vendredi 22 février 2019

Pas de ce monde.

Quand l’hiver s’est installé, que les flocons portés par le froid et le vent envahissent les rues des villes comme des villages, arrive un phénomène éditorial fixe chez Albin Michel : l’arrivée d’un nouvel ouvrage de Stephen  ( n’oubliez pas, ça se prononce Steven , si si, trust my english ) King !

Faux maître de l’horreur mais véritable horloger du suspens surnaturel et/ou psychologique , King nous revient avec une histoire que l’éditeur n’hésite pas à faire comparer à «  Ça » , roman somme des obsessions horrifiques et héroïques de l’auteur le plus célèbre du Maine. S’il ne s’agit pas d’un travestissement de la réalité , l’on est pourtant bien en présence d’un grossissement grossier de la part de l’éditeur tentant d’attirer le lecteur  épisodique et de caresser dans le sens du poil le vieil habitué.
« L’outsider » n’a ni la grosseur ni le souffle de son cousin ayant eu les honneurs d’un film sorti fin 2017.
Il n’en reste pas moins une sacrée bonne lecture.




Terry Maitland est accusé d’un meurtre particulièrement odieux perpétré sur un enfant de 11 ans.
Ses empreintes et son ADN sont retrouvés sur le corps et sur les lieux. Les témoins sont formels, c’est lui ! Terry est connu en ville, il coach l’équipe de base-ball des gamins du coin.
Embarqué devant la foule, Terry tombe pourtant des nues. Car son alibi est en béton armé : il était loin au moment du crime.
Les preuves scientifiques sont formelles, elles ne mentent pas. Terry non plus.
Alors qui est le coupable , qui se cache dans l’ombre et profite du crime ?

Le thème du double maléfique n’est pas nouveau dans la littérature ou les arts séquentiels  ( les comics et les séries télés n’ont-elles jamais utilisés ce ressort dramatique, parfois lourdement parfois avec génie et malice ? – Fringe par exemple) . Mais que King crée ses monstres ou emprunte le concept ( vampires, loups-garous ou fantômes, King a puisé également dans les classiques ) , il servira toujours le plat à sa sauce.
Et ici, non seulement elle prend, mais elle monte inexorablement.

Des prémices de l’affaire décrites en alternance : arrestation et incarcération provisoire sont entrecoupés par  les PV d’auditions des témoins ainsi que les divers rapports d’analyse et d’autopsie, permettant de créer doutes et suspicions. Et d’étaler la férocité du prédateur qui a sévi. En 200 pages, King s’attache plus à l’aspect pragmatique de l’enquête ( preuves, témoignages, retombées politiques pour le procureur aux dents aussi longues que celles de Dracula ) qu’à la chute psychologique et kafkaïenne de Terry qui ne peut comprendre comment cela peut lui tomber dessus.
Magistrale et choquante  , cette première partie repose sur une mécanique si bien huilée qu’elle glisse toute seule sous nos yeux. Le revers de la médaille c’est que King fait du King et que, pour le lecteur assidu de ses écrits , certaines choses se devinent un peu sur l'enchaînement. Rien de bien dommageable mais la ficelle est parfois visible, Stephen Gepetto !

Vient ensuite le reste du roman. Dès lors que l’impossible ,voire l’improbable, s’est fait une place consciente ou semi-consciente chez les personnages principaux, l’enquête reprend du début. King réintroduit un personnage d’une histoire précédente pour offrir un point de vue neuf sur la chose, c’est à la fois narrativement bien foutu car cela redynamise le récit et participe à la connivence avec le lecteur pas mécontent d’avoir des nouvelles d’une personne attachante et volontaire qui avait fortement humanisé une aventure passée.
Et une fois le mystère résolut, nos héros se mettront en chasse. Dans un suspense de jeu d’échecs qui va crescendo et qui hélas se termine peut-être un peu vite ; pas un pétard mouillé mais pas le feu d’artifice promis par l’emballage.

Mais là encore, King fait du King. Il le fait bien mais il est indéniable que certains éléments sont déjà vu. Dans «  Ça » par exemple : un groupe volontaire face à une entité malfaisante qui dispose d’un pantin humain bien plus libre de ses mouvements aux yeux de tous qu’elle.  Et il ne peut s’empêcher, gratuitement ou non , seul l’avenir le dira, à poser quelques subtiles références et clins d’œil à son cycle ultime : « La Tour Sombre » ( une saga reliant TOUS les livres de King entre eux, telle une immense colonne vertébrale invisible sous-tendant un multivers exponentiel, oui rien que ça ).
Entre autres références bien entendu (à vous des les retrouver  mais en voici une troublante : l’inspecteur Ralph Anderson, un des héros du livre, se nomme comme l’un des protagoniste de « La tempête du siècle » ) , sans oublier , quand il le peut, la possibilité pour King de descendre Shining de Kubrick (on ses cibles favorites ou l’on n’en a pas après tout ).

Prenant mais mineur dans sa bibliographie, L’outsider marque surtout pour son concept et son véritable personnage principal qui n’apparaît qu’une fois un bon tiers entamé. Les connaisseurs apprécieront de retrouver une recette connue et savoureuse, comme lorsque l’on commande son plat favori au resto chinois du coin, les autres seront pris dans une machine implacable qui donnera peut-être envie de se pencher plus avant sur les récits du plus célèbre auteur habitant Bangor.
Un bel ouvrage, générique pour du King, mais tout à fait recommandable.

lundi 18 février 2019

L'elfe qui n'avait pas peur de vendre des salades.

La collection Hélios est le fruit de la collaboration entre les éditions Mnémos, Les Moutons électriques et les éditions Actu SF , et permet l’accès à un riche catalogue d’ouvrages au format poche. Si Hélios, qui existe depuis 2013 , ne rivalise pas en quantité avec des machines de guerre comme Folio SF par exemple , force est de constater qu’on y retrouve statistiquement plus de bons grains que d’ivraie.


Et l’une des dernières parutions Hélios provient de la branche Actu SF : La stratégie des As, du belge ( cocorico ) Damien Snyers.
Mêlant polar , fantaisie urbaine uchronique et une bonne dose de dérision.


James est un elfe qui vit d’expédients avec ses complices : Elise, une demi-elfe (ou demi-humaine selon le point de vue où l’on se place ) et Jorg, un troll plus intéressant que la moyenne du reste de son espèce. Nos trois larrons se retrouvent embarqués dans une tentative de vol dans une villa bourgeoise. S’ils réussissent, ils seront riches.
S’ils échouent, James a un bracelet magique et explosif attaché au poignet qui se fera une joie de terminer en feu d’artifice à la Gandalf ! Voila donc de saines et belles motivations de ne pas se louper n’est-il pas ?

Écrit à la première personne, le roman, relativement court, adopte le point de vue de James dont le langage franc et parfois taquin-acerbe crée une connivence directe avec le lecteur qui ne peut que difficilement ne pas être empathique à son égard, même quand ce dernier nous narre quelques fourberies criminelles des plus sanglantes. C’est que si vous vous attendiez à retrouver un clone de Legolas, passez votre chemin.

