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lundi 13 octobre 2025

Faites de beaux enfants à l'Histoire.

Alors que les deux tomes de la série Inhumain chez Dupuis-Air Libre m’avaient laissé…dubitatif , Valérie Mangin (scénariste derrière Le Fléau des Dieux ) et son époux Denis Bajram (auteur de Universal War One  ) remettent le couvert à deux pour écrire une nouvelle série, cette fois-ci prévue au long cours. TANIS ! (oui, comme la cité antique – où un certain Dr Jones aurait découvert l’arche d’alliance ). 





Nous sommes en 10.000 avant Jésus Christ, toute la Gaule est occupée…euh attendez, non. Nous sommes en 10.000 avant Jésus Christ : ce qui deviendra le royaume d’Égypte n’est encore qu’un village sans nom, composé de huttes rudimentaires plongées dans l’ombre du Sphinx et des pyramides. La nuit, l’anneau d’astéroides autour de la Terre est éclairé par la lune.


Les peuplades éparpillées près du Nil et du delta de ses embranchements sont régulièrement rapinés par les Aryanas, un peuple sanguinaire et pilleur. C’est au milieu d’un carnage que «  l’ancien » d’un village retrouve un bébé, survivante miraculeuse d’une attaque. Ce petit être fragile a la particularité, dans un pays où les habitants ont les cheveux noirs, d’avoir les cheveux blancs. Pour lui éviter d’être considérée comme une aberration ayant attiré le mauvais œil, l’ancien décide de faire croire aux villageois que la petite Tanis est taboue et envoyée des Dieux, destinée à prendre sa place à sa mort.



Mais être une jeune femme taboue que personne ne peut touche ou approcher de trop près est un fardeau lourd à porter et avec son ami Sépi, qu’elle force à transgresser tabou sur tabou , Tanis va découvrir qu’il existe en elle des choses étranges. Après avoir ouvert par sa seule volonté la pyramide contenant le tombeau d’Osiris, Tanis et Sépi vont découvrir le tombeau du Dieu et lui voler son masque. Masque qui donnera à Sépi des capacités surhumaines. Capables de renverser le cours des choses. 

Pour le meilleur ? La première case de l’album nous montre Tanis, adulte, seule sur un trône surélevée, la foule prosternée devant elle.  Toute la série (ou une partie d’icelle) est donc destinée à nous narrer comment une jeune fille naïve mais idéaliste arrive dans une position de pouvoir semi-divin. Le texte en fait une sauveuse, l'imagerie nous raconte autre chose. Le narrateur, comme dans L'homme qui tue Liberty Valance, a-t-il décidé d'imprimer la légende, plus jolie ? 







De l’aveu même des auteurs, TANIS est une série à la fois hommage à leur lectures de jeunesse ( comme Papyrus, également chez Dupuis mais on sent l’influence que les comics des années 70 et 80 ont pu avoir également) et à l’envie de transmettre à une nouvelle génération le goût de la BD d’aventures à une époque où le manga est roi. Ce n’est sans doute pas un hasard si la série est d’ailleurs pré-publiée dans le magazine Spirou. À voir si cette noble ambition sera couronnée de succès. Peut-être via leurs parents qui achèteraient l’album. 


Comme je le disais en introduction, leur précédente double collaboration scénaristique m’avait refroidi ( du scénario assez plat aux dessins peu inspirants ). D’un point de vue de l’écriture, le résultat étant inférieur à la somme des parties.

C’est donc à reculons que j’entrais dans TANIS ( non, c’est pas sale ). Et là, la mayonnaise a pris, la génoise est montée.  Peut-être nos deux auteurs avaient-ils besoin de se lancer dans un projet plus axé jeunesse ? 


Dès le départ, Mangin et Bajram jouent avec le lecteur ( et le jeune lecteur risque de louper des références ). Historienne de formations, Mangin sait où elle met les pieds. Et Bajram avait entamé des études en sciences dures avant de bifurquer vers les beaux arts. Les voila pourtant tous deux en pleine histoire dignes des conspirations les plus folles : Dieux et Géants ayant marché sur Terre , Atlantide ayant coulé , technologie trop avancée pour l’époque. Etc…
Le tout agrémenté des classiques adolescences maussades et contrariées, animaux de compagnie accolés aux héros ( Spip chez Spirou, Milou chez Tintin , les daemon chez Philip Pullman...).

