéra de la violence et de l’horreur.

Grangé est capable du meilleur ( Les rivières pourpres ), comme du pire ( Le concile de Pierre,Miserere,Le Passager) tout en gardant toujours ses qualités premières : ce sens du rythme et de l’info lâchée juste quand il faut et qui donne envie au lecteur d’aller jusqu'au bout même de ses pires navets. Piéger le lecteur même quand on est à côté de ses pompes, ça reste fort !

Avec Lontano, Grangé nous revient en grande forme. Après Kaïken, qui explorait un pan de la culture nippone (ni mauvaise), il nous plonge dans le monde des superstitions africaines et des soirées qui feraient passer Eyes Wide Shut pour un film sur les Bisounours.
Un terreau apparemment riche puisque « la suite » devrait sortir dans les mois à venir.

On retrouve les tics habituels de l’auteur : la mise en scène des meurtres est tout bonnement horrible et à la limite du grand guignol ( depuis Se7en de David Fincher, le thriller cherche toujours à en faire plus dans l’horreur).
Mais c’est écrit avec tant de talent que cet aspect n’apparaît au lecteur qu’après lecture : on tourne les pages en éprouvant un profond effroi pour les victimes. La plume chirurgicale devenant aussi barbare que les méthodes du tueur, décrivant une horreur telle que le cerveau a forcément du mal à ne pas la repousser.
L’enquête, rondement menée, nous entraîne dans les recoins psychiques de vrais tordus ; là encore, c’est du Grangé et on en vient à se dire qu’il en fait trop. Mais ce trop étant distillé, il passe relativement bien, se glissant avec l’aisance d’un serpent entre le suspense et l’action. Le dosage est bien pensé et il en devient difficile de lâcher le roman et ce même quand l’effet « what the fuck ? » est à son comble. La vérité, toute la vérité, n’est dévoilée qu’à la fin du roman ( effet Rivières Pourpres ) et semble moins expédiée que lors de ses précédents opus même si l’on sent bien que finir ses livres n’est pas la partie qu’il maîtrise le mieux (mais il y a de l’amélioration certaine pour ne pas dire une certaine amélioration).

Ensuite, il y a la caractérisation des personnages principaux : le père et ses enfants. Si Erwan tire la couverture à lui, c’est le héros qui enquête après tout, les autres membres de la famille ne sont pas en reste et le manichéisme qui semblait avoir pris ses quartiers dans les 100 premières pages s’estompe bien vite. Tous les personnages ont leur background, leurs motivations sont claires et motivées par leur vécu. Le côté chevalier de la police d’Erwan est mis à mal par un aspect « Jack Bauer quand il pète un fusible » par exemple. L’ogre Grégoire n’est pas qu’une brute épaisse qui bat sa femme, etc…

Le style de l’écrivain a aussi évolué en bien, le niveau de jeu a légèrement augmenté. On sent son implication dans cette histoire auto-contenue qui laisse quelques questions en suspend. Questions qui trouveront réponse dans un second tome : une première dans la carrière de l’écrivain puisque à part une trilogie thématique ( La Ligne Noire, Le serment des Limbes et La Forêt des mânes ) centrée sur « Le mal », c’est bien d’une suite directe qu’il s’agira.
En interview, Grangé nous apprenait que les deux romans avaient été écrits d’une traite : espérons donc que la suite soit à la hauteur de ce premier tome.

Petits bémols néanmoins : lors de son enquête, Erwan va devoir faire escale dans certaines villes Belges. Et là c’est le drame. Entre Leuven qui devient Leuwen ( je sais que nos amis français prononcent le W comme un V mais ce n’est pas le cas des belges francophones ni de leurs compatriotes flamands) et Louvain-La-Neuve décrite comme s’il n’avait fait que se renseigner vite fait sur Google, ça fait un peu tâche (surtout avec moi : Louvain-La-Neuve,j’y ai vécu, j’y ai étudié ).
Passons aussi sur les incongruités géographiques ( Courtrai située à quelques kilomètres de Louvain-La-Neuve justement c’est un peu risible, les deux villes sont séparées par 90 minutes en prenant l’autoroute…encore que, à l’échelle de la France une telle comparaison pourrait se comprendre, si l’info n’était pas émise par un personnage belge  : tous les belges s’expriment comme s’ils étaient français, raccourcis un peu facile pour que le lecteur parisien ne se sente pas perdu ? ).