Comme toute histoire de braquage classique, Damien Snyers nous offre d’abord de faire connaissance avec les joueurs en place tout en avançant prudemment sur l’échiquier, avant un dernier acte où tout se résout, Ocean’s Eleven style.  Alliant donc de concert action et réflexion , le récit progresse vite et sans temps morts. Et sans fioritures ou aspérités.

Mis à part un univers original, l’histoire est d’une facture fort classique et ne doit sa réussite qu’à une plume sympathique et un exotisme étrange situé entre le familier et l’irréel d’un monde parallèle. Que tout soit narré par James nous coupe aussi d’une plongée profonde dans les pensées et les personnalités des autres personnages qui n’existent donc que par leurs paroles et leurs actes, décodés par James que l’on devra croire sur parole ( il est d’ailleurs souvent étrange de constater que les lecteurs sont prêts à croire un récit raconté par un arnaqueur et un escroc ).
Les lecteurs belges ne manqueront pas de repérer quelques allusions au plat pays de Brel qui, d’un naturel tenant du clin d’œil , ne viendra pas perdre les autres lecteurs francophones . Des clins d’œil côtoyant quelques autres références , littéraires cette fois-ci, l'auteur connaissant son Conan Doyle et son Edgar Poe.

Mais il est difficile de penser qu’un univers aussi cohérent et pensé ne soit là que pour faire tapisserie. En tant que premier roman, imparfait mais sympathique, La stratégie des As pourrait fort bien servir de socle à l’extension de son univers charmant, si proche et pourtant atypique.

Un récit court, sans prise de tête , idéal pour passer le temps agréablement. Mais l’on nage à peine au-dessus d’un roman de gare de luxe, défaut que l’on pardonnera en raison de la sympathie du style et du fait qu’il s’agit ici d’un premier essai.
Qu’il faudra désormais transformer.

lundi 11 février 2019

Les armes rêvent-elles aussi de moutons électriques ?

Au 26éme siècle, dans une cité-poubelle, surplombée par la ville flottante de Zalem, où se côtoient humains et cyborgs colorés , le Dr.Dyson Ido découvre les restes d’une entité cybernétique dont le cerveau est miraculeusement intact.

Ramenant alors  à la vie artificielle une jeune amnésique qu’il baptise Alita, Ido ne sait pas encore que derrière son visage d’ange se cache une guerrière aux capacités surprenantes qui risque d’ébranler le cours des choses.

Arlésienne des arlésienne, Alita :Battle Angel, projet chéri de James Cameron depuis presque 20 ans, débarque enfin dans les salles, sous la direction de Robert Rodriguez ( Sin City , Desperado , Il était une fois au Mexique ) car le papa de Terminator a décidé de se consacrer aux suites d’Avatar (et a donc également délaissé la réalisation du vrai Terminator 3 qui devrait sortir en fin d’année ) et de seulement produire ce film-ci.
20 ans d'attente, 20 ans que les fans imaginent le résultat. Autant dire que tout le monde impliqué est attendu au tournant par une bande d'enthousiastes zélotes prêts à faire passer pour calme un gang de punks sous ecstasy si jamais le résultat final était désastreux à leur yeux (oui, un peu comme les fans de Star Wars qui ne digèrent pas qu'une fille soit le personnage principal de la nouvelle trilogie , tout à fait ).



Adapté du manga «  Gunnm » de Yukito Kishiro qui s’est taillé une réputation culte dès sa sortie japonaise et française, l’œuvre folle et violente allait-elle résister à Hollywood et son envie de lisser les aspérités lorsque des sommes colossales sont en jeu ?

Qui dit longue gestation dit longue histoire à narrer.
Quand débute la pré-production d’un film ? Lorsque le studio dit « Oui » au projet ? Lorsque le scénariste attaque sa machine à écrire à coups de mots résonnant dans l’air tels une nuée de « ding » se répandant dans le bureau ? Ou encore avant ? Quand le projet prend forme dans l’esprit de l’artiste ? Vaste question n’est-ce pas ?

Pour des raisons de simplicité qui nous éviteront de remonter jusqu’aux peintures rupestres de Lascaux, nous situerons notre scène, non pas dans la belle Vérone, mais en Amérique dans les années 90.
Guillermo Del Toro est devenu ami avec James Cameron un peu par accident. Le père du hobbit mexicain venait d’être kidnappé au Mexique pendant que Cameron prenait des vacances.
Ne connaissant ni d’Eve ni d’Adam le bon Del Toro, Cameron apprend la mésaventure de son confrère réalisateur et décide de le contacter et de lui offrir un support logistique et financier pour résoudre la crise. Les deux hommes deviendront les meilleurs amis du monde.

Et Guillermo Del Toro, ce n’est pas un secret, est un énorme consommateur de culture-pop : comics, bd’s européennes, mangas, etc…sa soif d’histoire et d’art est presque sans limite.
Et c’est lui qui pointe à Cameron l’existence du manga « Gunnm », rebaptisé «  Battle Angel Alita » outre-Atlantique. Mais cette rencontre ne se fait pas via le papier. Del Toro lui prête la VHS de l'anime japonais, un art visuel apprécié par James Cameron qui n'a jamais tari d'éloge sur " Ghost In the Shell" de Mamoru Oshii ou encore "Vampire Hunter D".
L' adaptation animée  avait pris quelques libertés, dont un ajout personnage...personnage que l'on retrouvera dans le présent film. Les sources du long-métrage sont donc dès le départ trans-média. C'est la méthode " matière de Bretagne " qui est ici employée.

"Gunnm", c’est l’histoire de Gally ( rebaptisée Alita aux USA , parce que fuck le respect de l’auteur ), cyborg à l’allure de jeune fille recueillie par Ido, docteur en cybernétique.
Gally découvre que le monde où elle vit désormais est une décharge à ciel ouvert , celle de la cité flottante Zalem qui étend sa domination sur la surface via des hommes de main haut-placés dans la chaîne alimentaire en place dans la décharge.
Au fil de son parcours, Gally partira à la découverte de son nouvel environnement et des brides de son identité alors qu’apparaissent des réflexes fulgurants venus d’un art martial fixé dans son subconscient mais pourtant éteint depuis 300 ans.  La saga se poursuivra avec Gunnm Last Order qui explorera les étoiles avant de s’achever sur Mars dans Gunnm Mars Chronicle.







Cameron est séduit par cette histoire d’ange mécanique et guerrier dans un monde ravagé , une approche différente de thèmes proches de certains de ses propres films. Et un défi aussi car Cameron n’a jamais adapté de matériaux existants, l’homme ayant toujours fait naître ses propres mondes, nés autant de son imagination fertile que de ses références culturelles ( rien ne se crée ex nihilo en art, rien ! ).