Les thèmes ne sont pas nouveaux mais comme le disait Salvatore Dali : tout a déja été raconté, mais pas par vous ! Défi relevé par Mangin et Bajram donc. 


Scène d'ouverture de Stargate, director's cut.

Les auteurs jouent, donc, avec des mythologies anciennes ( Osiris ) et modernes. ( difficile de ne pas penser à Stargate par exemple , œuvre qui , elle , vendait ses théories de façons un peu trop premier degré dans le domaine du «  On nous cache tout ! »  et les théories du complot comme on en trouve sur les chaînes télés poubelles après 1h du matin ).

Jouent avec les mots aussi : les aryanas sonnent comme les aryens, ce peuple mythifié par les Nazis comme venu du Nord. Et puisque il y a plus ou moins 4000 ans, les peuples de la mer ( des peuples que l’on tente encore d’identifier formellement ) ont attaqué plusieurs civilisations ( Hittite, Égyptienne,…) , il était tentant de mixer les deux et de leur donner un look de viking, avec l’imagerie qui va avec ( muscles saillants, commerces peu équitables , esclavagisme ). 


Le look, parlons-en. C’est Stéphane Perger qui met en images les écrits du couple Mangin/Bajram et ce dernier a un coup de crayon qui ne laisse pas indifférent. Son trait fin et élégant recèle assez de détails pour que personne ne puisse lui reprocher de bâcler quoique ce soit mais il laisse aussi des détails en suspend , lissant un peu l’image, rendant le tout digeste pour le lecteur plus jeune. 


Si l’on devait vraiment reprocher quelque chose à cet album c’est son rythme. Il doit poser une situation et une mythologie interne que l’on devine déjà bien plus grande que ce qui nous est montré ici et les péripéties s'enchaînent vite, au point que le tout semble « facile » et par conséquent cela limite l’implication émotionnelle du lecteur. 


Mais maintenant que les bases sont posées, il ne tient qu’à notre trio de passer la seconde. Et cela tombe bien, l’ambition de faire vivre la série sans devoir attendre 4 ans entre chaque album semble être ancrée dans le projet. 

Comme je le notais plus haut, TANIS est pré-publiée dans SPIROU Magazine et la grande tradition de la belle époque du mag était de retrouver de manière fréquente les héros qui le faisaient vivre. Ainsi, alors que cet album est paru en Janvier ( avec une pré-publi ayant débuté en Novembre ) , TANIS revient déjà dans un album numéro 2…dès ce mois d’Octobre. Un rythme soutenu donc qui semble marquer que l’héroïne est là pour squatter le magazine du groom en rouge régulièrement. 



Notons que pour éviter que la série ne serve de base aux idées les plus folles sur l’histoire du monde, un dossier faisant la part entre fiction et réalité est proposé en fin d’album et que cela devrait être la norme dans chaque tome de la série. 


mercredi 21 mai 2025

Inhumain n'est pas alien.

 Dans bien longtemps, dans une galaxie proche, toute proche…






Un petit vaisseau d’exploration constitué d’un équipage minimaliste : capitaine, pilote , docteure , ouvrier, soldat et gynoïde – se trouve en vue d’une planète inconnue. Le pilote semble crasher le vaisseau volontairement, sans que personne ne se soucie de la chose, tous étant dans un état de douce euphorie. Tous ? Non, Ellis , un petit robot à l’allure féminine résiste encore et toujours à l’absurdité totale. Mais pas assez fortement pour éviter le pire.



La petite nef spatiale s’écrase dans un océan immense et le choc fait retrouver leurs esprits à l’équipage. Plus ou moins. Alors que le vaisseau coule et que l’issue semble réglée , des créatures marines tenants du poulpe et de la méduse les poussent vers la surface.

Mais ce n’est pas la seule surprise qui attend notre petit groupe. Sur le rivage, des humains ! Nus comme aux premiers jours du monde. Mais qui parlent...leur langue ! 

Accueillants , les « sauvages » installent nos protagonistes dans des huttes. Mais quelque chose cloche. Tous sont obsédés à l’idée d’être utiles. Tous se lèvent et se couchent au même moment. Et petit à petit, leurs étranges habitudes béates , dont certaines choquaient les tabous , se transmettent à l’équipage. Le peuple de ce monde parle d’un Grand Tout à rejoindre, d’un Grand tout qui veut ton bien. Est-ce ce Grand Tout le responsable de cette société réglée comme une horloge suisse ? Et quel serait donc son but ? 