À l’époque où Del Toro fait découvrir « Gunnm » à Cameron, ce dernier profite des débuts d’internet pour faire la promotion informatique de son prochain projet pharaonique, une fresque extra-terrestre qui devrait révolutionner la façon de créer et se faire mouvoir des êtres entièrement créés en images de synthèses mais basés sur des performances humaines. Il balance le script d’Avatar sur le web (et le retirera quelques années plus tard bien entendu ) pour donner envie au public de suivre l’aventure.
Mais plusieurs couacs se font entendre. Comprenant que cet Avatar allait coûter bonbon, Cameron temporise et se relance sur son fantasme : un film sur l'histoire de l’insubmersible Titanic !

Et en pleine production de Titanic, le père Cameron est dans la tourmente...administrative. La presse taille un costard au film, le traitant de naufrage assuré alors qu'aucune image n'a encore fuité ! Le budget et le thème du film suffisent à la presse " spécialisée " pour prédire la catastrophe. Un "Roméo & Juliette " sur l'eau ? Mais il est fou ! Où sont les aliens et les terminators ? Et qui sont ces comédiens inconnus ? Oui, la presse est souvent visionnaire !

Pour rassurer la Fox, Cameron leur vend l'idée d'une saga rentable adaptée de "Gunnm".
Mais cela ne suffit pas. La Fox a réellement les chocottes : plusieurs responsables démisionnent de manière préventive pour éviter que la mention " Titanic" n'apparaisse sur leurs C.V ; le studio envisage de couper le film en segments pour en faire une mini-série télévisée et ne jamais le sortir le salle. Plusieurs mois avant la sortie, convaincue qu'elle a trouvé comment sauver les meubles ( qui n'étaient pas encore à l'eau, rappelons-le), la Fox revend les droits d'exploitation du film à la Paramount pour le territoire américain.
Le résultat, tout le monde le connaît : Titanic est un hit, si le bateau réel a pris l'eau, le film a été l'iceberg qui a fait exploser le box-office. La Paramount a versé 65 millions de $ (le budget du premier Matrix ) et a récolté plus de 600 millions au nez et à la barge du concurrent qui leur avait vendu " un bide assuré!".
La légende raconte que des pleurs résonnent encore dans les bureaux de la Fox aujourd'hui.
Depuis lors, même quand Cameron dépasse son budget, la Fox ne lui dit plus jamais non.
" Tu veux du pognon pour mettre au point plusieurs technologies innovantes pour réaliser un film avec des alien bleus géants ? Mais tiens, prends ce chèque en blanc Jim ! " Avatar allait se lancer en 3D et en performance capture ! Mais ça, Cameron n'en était pas encore certain. Entre les cyborgs et les Na'Vi, tout allait se jouer selon la progression de la technologie et de l'ingénierie.

Aucune technique n'est encore au point, il faut tour inventer et ré-inventer. Qu’importe, Cameron le sait, les héros d’Avatar et d'Alita ne peuvent être amenés à la vie sur écran que de ces façons et il est convaincu que cette méthode est la bonne pour coller au plus près de son apparence dans le manga ( Spielberg et Jackson feront de même avec Tintin des années plus tard ).
Si les acteurs sont aux ordres du réalisateur et se maquillent parfois au point de ne pas les reconnaître, pourquoi ne pas leur coller une apparence, un maquillage, numérique sur le dos ?
Entre-temps, Cameron se fait coiffer au poteau dans son envie de proposer au public des personnages en images de synthèses photo-réalistes quand Sony/Columbia et Square Studios lancent Final Fantasy The Spirits Within. Tant pis, le résultat graphique de FF est bon mais le rendu n’est pas encore celui que ce perfectionniste de Cameron souhaite.



La technologie progresse mais pas assez vite pour qu’Alita puisse être envisagée dans l'immédiat.
Mais, en donnant un coup de sonde, Cameron et son ami-producteur Jon Landeau se rendent compte que les capacités informatiques sont bonnes pour donner naissance à Avatar.
Cameron se lance donc dans la production du film et le succès étant au rendez-vous ( après que la presse n'ait descendu le film en se demandant si ce " Roméo et Juliette chez les extra-terrestres" n'était pas la preuve que Cameron était fou et qu'il allait se planter ce maboul qui fait des films sans aliens monstrueux ou des terminators ), Cameron se lance corps et âme dans la conception du reste d’une saga qu’il conçoit désormais en 5 films. C’est un travail à plein temps qui ne lui laisse plus l’opportunité de se lancer dans une autre aventure. Mais Alita attend. Alita a été annoncée aux cinéphiles et manga lovers il y a 20 ans. Et la Fox, à qui l'on a promis cette saga au même moment qu'à nous pauvres mortels, attend aussi. Quand verra-t-elle le jour ?

Lors d’un déjeuner amical avec le réalisateur Robert Rodriguez à la fin des années 2010 ( enfin, c'est l'histoire officielle, on en reparlera plus loins) , Cameron discute de tout et de rien quand soudain, Robert oriente la conversation vers le cinéma et demande des nouvelles d’Alita, un projet qu’il attend depuis des années ( aaaah, ces belles générations de cinéastes cinéphiles ).
Cameron lui amène alors les 600 pages de scripts qu’il a sous la main et lance au réalisateur mexicain : «  Si tu sais en tirer un scénario exploitable, le film est à toi ! ». Quand Cameron vous fait ce genre de proposition, il faut être dingue pour accepter et encore plus fou pour dire non.



James Cameron étant une poule aux œufs d’or, la 20th Century Fox accepte de financer le film sans doute avant même qu’un scénario ne soit vraiment exploitable, comptant vraisemblablement dans le budget un chèque pour un travail de réécriture.
C’est la scénariste Laeta Kalogridis qui passe donc derrière la plume ciselée de James Cameron. L’auteure a à son actif les scénarios du Shutter Island ( qu’elle a adapté à la virgule près sans prendre en compte la nécessité de transformer certains détails pour coller au média cinéma ) de Martin Scorsese mais aussi de Terminator Genisys et de nombres d’épisodes de la série Birds of prey. Pas le CV de rêve, vous en conviendrez.

Mais il faut  lui reconnaître une expérience dans le traitement d’une masse de pages colossales pour la rendre filmable ( elle a bossé sur le Alexander d’Oliver Stone dont le script de base devait ressembler à un bordel sans nom constitué de pages de scénarios, de notes et de documentations historiques ). 
Difficile au final de dire à qui l’on doit l’ajout d’un personnage uniquement présent dans l’adaptation en dessin-animé du manga et les ajustements, raccourcis que prend l’histoire. Mais on y reviendra. Le tournage se lance après le bouclage d’un casting presque aussi bon que celui d’un Tarantino ( car le petit Robert Rodriguez est un ami du réalisateur de Pulp Fiction, avec qui il a d’ailleurs collaboré sur des plateaux ).

Commençons par le gros point noir : le scénario !
Non qu’il soit horrible et à jeter aux orties, loin de là, mais Kalogridis applique le parfait petit manuel de la 20th Century Fox pour attirer les foules : lissage de l’univers de base ( adieu bido-ville, bonjour ville-ghetto à côté d’une décharge ), clichés réconfortants ( oui, le chocolat est toujours l’aliment idéal à faire découvrir à une femme qui ne connait pas ce dessert pour être certain de l’impressionner ),manichéisme à foison ( les méchants sont très méchants et les gentils très gentils : même les salauds au cœur en or se sente à des Km ) et discours trop longs et souvent nunuches.

Trop de bla-bla dans un film adapté d’un manga certes peu avare en passages parlés mais surtout extrêmement travaillé au niveau de sa dynamique graphique. Le cinéma est un art graphique, la mise en scène et la composition peuvent suffire à faire passer mille message sans devoir être aidés par des acteurs n’assurant pas un dialogue nécessaire mais la narration de ce que l’on est en train de voir à l’ écran.



Et ce problème d’écriture saute aux yeux car, même s’il n’a jamais autant brillé que ses amis Tarantino ou Cameron, Robert Rodriguez possède un regard visuel supérieur au tout-venant d’un paquet de mercenaires hollywoodiens : imparfait et parfois brouillon, mais toujours sincère et désireux de se frotter à ses idoles et aux techniques de cinéma diverses et variées : il assure sur nombre de ses films le rôle de directeur de la photo et monteur. Autant dire qu’il a appris à cadrer et à penser en termes de plans. Mais pas au point d'être considéré comme un "bon".
Alors, y-aurait-il une autre raison à son accession au poste de réalisateur ? Après tout, Cameron avait sous la main le grand Guilermo Del Toro, son ami talentueux, oscarisé, cet ami qui lui a fait découvrir "Gunnm" !
Et cette raison, sans doute la même qui a fait débarquer Laeta Kalogridis sur le projet, c'est que Rodriguez , en tant que fan, sera malléable et perméable aux indications et injonctions de Cameron.



" Donc, ta caméra, tu la poses là-bas. Et tu discutes pas."


Mieux, Rodriguez, en bon régressif , a démontré qu'il aimait faire, écrire et produire des films "à la cool" pour adolescents. Il était donc un choix judicieux (mais risqué artistiquement) pour mettre en scène des métaphores sur l'adolescences : la perte de repère, la recherche de soi, les changements corporels.
Kalogridis ré-écrit le script sans aucun doute dans cette optique : le film est prévu pour être un blockbuster estival, la période où l'on rameute les teenagers au cinéma manger du pop-corn. Initialement programmé pour Juillet 2018, Alita est repoussée à Décembre avant de finalement se fixer au mois de Février. La post-production a pris du retard.

Robert Rodriguez , en cinéphile aguerri , aime toucher à tout.
Certes, cela permet de connaître les techniques, de ne pas se laisser avoir par des pros qui voudraient se la couler douce ,et acquérir un savoir supplémentaire qui peut aider lors de la réalisation. Ainsi, Rodriguez est aussi : monteur, directeur photo et même compositeur. Mais être touche à tout, c'est prendre le risque souvent de s'éparpiller. Et contrairement à quelqu'un comme Alexandre Astier, qui vise le statut d'artiste complet et curieux, Rodriguez tombe à plein pied dans le piège du "je fais tout pas mal mais rien très bien".

Cameron semble tout a fait conscient de cela. Rodriguez possède son studio, Trouble Maker, qui est associé de près à chacun de ses films ou des films qu'il produit.
Ici, c'est Lightstorm qui encadre le projet : la boîte de James Cameron. Et papa Jim, il va freiner certaines habitudes de Robert.
Le montage ? C'est pas lui ! Compromis est trouvé entre les deux hommes , c'est un monteur venu de "Predators" '(production Rodriguez ) et un autre ayant travaillé sur "Avatar " qui s'occupent d'assembler les plans.

La direction photo ? C'est carrément Bill Pope qui mettra en lumière la chose.
Et c'est pas n'importe qui, il a mis en boîte pour les Wachowskis et Sam Raimi (entre autres) des images encore inégalées de nos jours de délires manga-live et de super-héros : la trilogie Matrix et Spider-Man 2&3 ,ou encore Scott Pilgrim VS The World pour Edgar Wright.
Si la patte de Pope est reconnaissable et apporte une plus value non-négligeable, force est de constater que ce n'est pas toujours son meilleur travail : la mise en lumière d'un tournage 3D demande plus de luminosité et cela limite un peu les jeux d'ombres si l'on veut que l'image soit lisible à la projection.




La mise en scène de Rodriguez d’ailleurs est entièrement pensée pour la 3D et cherche à bien mettre en exergue certains éléments. La 2D va sans aucun doute faire perdre de la puissance esthétique à plusieurs passages du films, les nerveux comme certains plus calmes.
L’action est lisible mais un peu répétitive, se calant sur une mentalité de jeux vidéos des années 90 : Alita se bat à un contre un pendant que ses complices attendent leur tour ( brillante stratégie martiale s’il en est ) et son statut de petite génie du combat est impressionnant mais donne bien trop souvent l’impression que l’on à affaire à Superman dopé : on ne frissonne jamais pour l’héroïne, machine trop bien huilée que pour tomber en panne même quand on la casse !

Cependant, il n’en va pas de même pour ses camardes de jeu humains qui attirent plus ou moins l’empathie selon qu’ils sont interprétés par un acteur talentueux ( Christoph Waltz en Ido) ou un beau gosse lambda à la psychologie de pigeon : ça roucoule beaucoup mais c’est aussi limité que Forrest Gump (Keean Johnson, le charisme et le talent d'une huître dont on cherche en vain la perle ).
Mais comme Alita tient à lui…





Cependant, l’univers dépeint est riche et diversifié, offrant un spectacle aux allures variées et au propos politique simple mais d'actualités : les riches vivent dans des zones inaccessible au plus pauvres condamnés à patauger dans les immondices et les ruines. La première scène du film, révélant Zalem et la décharge est explicite au plus haut point et ce en quelques secondes.

Et dans le même temps, le motorball, sport ultra-violent et populaire voit son déroulé violent être fortement diminué car les spectateurs eux-mêmes risquent leurs vies dans le manga et assistent aux matches à leurs risques et périls. Ici, ils sont protégés par une gentille plaque de plexiglas ultra-résistant destiné à les protéger des explosions ou des projections de débris ( alors que les instances en place montrent bien ne rien à avoir à cirer de la vie de la populace vivant à la surface).





Dommage que certains changement opérés par le scénario par rapport au manga se révèlent créer de grosses incohérences au sein du film, incohérences qui ont le bon goût de nous apparaître qu’une fois la séance terminée, preuve que le long-métrage en a suffisamment sous le capot pour nous entraîner d’un point A à un point B sans trop de casse.

Visuellement, les équipes d’effets numériques ont fait un superbe travail sur Alita, personnage campé par l’actrice Rosa Salazar en performance capture. On oublie très vite l’aspect en image de synthèse tant le photo-réalisme est poussé. Le travail est magnifique et les infographistes ont été jusqu’à conserver quelques défauts dans la dentition de Salazar pour accentuer le rendu réaliste du personnage qui se retrouve donc à ne pas être parfait de chez parfait.