Scénarisé par Denis Bajram & Valérie Mangin et dessiné par Thibaut de Rochebrune , Inhumain est un thriller parano mâtiné de planet opera. Le couple de scénariste s’y connaît en science-fiction : Bajram est l’auteur des séries Universal War One et Universal War Two ; Mangin a écrit Le Fléau des Dieux et Le Dernier Troyen ( votre humble serviteur ne soumet ici qu’un échantillon de leurs travaux ). Rochebrune provient lui du monde de l’animation avant d’avoir bifurqué vers un autre art séquentiel, la bande-dessinée. Les présentations étant faites, notre trio s’en sort-il ? 


Oui et non. Le découpage des séquences et le trait de Rochebrune rappellera parfois celui de Bajram sur Universal War. Effet voulu par le scénario ou mimétisme de l’artiste envers le style de son co-auteur ? Impossible à dire mais la réponse n’a peut-être pas tant d’importance que cela : tout est lisible, s’enchaine, se focalise sur ce qui est essentiel sans oublier les petits détails. C’est beau à défaut d’être totalement original dans ses designs et Rochebrune étant également coloriste, il démontre une belle fusion entre dessins et mise en couleurs pour créer des atmosphères palpables tout au long des 94 planches de l’album.


Inhumain est un album de la collection Aire libre des éditions Dupuis. Cette collection s’éloigne des standards habituels ( environ 40 pages par album ) pour laisser aux auteurs l’espace nécessaire à raconter des histoires resserrées ne s’inscrivant pas dans une logique de série au long court. Et c’est pourtant là que le bât blesse. Malgré l’espace alloué aux auteurs , ceux-ci ne tirent pas en longueur leur récit. Mais ne l’étire pas assez pour le rendre pleinement passionnant. 

Dès lors que le groupe de voyageurs spatiaux se met en marche pour explorer la planète et , peut-être trouver comment la quitter, le récit devient un peu répétitif et suit un même schéma dans sa narration : le groupe découvre un nouvel élément du puzzle, en discute un peu beaucoup à la folie et passe à un nouveau niveau , comme dans un jeu vidéo.





Au milieu de tout ceci , bien entendu , des ambiances pesantes et intrigantes ( nos larrons savent écrire ) et des questionnements profonds qui hantent l’esprit humain depuis qu’il a créé la civilisation. Faut-il privilégier le collectif au risque de perdre son identité ou faut-il s’en forger une au risque de faire dérailler tout le collectif ( et donc, toute l’humanité ? ). Faut-il s'infliger la souffrance du libre arbitre , de la conscience et des conséquences ou embrasser avec joie la soumission volontaire à une autorité supérieure, un Grand Tout qui règle nos vies dans une répétition incessante sans accrocs mais aussi sans surprise ? 
Bajram et Mangin n’ont pas la prétention d’avoir les réponses. Mais leur scénario semble avant tout être un prétexte pour présenter ces dilemmes , ces nœuds gordiens intellectuels que nul Alexandre ne parviendra sans doute jamais à trancher. Avec , in fine , cette question : qu’est-ce que la nature humaine ? Et qui est vraiment inhumain dans toute cette histoire ? 


Tous les ingrédients sont bons mais notre trio de bédéastes livre un album agréable, au-dessus de la mêlée même mais trop en dessous de ce dont on les a déjà vus capables.
Un sentiment de trop peu se fait sentir : trop peu d’horreur physique, trop peu d’horreur psychologique , trop peu d’explorations des mœurs , etc…le tout est trop sage et le lecteur n’est jamais poussé dans ses retranchements et trop peu mis mal à l’aise pour que les personnages ne survivent vraiment dans sa mémoire. Pourtant, le trio joue sur les symboles visuels évidents tout en leur donnant une autre signification en cours de route, preuve d'une réflexion travaillée.
Reste l’intrigue et surtout les problématiques qui en découlent,parfait sujet pour faire surchauffer votre disque dur biologique interne et/ou ceux de vos convives lors d’une discussion qui s’annoncera animée et sans fin véritable. Trop profond pour ne pas intriguer, trop impersonnel et linéaire pour durablement marquer. Il ne manquait pas grand-chose. 

Une suite est depuis sortie : est-elle apte à apaiser les quelques frustrations ? Réponse au prochain épisode ! 




vendredi 4 juin 2021

La Tombe de Batman .

 




Il a un âge respectable et une dévotion sans faille envers feux ses anciens patrons et leur fils devenu orphelin trop jeune.
Chaque semaine, Alfred Pennyworth entretient leurs tombes avec une ferveur presque religieuse , ainsi que celle qu’ils avaient préparée pour ne jamais être séparés de leur enfant unique et choyé, même dans la mort. La tombe de Bruce Wayne.
Et depuis que Bruce est rentré à Gotham City, Alfred Pennyworth le sent dans ses veines, jusque dans ses os : cette tombe, il la verra remplie avant son propre trépas. 

Une soirée ordinaire à Gotham ne le serait pas si un couple ne se faisait pas braquer dans une ruelle à la sortie d’un cinéma. C’est ce qui arrive à un inspecteur de police et son époux. Mais ce soir, un démon veille. Un gardien implacable. Et trois malfrats sont mis K.O par la chauve-souris Gothamite.
Mais les nuits sont longues à Gotham et Batman se rend sur la scène d’un crime étrange avant de rentrer à la bat-cave où l’attend le sarcastique Alfred.
De fils en aiguilles, le chevalier noir fait le lien entre des tentatives de meurtres et d’autres homicides. Quelqu’un élimine des cibles bien spécifiques dans un but encore obscur. 

Ainsi débute The Batman’s Grave ( La tombe de Batman ), scénarisé par Warren Ellis et mis en images par Bryan Hitch.
Nos deux compères font parties de ces talents que DC et Marvel débauchèrent dès les années 80 au Royaume-Uni, ne se limitant plus à la seule Amérique du Nord. 
Ellis , en auteur avec un grand « a » est bien connu dans le milieu pour ses marottes récurrentes, ses tics d’écriture et son immense culture humaine et scientifique. Également romancier ( il a écrit deux polars bien noirs et déjantés ) , le voir débarquer sur Batman est un moment d’excitation totale. 

Il place sont récit hors-continuité – c'est-à-dire qu’il fait un peu ce qu’il veut tant qu’il reste dans les rails du concept de base et que tout cela n’aura aucune incidence sur les séries mensuelles associées au personnage ( comme un réalisateur avec son film en somme ). 





Tortueuse sans être abscons, l’intrigue enchaîne les moments de suspense, l’action échevelée et les passages plus intimistes entre Batman et Gordon ainsi qu’entre Bruce et Alfred. 
Ellis dissèque autant l’implication ,dans un monde qu’il tente le plus possible de faire coller au nôtre, de l’existence d’un être tel que Batman ( faille sociétale que cela suppose , effets sur les forces de police et les institutions judiciaires ou médicales – le directeur de l’Asile ne cache pas rêver de le voir derrière une vitre pour l’étudier ) que les méandres et les illusions de la psyché de Bruce Wayne.

Un Bruce Wayne encore assez jeune pour n’avoir aucune bat-family autour de lui mais avec assez d’expérience pour être LE Batman, un Batman dont l’idéalisme l’empêche parfois de voir au-delà de ses aspirations et illusions ( «  Vous voyez la Police comme vous voyez Jim Gordon. » Phrase lapidaire, courte et juste alors même que certaines « bavures » nous sont dévoilées sans chichi. Au point que le lecteur en vient à se demander "  Est-ce que le parangon de vertu qu’est le commissaire Gordon ferme parfois les yeux ?" Renvoyant le lecteur lui-même à ses illusions romantiques sur la nature de certains personnages. Et tout ça l’air de rien, sans surligner jamais le propos )

Et c’est là,dans des dialogues savoureux presque montés comme des échanges de tennis de table entre Bruce et Alfred que Warren Ellis se fait le plus mordant sur l’état d’une ville comme Gotham, reflet à peine déformé et grossissant des sociétés occidentales modernes. 







Le dessin de Bryan Hitch est musclé : non seulement les détails foisonnent dans un style pseudo-réaliste du plus bel effet mais Warren Ellis a semble-t-il bien compris que le meilleur moyen de servir un récit prenant n’était pas que de travailler le scénario. Mais aussi de laisser pas mal de liberté dans la narration à son comparse.
Le découpage est tellement fluide et rigoureux que tout l’album pourrait servir de scénario story-boardé.
Hitch nous entraîne dans de nombreuses scènes d’actions à couper le souffle et renouvelle à chaque occasion les situations et les angles de vues.
Jamais le sentiment de répétition ne se fait sentir . L’imagerie trouve un juste milieu entre l’aspect comic book et l’envie de réalisme.
Le dessinateur a un style très cinématographique que cela soit dans les scènes dantesques ( The Authority, déjà avec Ellis ou The Ultimates avec Mark Millar l’ont prouvé par le passé, voir ci-dessous ) que dans les combats au corps à corps et sa mise en page permet une lecture de l’action comme si l’on était face à son écran géant. On prend son pied de voir celui de Batounet fracasser des genoux.