On regrettera que le même soin ne soit pas appliqué à tous les cyborgs, surtout les plus fous visuellement au niveau corporel, qui ont conservé le visage de l’acteur les interprétant, donnant cette sensation de collage enfantin d’une tête découpée et appliquée sur un autre corps.

Des cyborgs au sang bleu, histoire de pouvoir les montrer blessés ( encore une belle hypocrisie du système de «  censure » américaine qu'est la MPAA pour qui on peut saigner tant qu’on veut tant que le rouge n’apparaît pas à l’écran : ces ronds de cuir pistonés ont de la soupe à la place du cerveau ).






En l’état, Alita Battle Angel est un film sympathique, très imparfait et naïf mais doté de belles qualités qui nous transportent bien souvent en slalom entre les scories qui parsèment son bon déroulement. C’est également une démonstration technique particulièrement bluffante sur les technologies qui seront, à n’en pas douter, employées sur Avatar 2 et 3.




mardi 23 octobre 2018

La La Lune : l'étoffe d'un héros.

Quand Damien Chazelle, réalisateur du multi-oscarisé La La Land (et fan de Jazz) est annoncé sur le tournage d’un bio-pic d’Armstrong, on est en droit de s’attendre à ce qu’il s’attaque à la vie de Louis.
Mais, roulement de tambours (et trompettes), le petit qui a mis Hollywood à ses pieds en 2017 quitte l’univers de la musique pour s’envoler vers les étoiles. Car c’est bien d’un autre Armstrong qu’il s’agit. Neil. Le premier homme à avoir marché sur la Lune.

Le tout sous la houlette du producteur exécutif Steven Spielberg, rien que ça !

De Neil Amrstrong, tout le monde vous dira qu’il a marché sur la Lune (ou si vous êtes assez bêtes pour être complotiste, que c’est le premier homme à avoir été vendu comme ayant marché sur l’astre de nos nuits ).


Mais que sait-on de sa vie ? Ah bin en fait, à moins d’être un fan, pas grand-chose. Les livres d’Histoire s’arrête souvent aux exploits.



Armstrong est un ingénieur vétéran de la guerre de Corée. Il y apprend le pilotage d’avion à réaction et c’est presque naturellement qu’il devient, à son retour, pilote d’essai pour avion supersonique. Mais Neil , aussi doué soit-il, est un pilote un peu distrait : sa fille adorée, Karen, est sur le point de mourir, son traitement pour le cancer détruisant son système immunitaire.
Endeuillé, interdit de vol, Neil décide de postuler au programme de la NASA recherchant des astronautes pour les missions Gemini, prédécesseur des célèbres Apollo.
Lui, sa femme et leur fils déménagent donc vers le Texas.
S’enclenche une mécanique qui le poussera à entrer dans l’histoire non pas uniquement de la NASA ( il est le premier astronaute civil de l’agence ) mais de l’Humanité toute entière.






City of Scars.

La conquête spatiale a cessé de faire rêver.
Et cette absence de magie a entraîné l’apparition non pas de films de conquête de l’ultime frontière mais des longs métrages de retour sur Terre : Apollo 13 , Gravity, Seul sur Mars…des films qui posent la question «  Mais que va-t-on foutre là haut bordel ? » {1}
"Pourquoi dépenser tant d'argent,d 'énergie et de vies humaines dans de tels périples ? " {2}

En 2014, Christopher Nolan nous régale de son Interstellar.
Contre-courant total encore à l’époque, l’espace au cinéma re-devient un lieu d’exploration.
De dangers certes, mais à surpasser non pour rentrer à la maison mais pour aller plus loin, laisser le foyer derrière nous et avancer en reculant les limites de nos connaissances.
En avance de quelques années, le film ne bénéficie pas de la même aura ni du même succès que les films précédents de Nolan. C’est au business-showman Elon Musk (et surtout à ses ingénieurs ) que l’on doit un certain retour pour la médiatisation du retour de la conquête spatiale. SpaceX fait parler et c’est tant mieux.
Et puisque l’espace semble revenir à la mode, les films sur le sujet reprennent un autre angle : on veut aller là-haut !

First Man se place donc dans cette mouvance, car le contre-courant a fait des vagues.
Et sa filiation avec Interstellar se fait par ailleurs parfois sentir.  Que cela soit par la séquence d’ouverture, un vol d’essai un peu foireux, à l’attachement féroce d’un père pour sa fille. Neil Armstrong et Joe Cooper partagent des points communs flagrants. Pas assez pour parasiter le visionnage du film mais le cinéphile risque de tiquer par moments.
Hasard amusant ( mais révélateur ) , le logo terrien du studio Universal se voit suivi du très lunaire DreamWorks : de la Terre à la Lune semble déjà nous crier le film alors qu’il n’a pas encore commencé.
Et lorsqu’il débute, tout tremble. Chazelle colle sa caméra au plus près de son héros, engoncé dans une carcasse métallique branlante prête à dépasser le son. Tout se stabilise lorsqu’Armstrong est libre de lâcher les gaz et de voler plein pot. L’image est stable, sous-entendant que du monde chaotique dans lequel il vit, Neil trouvera la stabilité dans les cieux.



Tout le film est d’ailleurs à cette image : souvent filmé en caméra à l’épaule un peu ballottant, les phases spatiale où tout se déroule bien sont d’une stabilité à toute épreuve, les mouvements de caméras se faisant maîtrisés au possible.
En s’attachant essentiellement à l’humain et aux passages ayant place sur Terre, Chazelle va s’attacher à leurs rêves, leurs espoirs…mais surtout aux fêlures.
Des failles dans les couples, dans les amitiés brisées par la mort qui rôde comme un coyote affamé. L’espace est un endroit dangereux et il réclame sa livre de chair avant même que l’on puisse l’atteindre.

Mais toujours avec pudeur . La caméra ne cherchant pas la performance à Oscar pleine de larmes. Que cela soit Ryan Gosling ou Claire Foy, qui incarne Janet Armstrong, les acteurs rendent une copie humaine et crédible jamais versée dans le pathos ou le sur-jeu (ou le cabotinage outrancié ). Organique, la réalisation et la direction d’acteurs ne peuvent se permettre de tels éclats sans risquer de mettre le spectateur dans la position de celui qui doit choisir un camp.

La pudeur va également se dévoiler lors de l’accident d’Apollo 1.
Loin d’un effet pyrotechnique impressionnant à la Michael Bay (ou même d’un réalisateur aimant filmer les flammes ), Chazelle opte pour une approche directe, vierge de tout effet de manche et terriblement brutale et assommante.
Une cicatrice , marquante, en plus  dans la psyché des personnages comme du programme spatial. Le vrai cœur du film est là. Dans les sacrifices de chacun pour atteindre un rêve ( quitte à ce que ce rêve n'appartienne qu'à son conjoint : les sacrifices des épouses ne sont pas oubliés ).