The Authority.
              










The Ultimates.

Ellis et Hitch évitent en outre de nous servir un adversaire connu , bien qu’inspiré par l’une ou l’autre figure fugacement apparue dans les comics ou quelques dessins-animés. Point de Joker ou d’Homme-Mystère, les deux britanniques offrent un adversaire si pas totalement inédit au moins totalement refondu, se plaçant dans la veine de l’approche de Christopher Nolan sur le sujet tout en n’adoptant pas l’approche de «  minimalisme colossal » que Pierre Berthomieu colle au réalisateur anglais ( dans sa trilogie d’essais sur Hollywood aux éditions Rouge Profond. C’est énorme mais c’est fascinant). 

Batman se retrouve donc, et le lecteur avec, embarqué dans une aventure où il sera difficile de voir les coups venir assez en amont pour tous les éviter. Avec intelligence, ludisme et envie de sincèrement livrer une histoire solide avec plus d’un niveau de lecture, Ellis et Hitch entraîne Batman dans un classique instantané, rejoignant le très bon «  White Knight » , si différent pourtant dans son traitement.

Prouvant une fois de plus que le concept de Batman peut être décliné, autopsié, remué encore et encore sans le répéter pour peu que le talent, le travail et l’envie de se plonger sans cynisme dans Gotham soient au rendez-vous.
Au vu des sorties actuelles dans le bat-verse (à la qualité discutable selon les titres ), voila donc une bouffée d’air salutaire dont on reprendrait bien. Chaudement recommandé.   





lundi 17 juin 2019

The Predator Returns

Immortalisé par la magie du cinéma en 1932 dans The Most Dangerous Game, le comte Zaroff et ses chasses à l’homme sont entrés dans l’imaginaire collectif. Et ne l’ont pas quitté, que cela soit sous sa forme originelle ( la nouvelle parue en 1924 ) ou ses itérations plus modernes.

Sa pugnacité, son obsession et son, osons le dire, professionnalisme de chasseur implacable évoluant dans une jungle sombre et moite ( celle-là même, en studio bien entendu, qui servait dans le même temps à tourner King Kong qui devait sortir peu après ) participeront à créer une icône , si ce n’est un mythe ( l’honneur du premier mythe  créé par et pour le cinéma, cependant, revient à King Kong car il s’agit d’une création tout à fait originale et non d’une adaptation d’un travail littéraire existant ).

L’archétype du chasseur chassant la proie la plus particulière et la plus mortelle, l’homme, a infusé dans la pop-culture depuis lors. Citons des exemples récents tels Ramsay Bolton dans la série télévisée Game of Thrones ou encore le célèbre extra-terrestre Predator dont Arnold aura eu tant de mal à se débarrasser dans le film éponyme de John McTiernan.

C’est le prolifique scénariste Sylvain Runberg qui se colle à la tâche de donner suite au récit qui voyait la première défaite de Zaroff et sa mort apparente.
Mais plutôt que de suivre le cours du film de 1932, Runberg décide de remonter aux sources du fleuve, dans le cœur des ténèbres de la nouvelle de Richard Connell.
En petit rusé didactique, Sylvain Runberg pose les bases : une chasse ouvre l’album, une chasse qui aura pour conséquences de lancer l’intrigue principale.
Ensuite, il prend le temps de décrire la fin du récit original, permettant aux lecteurs qui n’auraient connaissance que du film, de bien distinguer les quelques différences et de s’immerger dans ce monde « parallèle » et ainsi de ne pas tiquer sur quelques détails qui ne colleraient pas avec le long-métrage qui les aura à n’en point douter marqués.

Ces éléments posés, Runberg va donc déployer sa carte de jeux et ses pions.
Zaroff a survécu et termine la préparation d’un nouveau terrain de chasse sur une nouvelle île éloignée de la civilisation. Aux USA, Sanger Rainsford, l’homme qui a défait le monstre, donne une conférence de presse pour relater ses aventures. Dans la foule, une femme au regard d’acier ne rate pas un mot. Fiona Flanagan a compris que son père, chef d’un gang de Boston , est mort des mains de Zaroff. Elle met donc au point un plan pour se venger : elle kidnappe la sœur de Zaroff et ses enfants et les lâche sur l’île. Zaroff doit les retrouver avant Fiona et son gang s’il veut espérer survivre et sauver ce qu’il lui reste de famille. Le sang va couler, mais qui en perdra le plus dans ce duel de psychopathes ?





Et grand dieu, quel duel. Que personne à Hollywood n’ait pensé à donner une suite digne de ce nom à ce classique reste un mystère mais cela permet à Runberg d’user de recettes connues : plus d’enjeux dramatiques comme la vengeance d’une famille face à la survie d’une autre, plus de personnages car l’on passe non pas d’un simple duel mais bien à un combat entre deux meutes dans des décors plus grands et plus variés.
Deux meutes dysfonctionnelles car les relations familiales entre les Zaroff sont tendues et tous au sein du gang de Boston ne voient pas d’un bon œil le fait d’être mené par une femme, surtout dans un enfer vert auquel ils ne sont aucunement habitués. Le dosage entre tension psychologique et aventure matinée de pulp est des plus équilibré et la lecture se fait d’une traite, haletante.

Runberg ne tombe pas dans le manichéisme, car, par touches délicates, ils nous rappellent que de Finoa à Zaroff, du gang à la famille, tous , à divers niveaux, agissent parfois pour des raisons sentimentales sans être pulsionnelles : Fiona aurait pu régner sur Boston sans venger son père, Zaroff pouvait laisser tomber une famille qu’il connaît à peine, mais des traces d’attachements à leur pairs subsistent encore ça et là. Sylvain Runberg ne se laisse pas non plus enfermer dans un schéma qui rappellerait le " rape and revenge " où la proie devient le chasseur et inversement. Ici, les étiquettes se confondent, ajoutant de donner du goût à une recette connue qui ne demande que le talent du chef pour se savourer.

Et outre le scénario linéaire mais bien ficelé de Runberg, l’on retrouve aux dessins François Miville-Deschênes dont chaque case respire le talent. Son trait élégant et à l’opposé du cartoonesque nous entoure bien vite d’un sentiment de réalité tangible. Et terrible.
Car sa jungle nous semble à la fois nouvelle et totalement connue, rendant hommages (voulus ou non ? ) à celles que l’on a arpenté dans King Kong ( celui de 1933 comme celui de Peter Jackson en 2005 ), de Predator, de Jurassic Park etc…
Une jungle luxuriante et belle mais qui recèle dans ses ombres la mort apportée par diverses espèces carnassières encore plus assoiffées de sang  que ne l’est le propriétaire de l’île.





Le travail sur les couleurs achève de donner un cachet à l’ensemble, mention spéciale aux séquences orageuses où chaque éclair ramène les cases vers du noir et blanc lorgnant sur celui de la grande époque de ce procédé cinématographique, créant ainsi une parenté avec le film qui rendit célèbre ce chasseur , cette créature aux traits humains mais aux goûts à l’opposé de toute humanité.
L'ensemble peut provoquer, chez les plus cinéphiles d'entre vous, l'impression d'entendre par moments quelques morceaux composés par Alan Silvestri pour le film Predator, signe d'une immersion totale dans ce récit muet car, faut-il le rappeler, le littéraire est avant tout...dans la tête !

La fin, ouverte, laisse vagabonder l’imagination du lecteur face aux potentielles nouvelles horreurs qui pourraient se produire.

Zaroff est donc incontestablement une grande réussite de bande-dessinée de cette année, publié dans la belle collection «  Signé » des éditions du Lombard, sorte d’équivalent à «  Air Libre «  chez Dupuis.

En Novembre, le scénariste revient s’attaquer à une autre icône de la culture pop : Conan le cimmérien, la création de Robert E. Howard qui bénéficie, chez Glénat d’une série d’adaptations de textes centrés sur le barbare le plus célèbre du monde où chaque album se voit confié à une équipe créative différente relevant le défi de transcrire un univers bien différent de celui imprégné sur la pellicule par John Millius dans les années 80 (mais nous reparlerons du pourquoi et du comment cet automne , si l’auteur de ces lignes ne cède pas à l’un ou l’autre album avant cela bien entendu : la saison estivale au cinéma cette année semble bien creuse et il devra chercher ailleurs de quoi nourrir son âme et son esprit ).