Another Day of Moon. 

Mensongères bandes-annonces qui avaient vendu un film d’exploration spatiale en lieu et place de l’exploration de la place d’un homme (et sa famille) dans ladite aventure spatiale. Les phases de vol ne sont donc pas la principale attraction du récit. Ce qui n’empêche pas Chazelle d’y apporter un soin particulier.
Filmé essentiellement avec de la pellicule, avec une photo collant aux standards d’une époque révolue ( chaque image du film pourrait se présenter comme une image d’archives léchée, carrément ) ,le directeur photo s’éloigne des dérives actuelles et s’applique à créer des ambiances, des zones d’ombres, à éclairer ce qui doit l’être. Alors que beaucoup de studios auraient poussé Chazelle à éclairer au maximum les stars et les décors pour « monter au public ce qu’il veut voir », on sent que Tonton Spielby veillait au grain pour que l’on montre au spectateur ce qu’il a besoin de voir !

Et  énormément de plans se concentrant sur la conquête spatiale sont tournés en IMAX.
Le gigantisme de ce format permet d’en prendre plein les yeux, de s’émerveiller pleinement sans qu’aucun effet facile ou putassier ne soit employé. C’est beau, c’est puissant !



Damien Chazelle avait démontré avec Whiplash et La La Land que l’on pouvait filmer la musique, il récidive ici en filmant le bruit. Le bruit des plaques d’acier qui vibrent, des boulons et des visses qui bougent. En concentrant sa caméra sur ses éléments et en les couplant à un design sonore qui est sans doute le meilleur de cette année, Chazelle plonge le spectateur dans une cacophonie enveloppante et nous montre à quel point ces engins étaient potentiellement capables de se déglinguer en un rien de temps. Voila pourquoi les astronautes sont des héros mesdames et messieurs. Ils sont entrés de leur plein gré dans des capsules qui n’ont rien à voir avec les vaisseaux de Star Wars ou de Star Trek.
Tels des explorateurs prenant la mer sur des navires en simples bois ( !!! ), ils sont montés à bord de maquettes géantes en alu ! First Man fait d'Apollo 11 les nouvelles Pinta, Nina et Santa-Maria !



Mais l’ambiance n’est pas assurée que par des bruitages . La musique de Justin Hurwitz, collaborateur régulier du réalisateur, est une petite pépite dont la simplicité côtoie bien souvent les étoiles et nous plonge en apesanteur. En cherchant à s’éloigner des envolées à Oscars, le film est peut-être bien parti pour en rafler quelques uns !

First Man est donc une réussite, pas exempte de certaines longueurs paradoxales au vu de l’usage des ellipses fréquentes ( le spectateur doit relier quelques points. Hé oui, le réalisateur et son monteur vous font confiance à vous et vos cerveaux, c’est assez rare pour être souligné) mais offre une odyssée humaine teintée de drames et de réussites sans jamais appuyer ses effets le tout pour un ressenti juste et puissant.
Un film qui replace l’humanité dans ce qu’elle a de plus petit, l’individu, et de plus grand, ses prouesses collectives.
Et qui permet de lever les yeux au ciel, de LA voir si loin et si proche, de constater qu’elle nous regarde chaque soir et nous rappelle qu’elle n’est que la première étape vers un long, très long voyage.
Et que son image nous accompagnera où que l’on aille…



{1" Nous nous sommes toujours définis par notre capacité à surmonter l'impossible.
Et nous comptons ces moments.
Ces moments où nous osons viser plus haut. Briser des barrières. Toucher les étoiles. Faire de l'inconnu du connu.
Nous comptons ces moments, fiers de nos prouesses.
Mais nous avons perdu tout ça.
Ou peut-être avons nous juste simplement oublié…oublié  que nous sommes encore des pionniers.
Et que nous n'en sommes qu'au début.
Notre apogée ne peut pas être derrière nous ! Car notre destin est au-dessus de nous."
Citation du teaser d'Interstellar.


{2} " Tu te rappelles de ce type il y a environ 20 ans, j’sais plus comment il s’appelait. Il a gravi l’Everest sans oxygène et il est redescendu à moitié mort. Quelqu’un lui a demandé : « Pourquoi vous êtes allé là-haut pour mourir ? ». Il a dit : « Pas du tout, j’y suis allé pour vivre ». "
Roland Tembo dans The Lost Word : Jurassic Park, de Steven Spielberg.



mardi 16 octobre 2018

Batman : The Dark Prince Charming.


Alors que s’apprête à sortir en VF " Batman White Knight "
( Batman Chevalier Blanc ) scénarisé et dessiné par Sean Murphy , retour sur l’autre projet chiroptère qui posa ses pattes entre 2017-2018 et lui aussi fruit d’un seul homme, Enrico Marini : Batman The dark prince charming.


Enrico Marini est avant tout un dessinateur suisse ( et oui, souvent présenté comme Italien en raison de son patronyme, monsieur est helvète. On se rappelle trop peu que ce paradis – fiscal – alpin est composé de régions fancophones, germanophones et italiennes) qui a fait ses études à Bâle ( ah tien, en Suisse donc…vous voyez que tout se recoupe ? )  avant d’entamer une carrière dans la bande-dessinée.

Les deux plus notables étant sans doute Rapaces et Le Scorpion.
Il fait ses débuts de scénariste (tout en assurant la mise en images ) avec Les Aigles de Rome, série péplum agréable à l’œil.

À l’été 2017, DC Comics annonce fièrement avoir signé avec lui pour un projet de deux albums à l’Européenne. Bien que parlant et écrivant français, Marini travaille sur son Batman en anglais. Il s’agit avant tout d’une opération, d’un coup médiatique et marketing pour DC et le produit fini sera dés lors traduit non par l’auteur lui-même mais par Jéröme Wicky, un habitué du monde de la chauve-souris gothamite en VF.

En un mot comme en cent, non, Batman The Dark Prince Charming n’est pas une incursion de la BD franco-belge sur les terres américaines, c’est avant tout une commande d’outre-atlantique à un auteur européen à qui l’on a laissé une certaine latitude pour bosser, point. Et s’il vous fallait une preuve supplémentaire de la chose, si en Europe les dates de sorties entre deux albums d’une série sont rarement fixes ( l’on peut voir apparaître certains schémas mais rien n’est jamais très officiel , il faut attendre quelques semaines avant la sortie d’un album pour être fixé ) , aux États-Unis, l’obsession des délais est limite maladive ( un exemple connu : un film n’a pas encore de scénariste qu’il a déjà une date de sortie programmée ! ).

Et les délais, Marini en a. Dés l’annonce du projet, l’on sait que le 1er tome sortira en Novembre 2017. Et lors de cette sortie, l’on annonce en fanfare que le tome 2 sortira en Juin 2018, Marini se servant d’ailleurs de ses réseaux sociaux pour dévoiler l’avancement de son travail. Histoire de maintenir le buzz en fournissant moult extrait du WIP ( Work In Progress ).

Alors que cela est posé, penchons-nous donc sur l’ensemble de cette saga.
À tout seigneur tout honneur, Marini étant avant tout un dessinateur, c’est cet angle que nous attaquerons en premier lieu (et si ça vous plaît pas, bin tant pis, c’est mon blog à moi, na ! )

Premier constat, le format. Of course, il claque. Les albums européens ont toujours été plus grands que ceux de nos cousins américains, et même si Urban Comics a augmenté la taille des nouvelles parutions, le format à l’Européenne gagne toujours par K.O. Un art visuel est souvent mieux servi par le grand format ( regardez la taille de la plupart des livres consacrés aux beaux-arts, en particulier la peinture ).

Les deux albums sont de beaux objets qui flattent l’œil du collectionneur bibliophile. Notons que Dargaud ( à savoir la maison mère d’Urban Comics ) a sorti une édition collector du premier tome avec une couverture alternative et plusieurs pages de bonus « making-of » centré sur les travaux de recherches préparatoires de Marini pour trouver le look de ses personnages.

L'édition collector en question.


Car si Batman, Catwoman, Le Joker sont toujours reconnaissables, c’est avant tout grâce à certains codes immuables mais non contraignants.
 Il est possible de jouer avec eux et de fournir une vision inédite et pourtant totalement raccord. Le cinéma ne s’est pas gêné pour le faire, les comics non plus au fil du temps. Alors tant qu’à faire, Marini lui aussi décide d’imposer sa marque et d’enrichir le monde du chevalier noir. Pour le meilleur mais aussi souvent pour le pire et l’outrancier.
Adepte de la fille sexy ( Le Scorpion n’en est pas avare ) voire sexualisée à outrance ( mais la chose est justifiée par la nature vampirique et donc provocante pour l’ordre moral établi dans Rapaces ) , Marini , sans raisons apparente, déchire le costume de Catwoman et transforme Harley Quinn en poupée Colombine dont seul le haut de la robe aurait survécu ( bin oui, faut quand même un peu voir les atours de l'Arlequin, c'est une base du perso ), dévoilant au passage très souvent la culotte de la «  fiancée du Joker ». Visuellement, toutes les femmes connues des fans sont représentées comme des fantasmes pour ado boutonneux.





Cependant, il est impossible de dire que le trait de Marini ne flatte pas la rétine, le travail du dessinateur , qu’il caresse nos bas instincts ou non, est un modèle de travail acharné. Il n’a jamais été un manchot et chaque planche est belle.
Souvent hors-sujet, mais belle. Comme ses vues de Gotham nageant dans le sépia, donnant l’impression que Batman agit soit en fin d’après-midi ( hérésie)  soit que l’éclairage public de Gotham est désormais presque aussi bon que celui de Metropolis, la ville de Superman ( hérésie-bis). Certes, le rendu des couleurs est de toute beauté. Mais la forme est à côté de la plaque par rapport au fond : Batman est une créature de la nuit , des ombres . Et ce qui donne de la couleur à la ville c’est le caractère monstre de foire de ses adversaires.

Donc, ça, c'est Gotham au milieu de la nuit. Même Joël Schumacher ne l'éclairait pas autant.

Si le look du Joker peut surprendre ( une sorte d’hybride entre Nicholson et Ledger avec un côté chanteur de KISS en sus ) , il n’en reste pas moins intéressant et marquant. Batman porte un costume/armure qui ne dépaillerait pas dans la série des jeux vidéos Arkham ou dans les films de Christopher Nolan.
Graphiquement, Marini passe donc presque systématiquement à côté de ce qui fait l’univers batmanien et l’on sauvera Batman donc, le Joker, le manoir et la bat-mobile. C’est peu car ces éléments sont plongés dans tout le reste !
Mais le drame survient dans le tome 2.
Nous l’avons vu plus haut, Marini est tenu de tenir un délai, serré, pour fournir la dernière partie de son diptyque. Et si l’on reconnait toujours son trait et son talent, force est de constater que plus le second album avance, moins les dessins et la colorisation collent au niveau dont est capable le dessinateur suisse. C’est toujours beau mais en deçà de ce que l’on était en droit d’attendre.



Quand est-il du scénario dont nous venons d’évoquer l’illustration ?
Et bien c’est franchement pas terrible.
Pour l’anniversaire d’Harley Quinn, le Joker décide de voler un bijou ( c’est original à mort comme idée. Et le Joker qui s’intéresse à Harley, cela rappelle le film Suicide Squad. Marini n’aurait-il comme référence que les films et non les comics ? Je commence sérieusement à le croire ).Le cambriolage échoue bien évidemment lorsque la plus grosse chauve-souris de la ville s’en mêle.
 Pendant ce temps, Bruce Wayne est accusée par une ex-junkie d’être le père biologique de sa fille et lui intente un procès. Les deux intrigues se rejoignent lorsque le Joker kidnappe la gamine pour forcer Mr Wayne à lui remettre un diamant d’une valeur vertigineuse pour contenter Miss Quinn.
Qu’il soit le père ou non, Bruce est Batman. Et n’a d’autres choix que de tenter de secourir l’enfant.
72 pages par album. 144 pages en tout et pour tout pour poser les personnages et résoudre cette aventure. C’est presque 100 pages de trop par rapport aux standards habituels tant américains qu’européens. Certes, Jean Van Hamme , avec Largo Winch , a toujours livré des diptyques mais toujours avec un talent certain et une connaissance de son/ses sujet(s).

Et autant dire que Marini ne maîtrise ni l’art littéraire ni la mythologie gothamite.
On l’a vu, que cela soit dans l’écriture ou le visuel, Enrico Marini puise bien plus dans le cinéma que le comics, se coupant de 80 ans de richesse thématique et visuelle.
Alors oui, difficile de critiquer ses goûts, surtout quand il puise chez Christopher Nolan, mais les films Batman ne sont qu’une partie d’un iceberg. Et pas la partie la plus représentative tant des auteurs comme Burton ou Nolan ont soigneusement pris ce qui les intéressaient pour coller à leurs envies d’auteurs, quitte à dénaturer certains points ( coucou Burton, c’est surtout toi que je vise là).
The dark prince charming, avec son intrigue relativement simple, si pas simpliste, ne peut tenir sur un aussi large nombre de pages. Il va donc falloir diluer un scénario mince dans un déluge de scène d’action certes très pêchues mais qui transforment le scénario en histoire homéopathique dont la lecture avoisine les 25 minutes ( dans son entièreté ! )


Et quand l’action risque de frôler l’overdose, Marini dispose d’une autre astuce : le cul ! Vous avez rêvé de voir (ou de deviner ) les courbes de Selina Kyle/ Catwoman quand elle dort avec Bruce Wayne ? Marini va vous éblouir. Vous avez toujours souhaité voir Harley Quinn servir de buffet à sushi mieux épilé que le crâne de Lex Luthor ?  Marini vous a entendu.
Tom King, l’actuel scénariste du comic book Batman, s’échine a écrire une merveilleuse histoire au long cours sur la relation Bruce/Selina. Et si les scènes intimes ( voire très intimes) ne manquent pas, elles ne sont jamais putassières pour un sou sans pour autant flirter avec la pudibonderie. Comme quoi, avec un réel doigté d’écrivain, on fait des merveilles.

Tel un Charles de Gaule (et il sait comment dessiner pour en provoquer ), Marini crie «  Je vous ai compris ». Et n’a rien pigé du tout, comme le général…
Mais les dessiner pour le simple plaisir de dévoiler les corps n’est pas suffisant. Marini dévoie leurs caractères.
Selina est une jalouse compulsive, rancunière et colérique ( wow, ça c'est de la femme indépendante dis donc ).
Harley est une idiote ( elle a un doctorat en psychiatrie mais bon ) soumise , contente de son sort et…JAMAIS DRÔLE ! Même pas involontairement.Un comble.
Entre elles deux et l’accusatrice de Bruce, toutes les femmes de la BD offrent un portrait déplorable de la gent féminine.
Bruce lui-même se comporte en connard arrogant et macho, un mâle alpha +, content de sa position.
En plus de fournir une intrigue bête et sans tension ( Bruce Wayne qui va mettre enceinte une junkie ? Quelqu’un y croît une seule seconde, sérieux ? Batman qui échoue ? Ha ha ) , Marini laisse exploser un sexisme palpable que ses collègues scénaristes avaient semblent-ils contenus dans ses autres séries.



Graphiquement digne mais scénaristiquement totalement indigent , The Dark Prince Charming aurait été un navet sans nom si le talent du dessinateur n’avait pas fait de cette histoire le réceptacle de deux art-books un peu gâchés par les phylactères.Parce que oui, bordel, c'est beau.
Et cette beauté va supplanter l'esprit critique de nombreux lecteurs...

samedi 15 septembre 2018

Les mondes-miroirs.

On semble un peu trop souvent l’oublier, mais la SF et la Fantasy française se portent bien et plusieurs auteurs viennent rappeler qu’ils n’ont rien à envier à leurs collègues anglo-saxons plus vendeurs et plus réputés.
Et en cette rentrée tant scolaire que littéraire, les éditions Mnémos misent sur le roman de Vincent Mondiot & Raphaël Lafarge, Les mondes-miroirs.

Elsy et Elo ont grandi ensemble dans les rues malfamées de la grande cité-état de Mirinèce. Mais leurs chemins ont pris des tournures différentes. Elsy est devenue une mercenaire à la tête de sa propre (petite) agence tandis qu’Elodianne a gravi les échelons sociaux en accédant à l’une des castes les plus respectées , elle est devenue magicienne au service de l’état. Tentant vaille que vaille de se croiser au minimum une fois l’an, Elo et Elsy vont être amenées à travailler ensemble lorsque les blasphèmes, des créatures hideuses et cauchemardesques commencent à servir de vecteur pour de sanglants attentats.

Mondiot & Lafarge attrape le lecteur dès le début en les plongeant eux et deux des personnages principaux dans une course folle entre une calèche et des créatures contagieuses. Très cinématographiques, l’écriture ne s’encombre pas de longues phrases pompeuses qui auraient pu certes faire frémir les neurones mais également faire décrocher le lecteur de l’action. Il faudra attendre presque  150 pages pour que le roman retrouve alors ce même souffle. Dommage ? Oui, un peu bien entendu. Mais les auteurs vont poser, non sans talent, et dérouler leur univers foisonnant et particulier.
Ne cédant pas aux sirènes d’une fantasy classique ( à la Tolkien et ses innombrables suiveurs ) en refusant de placer les pièces de leur jeu sur un échiquier rappelant le Moyen-âge central. Nous sommes dans une sorte de reflet de la révolution industrielle : l’état n’est pas aux mains d’un monarque tout puissant mais d’un ancien révolutionnaire, le progrès a creusé les inégalités, les castes sont plus visibles, les presses impriment journaux , illustrés et romans rappelant l’âge d’or des comics, des pulps et des penny dreadfulls. Le monde n’est pas manichéen, les zones de gris sont presque aussi nombreuses que dans Game of thrones.
Œuvre de notre temps, des mots comme terrorisme ou attentat viennent ponctuer les phrases et les raisons comme les personnes derrière ces attaques sont impossibles à ne pas comparer en partie à ce qui se passe dans le monde réel.



Les auteurs se montrent également originaux et imaginatifs pour décrire la magie de leur univers. Oubliez les Merlin, Gandalf et autres Harry Potter, le système magique en place est bien plus complexe et spécialisé. La magie est divisée en plusieurs branches et rares sont les élus à cumuler plus d’une spécialité. Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir mais je n'avais pas trouvé de mécaniques magiques si originales depuis Sabriël de l'australien Garth Nix ( mangez-en, c'est de la bonne).
Et non, Elo, l’héroïne , ne souffrira pas du cliché d’être l’une des seules à à avoir multiplier les talents. Elle n'est pas une nouvelle Hermione Granger,et c'est tant mieux tant la saga de Rowling a fait du mal au fantastique sur le long terme.
Les personnages sont fouillés, ont des qualités, des défauts , des rêves et des regrets. Tous ne sont pas aussi incarnés que d’autres mais tous ont une personnalité bien définie qui les rend attachants, détestables, intrigants mais aucun ne laissera indifférent.
Plusieurs scènes de flash-backs viennent nous éclairer sur le passé de plusieurs protagonistes et offrent de creuser les regrets, les attentes déçues et les espoirs de certains personnages, venant expliquer sans lourdeurs leurs actes sans pour autant les excuser. Mondiot et Lafarge nous offre de comprendre aussi bien les héros que les vilains. Comprendre, après tout, n’est-ce pas la meilleure façon de saisir le problème et d’ensuite tenter de lui trouver des solutions ?

On regrettera peut-être quelques facilités narratives qui fleurent bon l’écriture pour la jeunesse dont provient Vincent Mondiot ou quelques ellipses alors que les personnages allaient entamer des scènes chargées émotionnellement. Gageons que ces petites scories disparaîtront de la plume des auteurs dans l’avenir. Un avenir qui pourrait se dérouler dans le même univers tant l’ont sent que malgré sa nature d’aventure isolée, cet univers est trop vaste et intéressant pour ne donner naissance qu’à un one-shot.
Après La Crécerelle de Patrick Moran ( qui employait lui aussi une magie des plus originale) , encore un nouvel univers que l'on attend de retrouver au plus vite !


Allez, s'il fallait vraiment trouver un gros défaut à ce livre, ça serait dans la peste éditoriale transformant " ça a " en "ç'a" , idiotie impie qui nie la double prononciation de la noble et vénérable première lettre de l'alphabet. Pire qu'une faute d'orthographe, une faute de langage qui ne cesse de se répandre dans l'édition française et qui ne reflète même pas un usage vocal. De quoi faire suffisamment tiquer pour décrocher de la lecture en pestant devant une manie au mieux ubuesque.